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Les Lives
[16/03/2010]

Il y a un an mourait Viktors Bertholds. Sa mort a été annoncée comme celle du dernier locuteur natif de la langue live. Bien que ceci soit faux (une dernière locutrice vit toujours au Canada), avec M. Bertholds disparaît tout un pan de la culture live. Pour ne parler que de l’aspect linguistique, et pour paraphraser Amadou Hampâté Bâ, lorsqu’un locuteur Live meurt, c’est un dictionnaire qui brûle. Mais si la langue live n’a pas été transmise à leurs enfants par les derniers locuteurs natifs, leurs petits-enfants travaillent sans relâche à la raviver. Leurs initiatives soulèvent de multiples questions sur la place de la langue dans l’identité, sur la notion même de langue morte, et sur les possibilités de survie d’une culture au-delà de sa langue, de son territoire et de son mode de vie.


Aperçu historique :

Les Lives en tant que tels apparaissent dans les sources écrites d’abord dans les sagas Scandinaves et runes (entre 800 et 1000), puis dans des Chroniques russes de la fin du XIe siècle. L’âge d’or des Lives semble se situer à la jonction du Bas et du Haut Moyen-âge. Au XIIIe siècle, ils étaient plus nombreux que les Lettes leurs voisins, et occupaient principalement l’actuelle Vidzeme (Livonie), ainsi que la Kurzeme (Courlande), que beaucoup quittèrent pour la Vidzeme sous la pression des Coures.

Une série d’évènements les touchèrent plus que leurs voisins baltes. Ils furent les premiers à combattre les Chevaliers Germaniques, et à être décimés par les maladies. Progressivement, le letton devint la langue de communication, les familles bi-ethniques l’utilisant plus facilement que le live, puisque celui-ci n’était pas utilisé ailleurs (églises, commerce, écoles).

Peu à peu se dessinent deux régions où le live est encore parlé : d’un côté en Vidzeme, et de l’autre côté du Golfe de Riga, dans le Nord de la Courlande. Dans cette région, les Lives commencèrent à se spécialiser dans la pêche, la préparation du poisson et l’élevage d’abeilles. Au début du vingtième siècle, les Lives de Vidzeme furent totalement assimilés, et leur dialecte disparut. Il restait encore en Kurzeme quelques centaines de locuteurs actifs. Lorsque la côte de Courlande devint pour l’URSS une zone frontalière de l’Ouest, l’accès y fut restreint (instauration de laissez-passer) et la pêche limitée. La plupart des Lives quittèrent alors la côte pour les villes, ou l’étranger (Suède, Etats-Unis, Canada).

Aspects culturels :

Les hypothèses récentes quant aux origines des Lives de Vidzeme suggèrent que leur culture résulte d’une fusion entre des groupes balto-finnois, des groupes baltes (Lettes, Sémigales) et scandinaves. Il n’est donc pas étonnant que l'artisanat, l'habillement, reprennent les motifs de la région de la baltique, avec quelques spécificités qui ne sont rien de plus que des spécificités régionales.

Le folklore lié à la mer, les légendes (vaches bleues et royaumes engloutis, déesses apparaissant aux pêcheurs) et les techniques de pêche et de préparation du poisson pourraient constituer une caractéristique assez pertinente. Pourtant, les Lives ne se sont tournés vers la mer qu'à un point assez récent de leur histoire, lorsqu'ils se sont trouvés circonscrits à cette petite bande de territoire côtier en Courlande.
La seule chose qui a toujours différencié les Lives de leurs voisins pendant des siècles, c'est bien leur langue. Une langue finno-ougrienne originale, ayant subtilement (pour reprendre le qualificatif employé par Fanny de Sivers) intégré des éléments lettons (comme les préfixes apposés aux verbes).

Le processus de construction identitaire des Lives en tant que peuple reflète son appartenance au monde Finno-Ougrien. Il a débuté alors que des linguistes finlandais (par la suite également estoniens) se rendirent dans les régions Lives pour y étudier cette langue apparentée à la leur. Au fur et à mesure des travaux de collecte de corpus oraux et de standardisation de la langue par les linguistes, les Lives ont pris conscience à la fois de l’originalité de la langue qu’ils parlaient quotidiennement, et du danger de son extinction. La construction identitaire des Lives n’a donc pas été inexistante, mais pratiquement morte dans l’œuf, car se basant sur une langue en passe de disparaître.


