POURQUOI DÉFENDRE LES MINORITÉS

A - Les minorités fauteuses de troubles ?
B - Quel rôle pour les minorités ?
C - Une exigence morale sanctionnée par le droit

Cette question, quel militant des droits de l’homme, a fortiori s’il s’occupe de minorités, ne l’a entendue cent fois.

A - Les minorités fauteuses de troubles ?  

Le principe de la reconnaissance et a fortiori de la protection des minorités ethniques, nationales ou culturelles est en effet loin, aujourd’hui encore, de faire l’unanimité. Plusieurs critiques à l’encontre des minorités sont fréquemment articulées.
1 - La première repose sur la constatation - incontestable au demeurant - que la plupart des conflits qui ensanglantent notre planète ont pour cause des situations minoritaires mal vécues ou mal gérées(1).
Les minorités ethniques, “bellifères” par nature, en seraient la cause première, et moins on parlerait d’elles et se préoccuperait de leur éventuelle protection, mieux le monde irait.
Apparue dans les années trente, cette thèse mettait notamment en cause le système multilatéral de protection des minorités de la SDN qui, en sur-valorisant la revendication minoritaire, aurait nourri et entretenu les tensions nationalistes plus ou moins artificielles.
2 - Une autre critique est articulée au nom de la modernité ou de l’Europe. Aujourd’hui, l’avenir serait aux grands ensembles homogènes au sein desquels les citoyens - indépendamment de leur origine - bénéficient tous des mêmes droits et des mêmes obligations.
Les minorités, "buttes témoins", d’un monde disparu n’auraient d’autre perspective que de se plier à la loi de la majorité.
La lutte pour leur survie, action de groupuscules irréalistes, dériverait toujours, du fait notamment de l’indifférence des populations concernées, vers un terrorisme sauvage et aveugle version ETA.
Cette interprétation s’affirme périodiquement comme après l’assassinat en février 1998 à Ajaccio d’un préfet de la République. On trouve également souvent dans le “non dit” d’une telle argumentation un reste de vulgate communiste au terme de laquelle les nationalismes minoritaires européens (considérés a priori comme "de droite") seraient tous réactionnaires et manipulés par des services secrets étrangers.
3 - La citoyenneté républicaine à la française, reflet d’une conception universaliste de la société, est le fondement d’une autre négation des minorités.
Les tenants de cette théorie ne disconviennent pas de l’existence de minorités en Hongrie, en Chine ou au Congo-Kinshasa(2), ils prétendent seulement que le concept est inopérant en France, pays qui, en dépit d’un caractère multiethnique reconnu, n’aurait pas de minorités sur son sol. Cette thèse, fondée sur son incompatibilité avec une citoyenneté républicaine foncièrement assimilationniste, est surtout à usage interne(3) et constitue un argumentaire étatique élaboré pour rejeter - en toute légalité républicaine - les demandes de la “base”.
4 - Enfin, on rencontre souvent une autre argumentation voisine mais dépourvue de fondement juridique. Les tenants du cosmopolitisme voient dans ce qu’ils appellent le "métissage" le sésame des sociétés modernes. Ils condamnent eux aussi sans appel les défenseurs des cultures régionales, chantres selon eux d'un archaïque dispositif d’enracinement aux relents pétainistes.
Aucune de ces critiques fondées sur des conceptions idéologiques posées in abstracto ne répond rééllement à la question : faut-il ou non laisser vivre (voir soutenir) les cultures minoritaires (quel que soit le nom qu’on leur attribue). Loin de toute approche doctrinale, interrogeons nous ici sur les raisons objectives de défendre les minorités.

B - Quel rôle pour les minorités ?

