ACTUALITÉS / BRÈVES DU GDM

Bretagne-Estonie, destins comparés
[19/02/2010]

Un petit pays maritime, situé à l’extrême ouest de notre continent, à l’identité têtue et à la langue rare, résistant depuis des siècles aux velléités d’absorption de son grand voisin de l’Est. Si l’on ajoute que ce pays possède deux capitales, dont l’une située à la frontière de son grand voisin et que l’on trouve au moins l’un de ses fils dans tous les ports du monde, le Breton aura tôt fait de reconnaître son pays. Et bien non, c’est ici de l’Estonie que nous voulons parler. Il est vrai que les points communs entre le plus septentrional des États baltiques et la Bretagne sont nombreux. Une étude comparée des destins estonien et breton n’est donc pas aussi paradoxale que cela pourrait sembler à première vue et peut se révéler riche d’enseignements.

Les paramètres de base des deux « pays » sont aujourd’hui les suivants :


Bretagne
Superficie : 34 200 km²
Population : 4 035 000
Estonie
Superficie : 45 100 km²
Population : 1. 421. 335

La première impression que l’on peut immédiatement retirer de ces quelques chiffres est a priori celle d’une plus grande vulnérabilité culturelle et sociale de l’Estonie par rapport à la Bretagne. Mais il faut poursuivre les comparaisons plus avant et c’est l’histoire comparée des deux entités qui se révèle la plus riche d’enseignements.

Vers le VIII° siècle, alors que la Petite Bretagne (Armorique) christianisée accumule un riche patrimoine culturel celtique sur la base de l’héritage gallois et irlandais - la « matière de Bretagne » -, les Estoniens, alors toujours païens, en sont encore au stade tribal et ne connaissent ni l’écriture ni le christianisme. Au IX° siècle (826), un noble vannetais Nominoë fonde un royaume breton .

Au XII° siècle, alors que la Bretagne est depuis plusieurs siècles déjà un duché indépendant, chrétien et prospère, (mais tiraillé entre les ambitions anglaises et françaises), les terres estoniennes alors politiquement inorganisées, sont rapidement conquises par des chevaliers - missionnaires teutoniques ayant transporté vers ces terres septentrionales leur zèle évangélisateur et colonisateur échaudé en Palestine avec l’effondrement du royaume chrétien de Jérusalem.

Les conquérants prétendent évangéliser les « Sarrazins du Nord », ces « chiens de païens » et contrôler politiquement et économiquement les prometteuses provinces baltiques. En quelques décennies, appuyée sur un solide réseau de places - fortes monastiques, une société germanique se constitue dans la région . Pendant des siècles, ni les chevaliers ni le personnel qui les accompagne n’ont de préoccupation culturelle. De ce fait, pendant les premiers siècles d’occupation, entre la mince couche sociale supérieure (Oberschicht selon l’expression allemande traditionnelle) entièrement germanophone et le peuple monolingue estonien, les échanges demeurent très limités et aucune véritable érosion linguistique ne se produit. Les autochtones finno-ougriens, affublés curieusement du qualificatif de non - Allemands (Undeutsche), demeurent tous estonophones et personne ne songe d’ailleurs à les germaniser.

Rien de comparable donc à ce qui se passe en Bretagne où, en dépit d’une consolidation de la société ducale , l’on assiste dès le XI° siècle à une lente romanisation des élites de Basse-Bretagne, entraînée à la fois par les invasions normandes qui amènent nombre de clercs à se réfugier en France, à l’influence française et aussi au caractère dès l’origine bilingue (breton et gallo) du duché.

En terre estonienne, au cours des siècles suivants, la situation changera peu. Les chevaliers, sécularisés après l’adoption par le grand-maître de l’ordre livonien (successeur des ordres Teutonique et Porte-glaive) de la réforme luthérienne au XVI° siècle, se transforment en propriétaires terriens (les Junkers) et les indigènes deviennent serfs ; la situation culturelle ne change guère si ce n’est qu’une certaine connaissance (passive) de la langue allemande se répand par le biais de la fréquentation des temples protestants.

Une société urbaine allemande organisée autour de corporations, guildes et jurandes en tout genre, peuple les villes dotées de statuts imités du modèle de Magdebourg. Quelques autochtones s’assimilent socialement et culturellement à la société dominante et, adoptant des patronymes germaniques, deviennent tout simplement allemands. Les autres, c’est - à - dire l’immense majorité résiste tant bien que mal à une oppression croissante et conserve intact le vieux parler de leurs ancêtres.