Que reste-il des Lives aujourd’hui?

La minorité Live de Lettonie pourrait être qualifiée d’ultra-minorité. Le problème de l’identité Live et de son maintien par delà la disparition de la langue live concerne au mieux 200 individus.

Officiellement, les Lives sont 178 en Lettonie (chiffre de 2009). Cependant, lorsque l’on atteint un chiffre aussi bas, il convient de relativiser son exactitude. Il faut donc considérer dans un premier temps le niveau individuel, et se poser la question de savoir qui sont ces 178 personnes, avant de pouvoir aborder la question d’une (ou de plusieurs) tendances collectives.

Lorsque l’on appréhende une culture, on se trouve généralement face à un peuple partageant une passé, et une même langue parlée sur un territoire, qui peut également être le théâtre d’activités économiques et d’un mode vie spécifique. Dans le cas des Lives, tous ces éléments sont bien présents. Mais, d’une part, les évènements du vingtième siècle les ont séparés les uns des autres, de sorte qu’ils ne sont plus interdépendants et que leur influence les uns sur les autres est limitée. D’autre part, les caractéristiques qui évoluent encore comme des traits culturels dynamiques relèvent plutôt de l’identité lettonne.

Pour saisir l’originalité de la culture live aujourd’hui, il faut reprendre les deux éléments qui la différencient vraiment de la culture lettone au sens large; c’est-à-dire le territoire et la langue.
Le territoire Live est une mince bande de terre rassemblant 12 villages le long de la côte Courlandaise, à l’Ouest du Cap de Kolka. Mais ce territoire, s’il permet de situer géographiquement les Lives, est en fait à la fois trop vaste et trop étroit. Trop vaste car il est très difficile de dire combien des 178 Lives vivent dans ces villages. Ils y sont probablement minoritaires, et bon nombre d’entre eux, issus de familles mixtes, ne s’identifient pas nécessairement comme Live. Le seul fait certain est que la dernière locutrice native à vivre sur la côte, Paulīne Kļaviņa, est décédée en 2001, marquant la rupture définitive du lien entre langue et territoire.

Trop étroit, car cet espace n’est pas un territoire historique, mais n’est que la dernière enclave live en Lettonie. Il ne s’agit pas du territoire d’origine de tous les Lives. Beaucoup sont nés dans les villes ou à l’étranger, d’autres sont même des descendants des Lives de Vidzeme renouant avec leur identité.

La côte Live est néanmoins toujours un haut-lieu pour la culture Live. C’est là que se tiennent les camps d’été d’apprentissage de la langue, la fête annuelle, et c’est là que l’on trouve la maison du peuple live. Ce n’est certes plus l’endroit où les Lives vivent, mais c’est l’endroit où ils se réunissent. Ce territoire a ainsi acquis un usage symbolique.

Concernant la langue, elle n'a jamais été utilisée dans les institutions et fut pour les Lives une langue de communication quotidienne, la langue de la maison, du foyer. On comprend alors ce que signifie la perte de cette langue : ce n'est sûrement pas le dernier aspect de la culture live qui disparaîtra. Au vu de la prédilection des lettons pour les chants et les chorales traditionnelles, les chants lives résonneront encore un certain temps. Les légendes font une merveilleuse publicité à la région, et même au pays, et continueront d'être racontées. Mais si ce n'est pas le dernier, c'est bien le plus représentatif, le plus -et peut-être le seul- à avoir une vraie valeur identitaire.
La situation était la suivante en 2006 : le Live était parlé par une trentaine de personnes, dont la moitié de linguistes et enthousiastes (non-lives), le reste étant composé des 5 locuteurs natifs (qui seraient tous décédés aujourd’hui), et des Lives ayant réappris la langue de leurs aïeuls, auprès de leurs grands-parents, seuls ou auprès de linguistes, notamment à l’université de Tartu, en Estonie. Ainsi la majorité des Lives ne parlent pas leur langue, et la majorité des locuteurs ne sont pas d’origine live.