Depuis quelques années, les sociologues, notamment au Canada(4) mais aussi en France(5), ont beaucoup étudié la fonction sociale de la fluctuante "mosaïque" minoritaire. Ils lui ont trouvé certaines vertus
Mais, avant d’aller plus loin, rappelons que toutes les identités, celles des minorités, du fait de leur taille plus encore que d’autres, sont en perpétuel devenir ; l’identité est plus un processus qu’un état, et le métissage, au sens d’enrichissement mutuel sans fusion entre les parties en cause, est aussi constant que général. Par ailleurs, outre que le métissage intégral est vraisemblablement une utopie dans nos sociétés, on oublie parfois que pour pouvoir s’enrichir de la différence d’autrui, encore faut-il que celui-ci ait conservé au moins certains éléments de sa propre culture. Loin de s’opposer, métissage et maintien des cultures différentes et en particulier des langues sont complémentaires. L’Andalousie des trois cultures comme la Vienne fin de siècle ont été le théâtre de processus de fertilisations croisées des cultures et non de simples mélanges.
Examinons rapidement en quoi les minorités sont "utiles".
La prise en compte de l’identité collective des groupes minoritaires, voire un certain enracinement, loin de n’être qu’un réflexe "tribal", héritage des âges obscurs, apparaît souvent de nos jours comme un antidote aux dérives du fanatisme "identitaire" et de l’ensauvagement urbain.
Les désordres auxquels on assiste aujourd’hui universellement, de Tchétchénie aux banlieues des métropoles européennes ou asiatiques, sont moins dus en effet au déchaînement d’un excès d’identité qu’au contrecoup différé d’une insuffisante reconnaissance identitaire (le besoin de dignité).
En effet, une certaine conscience d’appartenance, une fierté de ses origines, un enracinement culturel, notamment associatif, apparaissent comme de solides points d’appui en vue d’une insertion réussie dans le tissu social.
Comme l’a bien montré H. Giordan, si Bretons, Frisons et Samis ne sont pas heureux et fiers de leur culture et de leur héritage, Juifs, Roms et immigrés risquent d’être un jour à nouveau seuls face à la stigmatisation assassine d’un pouvoir incontrôlé et il sera alors trop tard.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde en évolution si rapide que l’aptitude à évoluer ou plus précisément à innover est devenu synonyme de survie. Or, la faculté de penser autrement n’existe qu’à partir du moment où des cultures différentes, des sensibilités diverses permettent de poser sur les problèmes des regards obliques, non-conformistes et questionneurs. Les inventeurs ou créateurs sociaux sont surtout, c’est connu, des gens de culture différente de l’environnement dominant. Est-ce une coïncidence si les prix Nobel américains -en majorité de provenance extra-américaine récente- sont presque tous originaires de régions frontières ou de communautés minoritaires.
Il est dans ces conditions tout à fait essentiel de préserver la diversité culturelle et celle-ci s’exprime de nos jours surtout par le biais des langues. À chaque langue correspond une vision originale du monde : autant de parlers, autant d’aptitudes différentes à appréhender le réel et à l’interpréter.
Comme le dit l’adage populaire, on est autant de fois homme que l’on connaît de langues.
Cette multiplicité de perception du réel au sein d’une même société est à l’origine d’une pluralité de regards (on parle à ce sujet de pluri-occulisme) sur les problèmes du monde, que ceux-ci soient techniques ou de société. Or, cette différence est, selon les socio-psychologues, à l’origine d’une flexibilité sociale qui constitue une facteur d’innovation et d’adaptabilité.

C - Une exigence morale sanctionnée par le droit

La fin de la guerre froide et l’avènement d’une société au sein de laquelle la poursuite d’hypothétiques Droits de l’Homme se substitue de plus en plus souvent à l’action politique ont pour conséquence que le sort des minorités a fait un retour remarqué dans les arènes internationales. Comme l’indique le vocable même de minorités, les groupes en cause sont en général dans une position de faiblesse, si ce n’est de sujétion, par rapport à la majorité et à l’État qui représente celle-ci. En vertu de l’adage selon lequel, entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère, l’idée d’une protection des minorités vient tout de suite à l’esprit.
Les organisations intergouvernementales, qu’elles soient à vocation universelle (ONU, UNESCO) ou régionale (Conseil de l’Europe, OSCE) ont, dans ces conditions, entrepris (cf. le projet de déclaration en matière des droits culturels), et parfois mené à bien, l’élaboration de traités visant explicitement à la protection des minorités ethniques, culturelles ou religieuses.
Le résultat s’est bientôt révélé spectaculaire (sinon efficace). Car, en l’absence d’autres critères objectifs, le traitement réservé par un État aux minorités vivant sur son sol s’est, conjointement avec l’abolition de la peine de mort, avéré représenter l’un des critères aisément utilisable pour octroyer ou non à un État la clause de la nation la plus favorisée ou pour lui autoriser l’accès à l’un de ces “clubs pour États” que sont aujourd’hui le Conseil de l’Europe ou l’Association des États de l’Asie du sud-est.
Aujourd’hui, la protection des minorités est reconnue comme l’un des droits de l’homme parmi d’autres et l’opportunité de la création de mécanismes spécifiques à cet égard n’est plus contestée dans les milieux informés. Contribuer à la recherche des instruments les plus adaptés est aujourd’hui l’une des tâches essentielles que poursuit le Groupement pour les Droits des Minorités (GDM).

Notes
  1. Voir sur ce thème : Raymond Duncan et Paul Holman Jr. Ethnic nationalism and regional conflict. The former Soviet Union and Yugoslavia. Westview Press, 1994. et Christian Jäggi, Nationalismus und ethnische Minderheiten, Orel Füssli, Zurich, 1993.
  2. Voir par exemple le discours de François Mitterrand, Président de la République sur "La sécurité en Europe" devant l’École de guerre, le 11 avril 1991, Le Monde 13-04-1991, Éditorial.
  3. Cf. sur ce thème : Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation., Gallimard, 1995, et, du même auteur : La relation à l’autre, Gallimard, 1998.
  4. Michael Keating, Nations against the State : the new politics of nationalism in Quebec, Catalonia and Scotland, Mc Millan, 1996.

Cf. notamment, M. Wieviorka, La démocratie à l’épreuve. Nationalisme, populisme, ethnicité, La Découverte/Essais, 1993, et M. Wievorka et al. Une société fragmentée, La Découverte, 1996...

 
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