Pendant ce temps (XIV°siècle), à l’extrême ouest de l’Europe, le duché de Bretagne prospère, mais la famille régnante se francise (Penthièvre), réside en zone francophone (Nantes) et finalement, tourne le dos à la culture celtique de ses origines. Le breton et peut-être plus encore le gallo demeurent les langues du peuple des campagnes auxquelles personne ne prête attention. Dès 1460, l’université de Nantes, créée à l’initiative des Montfort, commence à dispenser un enseignement où le breton n’a aucune place. En 1532, le rattachement du Duché à la couronne de France ne fera qu’accentuer le phénomène. L’édit de Villers - Cotterêts (1537) qui fait du français la langue officielle du royaume n’aura guère d’incidence immédiate non plus.
En Estonie, comme en Bretagne les siècles de domination « étrangère » sont jalonnées de révoltes paysannes. À rébellion de la nuit de la saint Jean estonienne de 1346 font échos les révoltes bretonnes de1675 (papier timbré et Bonnets rouges), mais dans un cas comme dans l’autre, les résultats concrets furent pour le moins limités.

Le XVIII° siècle et le début des grands chambardements.

En 1720 , par le traité de Nystadt, les territoires estonophones (Estonie propre et Livonie du Nord) passent sous souveraineté russe. Pour le peuple, rien ne change vraiment, les nobles allemands s’étant transformés en fondés de pouvoir du gouvernement russe dans les gouvernorats d’Estonie et de Livonie, pour le peuple des campagnes, l’oppression demeure. Aucune forme de conscience nationale n’est à l’époque décelable chez ceux qui s’appellent eux - même le « peuple des campagnes ».

En Bretagne, la « nuit du 4 août » 1791 marque la fin des libertés bretonnes , libertés en tout état de cause surtout nobiliaires, il faut néanmoins s’en souvenir.
La Bretagne, rentrant dans le rang, perd son Parlement et l’ensemble de ses franchises traditionnelles. La langue bretonne assimilée à la réaction monarchique et à l’obscurantisme est marginalisée. Au cours des années qui suivent, l’abbé Grégoire et ses émules n’ont de cesse de franciser ces arriérés qui persistent (ils représentent encore l’immense majorité du peuple) à « patoiser ». Les élites de Bretagne confirment leur choix du français.

Il s’agit là en l’occurrence d’un phénomène d’acculturation volontaire mené en Bretagne (comme dans les autres régions alloglottes de l’hexagone) à partir du moment où la nation se substitue comme souverain au corps mystique du roi. Cette nation - que le Breton Ernest Renan percevra comme une « personne » - doit avoir une langue et cette langue ne peut-être que le français.

Par ailleurs, si dans les gouvernorats d’Estonie et de Livonie, les Allemands, bourgeois urbains ou nobles ruraux continuent à se désintéresser de la langue que parlent les autochtones , on a vu qu’il n’en va pas de même dans les régions françaises où une véritable doctrine linguistique est mise en place dans la foulée de la révolution de 1789. Affirmée au plan des principes tout au long du XIX° siècle, cette politique recevra une vigoureuse application pratique à partir de 1880 avec les lois de Jules Ferry sur l’enseignement public universel et obligatoire. Désormais l’ascenseur social ne passe plus que par l’enseignement et l’école de la République est exclusivement francophone.

La généralisation de la conscription jouera aussi un rôle important en la matière. En France, l’armée comme l’école parlent français. En Estonie (ou plutôt dans ce qui deviendra l’Estonie), l’école primaire est en revanche en estonien, l’université majoritairement en allemand et l’armée en russe et dans une certaine mesure – en fin de période - en estonien. La pression linguistique étant diverse est de ce fait moins forte sur les Estoniens que sur les Bretons.

En dépit d’antécédents aussi différents, le XIX° siècle verra pour les deux peuples naître et s’épanouir une période de réveil national. Aux Bretons J.F Le Gonidec, T. Hersart de la Villemarqué et F.M Luzel correspondent - un peu plus tard - les Estoniens Thor Helle, Fählmann, et Kreutzwald et, en tant qu’épopée nationale, le Barzaz Breizh (1838) fait pendant au Kalevipoeg (1862). Dans la foulée du modèle « ossianiste » offert par l’Écosse, la Finlande joue pour l’Estonie le rôle que le Pays de Galles occupe pour la Bretagne. Les différences sont importantes cependant :

- Les initiateurs du mouvement régionaliste breton sont des nobles ruraux continuateurs des Pontcallec et autres aristocrates d’Ancien régime alors qu’en Estonie, pays sans noblesse autochtone, il s’agit surtout d’intellectuels autodidactes ou de pasteurs ruraux d’origine modeste.
- Alors que les « éveilleurs » bretons (comme leurs homologues lituaniens) n’ont qu’à se souvenir de la « grande histoire » de leurs pays pour créer une vulgate nationaliste, les Estoniens eux doivent tout « inventer » sur la base de la langue et du folklore du peuple.