Deux chercheurs Estoniens, Heinapuu Ott et Andres Heinapuu, dans un article consacré à l’ethnofuturisme (mouvement par ailleurs initié par les Finno-Ougriens), abordent la question de l’usage de la langue comme symbole. Comme le costume traditionnel qui, perdant son usage quotidien, n’est revêtu qu’en tant que symbole, la langue en voie de disparition acquiert elle aussi une fonction symbolique en lieu et place de sa fonction communicative.

“Un exemple d’ethno-symbolisme est encore l’habitude d’ouvrir un discours par une adresse en langue minoritaire, avant de passer à la langue majoritaire (russe, letton, norvégien, suédois). De cette façon, l’orateur a fait de sa langue un pur symbole sans aucune valeur focntionnelle. (…) La langue Live a ainsi un prestige ethno-symboliste parmi les Lives.”

Dans le cas des Lives, ce n’est pas seulement la langue, mais tous les aspects de la culture qui ont migré vers l’usage purement symbolique. L’ethnologue Fredrik Barth écrivait que dans l’immensité des caractères d’une culture, les frontières ethniques étaient dessinées par le choix de quelques « traits socialement pertinents », utilisés pour se différencier d’un autre groupe. Les Lives se trouvent dans la situation inverse : il ne leur reste plus que ces traits significatifs, panel de symbole figé sur la base duquel ils doivent reproduire la totalité d’une culture.

On devrait donc se trouver à l’aube de la muséification de la culture live, ce dont les « anciens » sont bien conscients : pour Valda Marija Šuvcāne (1923-2007), la langue Live est bien une langue morte, et ne survivra qu’au travers des publications scientifiques. Il y a bien pourtant un activisme live, et donc une actualité live. La jeune génération n’est certainement pas de l’avis que la culture a disparu avec le dernier locuteur natif.

La jeune génération

Il n’est pas question de restaurer la culture telle qu’elle existait encore au XIXe siècle. L’idée n’est pas non plus de préserver à tout prix le peu qui reste au risque de répéter mécaniquement des motifs dépourvus de sens. Le directeur du Centre Culturel Live, organisation indépendante créée en 1994, s’exprime ainsi : “le dernier deviendra le premier”. Le fait qu’il y ait une dernière génération de Lives ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de nouveau une première génération.

Cependant, le défi est de taille pour cette nouvelle génération. Car s’il y a incontestablement des Lives, chacun d’entre eux a sa propre idée de ce que c’est qu’être Live. Idée en partie générationnelle, mais également dépendante du trait culturel, souvent unique, conservé par la personne (langue, tradition musicale, mémoire historique etc.) La mort annoncée de la langue conduit à une spécialisation de l’identité selon l’héritage personnel des protagonistes.

On retrouve néanmoins deux formes principales de l’intérêt pour leurs origines des jeunes Lives. Ou bien un intérêt folklorique, promouvant une identité élargie, partagée par tous les Lettons ayant un ancêtre Live (ce qui est assez commun). Ou bien un intérêt linguistique, promouvant une identité restreinte aux locuteurs de la langue. Le groupe évoluant autour du Centre Culturel Live est ainsi partiellement fermé aux Lives qui n’ont pas appris la langue, et intègre par contre des “étrangers” locuteurs de la langue.

On trouve dans ce groupe bien entendu des linguistes et des traducteurs, mais également des artistes (poètes, musiciens, illustrateurs), qui intègrent la langue à leurs productions. Ainsi, depuis la fin des années 1990, un certain nombre de recueils de poèmes, de disques de divers genres musicaux, d’ouvrages de photographies etc., ont été publiés par des Lives.

Ce petit cercle se réunit également régulièrement pour parler Live, organisant des journées où il n’est parlé que live, où chacun peut enrichir son vocabulaire, voire en créer. Ainsi, au sein de cette petite élite live, la langue redevient brièvement un mode d’expression et de communication. Leur démarche emprunte à la science et à l'art : la science pour maintenir les fonctions vitales de la langue, l'art pour la réanimer. La langue est donc leur point de rendez-vous, et joue quasiment le rôle d’un territoire. Cette virtualité est assumée, mais leur travail de recherche, d’expression et d’invention est très sérieux. L’intérêt scientifique essentiellement étranger a dispersé les ressources sur la culture Live, qui se trouvent pour la plupart en Estonie et en Finlande. Celles-ci sont par conséquent loin du lieu de l’actualité Live, plutôt centrée en Lettonie (qui n’est par contre, pas vraiment équipée en linguistes finno-ougristes). Pour apprendre le live en milieu universitaire, il n’y a pas d’autre choix que d’apprendre au préalable l’estonien. Le travail du Centre Culturel Live tente de remédier à ce problème en créant un portail trilingue sur internet, livones.lv, qui abrite les informations principales, les actualités, et les débats de l’activisme live. Cette initiative est un modèle de construction communautaire d’une culture. Après les quatre ans d’existence du site internet, le bilan est très positif. Son influence semble avoir estompé la dichotomie entre identité linguistique et folklorique pour laisser place à un activisme uni sans pour autant être uniforme.

La politique à l’égard des Lives

Du point de vue des droits liés à une telle «minorité », on se trouve face à de grandes difficultés pour en déterminer le contenu. Les droits linguistiques, et notamment la signalisation bilingue sur le territoire Live est au mieux symbolique, sinon simplement anecdotique et son utilité se limite à son caractère folklorique pour les touristes. Du fait de sa particularité, et depuis l’indépendance de 1991, la gestion des affaires lives a été pour le moins chaotique et conflictuelle.

D’une part, les structures associatives ne parviennent pas à définir leurs responsabilités respectives. L’Union Live fut l’unique organisation live dans les années 20 et 30. Elle cessa ses activités pendant la période soviétique et fut réinstaurée en 1993, sans cette fois réussir à trouver sa place. Les nouveaux activistes préférèrent créer leur propre association (le Centre Culturel Live) et aujourd’hui, l’avenir de cette Union Live reste l’objet de débats houleux. Elle reste la voix officielle des Lives lors des grandes manifestations, mais perd du terrain par rapport aux nouvelles initiatives autour du programme d’Etat « Lives en Lettonie ».

D’autre part, la politique d’Etat à l’égard des Lives a été l’objet de nombreux rebondissements, et semble tout juste trouver une certaine stabilité.

Elle fut dans un premier temps territoriale, avec la création de la « réserve culturelle » Līvõd Rānda (Littoral Live), en 1991. En 1999 fut adopté le programme d’Etat « Lives en Lettonie », notamment à la suite du lobbying du Centre Culturel. Il fonctionne comme cadre pour les relations entre les Lives et l’Etat Letton, ainsi que pour toutes les activités de protection de la culture. Le corps exécutif correspondant, l’Institut Live, a une composition hautement ambitieuse (membres de l’Union Live, du Centre Culturel Live, de Līvõd Rānda...). En 2004, Līvõd Rānda, n’ayant pas donné entière satisfaction, et devenu désuet, fut dissout et remplacé par le bureau des affaires lives, cette fois sous le ministère de l’intégration, et basé à Riga.

Au sein du programme d’Etat, il semble que le Centre Culturel prenne les rênes de l’organisation de la plupart des activités lives. Son élitisme du départ est également le gage de son sérieux, et l’organisation s’ouvre de plus en plus, se liant à d’autres cercles, comme celui des Jeunes Lives.

Le caractère exceptionnel de la situation des Lives semble fournir la base d’un renouveau adapté à sa particularité : un renouveau qui, à défaut de territoire physique, utilise la langue elle-même comme territoire. Il est impossible de prédire ce qu’il adviendra de ce deuxième réveil live, et s’il sera transmis à la génération suivante. Même si ce cercle s’agrandit constamment, il ne pourra jamais concerner qu’une centaine d’individus. Mais on ne peut que se réjouir de voir que, alors que la langue sera très prochainement qualifiée de langue morte par les linguistes, la culture Live semble paradoxalement connaître une des périodes intellectuelles les plus vivantes de son histoire.

 
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