En Estonie, en 1860 naît le mouvement important des choralies. Une fois tous les quatre ans, le peuple se réunit pour exprimer – par le chant et la danse – une identité en plein éveil. Toute l’année, dans l’ensemble du pays, des dizaines de milliers d’amateurs répètent et se préparent et, pendant quelques jours, c’est toute la nation qui se fête elle-même dans une surprenante atmosphère de joie et de ferveur. Simultanément, en Bretagne, chant et danse – quoique de manière plus éclatée - commencent à devenir une manière d’être ensemble et de donner à voir la nation.

Cependant, contrairement à la situation bretonne où le vieux mouvement romantique celtisant reste marginal, en Estonie, c’est toute la nouvelle classe moyenne qui s’enflamme et, plus important encore, met son dynamisme économique au service de l’idée nationale. Banques, coopératives, caisses d’épargne, entreprises, se « nationalisent » et contribuent à introduire des Estoniens dans des circuits jusqu’alors exclusivement tenus par des Allemands (ou assimilés) et parfois des Russes. Les villes - traditionnellement allemandes - deviennent progressivement de plus en plus estoniennes.

Pendant ce temps en Bretagne, même si le mouvement culturel, toujours inspiré par l’exemple du Pays de Galles, commence à s’épanouir , en matière politique, la situation demeure bien différente. Les idées nationales bretonnes ne connaissent au mieux qu’un succès d’estime et restent confinées à d’étroits secteurs de la noblesse et de la « petite intelligentsia », milieux dont le dynamisme économique est faible . La Bretagne, tournant ainsi le dos à un héritage historique, se « francise » par conséquent à vue d’oeuil aidée en cela par l’enseignement « républicain » généralisé à partir des années 1880 et à l’exode rural alors même que l’Estonie , s’invente une identité originale et bien à elle.

Pourtant, aux yeux des autorités françaises, la Bretagne demeure une terre étrange et même étrangère et n’est pas encore réputée complètement acquise à, la France comme en atteste la triste affaire du camp de Conlie .

À Tallinn, Tartu ou Pärnu, la petite bourgeoisie – en croissance constante – représente dès les années 1880, le « gros des troupes » d’un mouvement national déjà puissant et organisé. L’enseignement en estonien (privé) se répand rapidement et une classe de bourgeois estonisants apparaît et se développe.

À Rennes, à Brest où à Nantes, la même petite ou moyenne bourgeoisie n’a, à la même époque qu’un objectif, s’enrichir et finir par « ressembler à monsieur tout le monde » en s’assimilant au modèle dominant parisien.

Le XX° siècle : le mouvement.

En 1914, les Estoniens deviennent numériquement dominants dans les grandes villes de leur pays. Cette victoire sociologique décisive marque un tournant dans l’évolution du nationalisme estonien. Le seul fait que cette étape soit radicalement intransposable au modèle breton montre à quel point les évolutions des deux peuples sont dorénavant incommensurables. Si les Bretons de Paris organisent des pardons, dansent avec ferveur an – dro et jabadao et mangent force crêpes et galettes, les Estoniens de Saint - Pétersbourg et de Moscou cultivent eux la langue nationale et surtout investissent eux leurs économies au pays.

La Première Guerre mondiale, au cours de laquelle les Estoniens servirent courageusement au sein de l’armée impériale russe, suivie d’une courte mais meurtrière guerre de libération nationale (1918-1920) transformeront ce qui n’était jusqu’alors qu’un patriotisme culturel en véritable sentiment indépendantiste. La saga des tirailleurs estoniens, combattant au sein de l’armée russe, mais entre – eux et sous leurs couleurs et les faits d’armes des luttes de libération, viennent nourrir le sentiment identitaire particulariste. Les années d’indépendance viendront compléter l’arsenal identitaire du pays et confirmer les Estoniens dans la conviction que l’indépendance est non seulement possible et même « normale » mais bénéfique pour la nation.

En Bretagne simultanément, les plus de cent mille morts bretons de la Grande Guerre laisseront la région affaiblie et privée d’une grande partie de ses forces vives. Ils seront en outre largement instrumentalisés par les autorités parisiennes comme une preuve de plus de l’attachement indéfectible des Bretons à la France. L’école et une presse majoritairement jacobine aidant, la fraternité d’armes tend progressivement à prendre le dessus sur les appartenances traditionnelles. Oubliant les appels d’un Yan - Ber Calloc’h, la « petite patrie » armoricaine se fait folklore et hésite entre attendrissement et dérision avec Botrel et Bécassine. À la fierté nationale estonienne répond ainsi la honte de soi bretonne.

Au début des années vingt, l’Estonie, devenue une république indépendante (Eesti Wabariik) membre de la SDN, entreprend de son côté l’édification d’une véritable société estonienne jusque - là plus rêvée que construite. Rapidement devenue prospère et dynamique, la petite République baltique fait bientôt figure de modèle envié en Europe. La Bretagne des années folles de son côté sombre dans le folklore, le marasme, parfois la misère et un même certain mépris de soi (syndrome de Bécassine).

Mais, c’est bien connu, c’est lorsqu’on a touché le fond que l’on peut remonter. Dans les années trente, un mouvement breton à caractère politique prend enfin naissance. Selon l’esprit du temps, il est fort à droite et certains de ses éléments sont même proches du fascisme (Breiz Atao). Malheureusement pour ses animateurs, l’esprit public est alors déjà devenu très « national – français » et ses effectifs demeurent squelettiques. Le mouvement breton peine à effectuer le passage du plan culturel au plan politique. La Bretagne continue manifestement pour ses partisans à appartenir au domaine du rêve (illustrée par la fée Morgane et Merlin l’enchanteur) et le « réalisme » à imposer le choix français.

Le modèle estonien (notamment la loi de 1925 sur l’autonomie culturelle des minorités nationales) est néanmoins alors fort en vogue chez les militants bretons. Estoniens, Germano - baltes et Bretons se rencontrent et coopèrent au sein du Congrès Européen des Nationalités qui assiste la SDN dans la gestion de la question minoritaire en Europe.

Pourtant, en Estonie tout n’est pas simple et la république démocratique du président Konstantin Päts (à partir de 1919) est tiraillée entre un mouvement ultra - nationaliste (Vabs) et une agitation communiste (tentative de putsch de 1924) largement pilotée de Moscou.

Mais, à partir de la fin des années vingt, en conformité avec l’esprit du temps, le nationalisme s’exacerbe un peu partout en Europe. Des régimes fascistes ou fascisants arrivent au pouvoir dans la plupart des États d’Europe . Les minorités « nationales » sont autant de poudrières dormantes à la disposition des leaders plus ou moins illuminés des nations éponymes. À la fin des années trente, Hitler instrumentalise Konrad Henlein, le Führer autoproclamé des Allemands des Sudètes pour démanteler la Tchécoslovaquie et s’empare du Territoire de Memel au détriment de la Lituanie, inaugurant une série d’annexions à caractère irrédentiste alors que Mussolini revendique Nice et la Savoie.

Nombreux, un peu partout en Europe, seront les émules de ces précurseurs. Dans l’Europe occupée par les nazis, ces derniers, en vertu de leur intérêt et des principes ethnistes qui sous-tendent l’idéologie nazie, flattent et utilisent les mouvements indépendantistes - ou plus souvent autonomistes - préexistants contre les États occupés. Des Bretons aux Corses, des Estoniens aux Ukrainiens, tous les mouvements autonomistes ou indépendantistes se voient ainsi promus et … manipulés. Certains, la guerre venue, se verront même encouragés à lever des « légions de volontaires » pour aller « combattre le bolchevisme » au nom de « l’Europe Nouvelle » .

Le phénomène prendra une telle ampleur et fera tant de victimes qu’après guerre, les minorités, considérées comme d’incorrigibles fauteuses de trouble, seront devenues un sujet honni et même tabou en Europe. À peine ose-on encore parler à leur propos de « droits linguistiques et culturels », tant, jusque parmi les minoritaires eux-mêmes, le thème est discrédité ! C’est désormais l’ère exclusive des droits de l’Homme.

La Seconde Guerre mondiale est terrible pour les Estoniens (dont le territoire est un champ de bataille), écartelés entre les deux camps adverses. À l’issue du conflit, la Russie (URSS) victorieuse et « héroïque » réoccupe le pays (fin 1944) qui devient une simple république soviétique. Les combattants estoniens sont présentés au monde comme une bande de fascistes et discrédités. Les efforts « nationaux » des 80 dernières années paraissent ruinés. L’espoir disparaît .

Le mouvement breton sort de son côté de la guerre détruit et décrédibilisé pour cause officiellement de « collaboration avec le nazisme ». En fait, par - delà quelques condamnations justifiées, Paris a surtout utilisé cette épuration pour poursuivre son projet jacobin d’assimilation des provinces alloglottes. Estonie et Bretagne font alors figure de « nations punies » voir interdites.

Entre 1945 et 1990, la RSS d’Estonie verra son territoire accueillir un nombre croissant de Russophones en provenance d’autres régions d’URSS, attirés par de meilleurs conditions de vie et … encouragés par Moscou toujours méfiant vis-à-vis des « nationalismes bourgeois » baltes. Entre 1939 et 1989, le pourcentage d’Estoniens en Estonie passera ainsi de 90% à 60%. L’estonien verra son rôle fortement marginalisé, la langue estonienne demeurant néanmoins langue vernaculaire principale et d’enseignement.

Le renouveau.

À partir des années 1960, dans le contexte du « droit à la différence » et de la vogue du slogan « Small is Beautiful », un nouveau mouvement breton voit le jour. Échaudé par l’expérience de l’entre - deux - guerres et soucieux de prendre appui sur le courant anti-colonialiste alors incontournable, il se situe majoritairement à gauche, voir à l’extrême – gauche de l’échiquier politique français.

Simultanément, le temps ayant fait son œuvre, le mouvement de résistance clandestine estonienne anti-soviétique (en Estonie même mais surtout en Occident), soutenu de par le monde par les seuls États-Unis se « droitise ». Entre Estoniens et Bretons, le contact est alors pratiquement rompu.

À partir de 1985, en URSS, la pérestroïka de Gorbatchev permet l’expression de l’identité des peuples de l’URSS, c’est le début de ce que l’on a appelé dans les pays baltiques, les « révolutions chantantes » eu égard au rôle du chant dans ces mouvements de libération nationale. En quelques années, le mouvement national estonien, mené par un Front Populaire Estonien (Eesti Rahvarinne) occupe l’ensemble du terrain sociétal. En août 1991, comme en 1917, l’effondrement de l’empire permet à l’Estonie de s’échapper et, cette fois avec la bénédiction de l’Occident, de restaurer son État d’avant-guerre.

La Bretagne, elle, bien que couverte de Gwenn ha du et ayant accédé à une certaine prospérité, demeure durant la même période une simple région française aux contours flous du fait du lancinant problème du détachement de la Loire Atlantique par l’État français en 1942 !

La population se sent certes en majorité bretonne (même en Loire Atlantique en dépit des efforts en sens inverse de la région Pays de la Loire) et volontiers fière de son identité (la vogue des produits bretons en atteste) mais ceci reste sans incidence sur son comportement politique. Les partis politiques bretons, en dépit d’une offre diversifiée et de qualité continuent à jouer au mieux un rôle d’appoint sur l’échiquier politique local. Quant au personnel politique breton, il reste très « français » et même très divisé concernant la réunification comme le montre la position des maires de Nantes et Rennes.

Conclusion.

Au terme de ce survol de deux histoires parallèles, quelles conclusions peut - on tirer concernant la vigueur et les réalisations des mouvements nationaux des deux peuples estonien et breton ? Qu’est-ce qui explique que l’Estonie soit aujourd’hui un pays indépendant et dynamique alors que la Bretagne est une région française … en crise ?

À bien y regarder, pour les deux nations même après les annexions, française (1532) et russe (1720) la situation culturelle du peuple demeure longtemps inchangée. Le breton et l’estonien conservent toutes leurs chances. À partir de 1789 en Bretagne et vers le milieu du XIX°siècle dans les provinces estoniennes, la situation commence à changer et un processus d’assimilation linguistique à l’idiome socialement dominant est en œuvre.

De nombreux Bretons se francisent et une couche de la population urbaine estonienne se germanise. La logique des deux processus est partiellement la même : le désir d’un certain nombre d’individus de s’élever socialement et pour cela de « parler utile ».

Par - delà d’éventuelles différences de personnalité entre les deux peuples, c’est sans doute dans les développements intervenus au XIX°siècle et en particulier dans cet étrange « rejet identitaire » fait de culpabilisation et de sentiment d’impuissance de la part de la majorité des Bretons qu ‘il faut chercher la cause profonde des différences de statut entre les deux peuples.

Yves PLASSERAUD


Bibliographie

CHARTIER, Erwan, Larvor, Ronan, La question bretonne, enquête sur les mouvements politiques bretons. An Here, 2002.

HOBSBAWM, Eric, Nations et nationalismes, depuis 1780, Folio – Histoire, Gallimard, 1990.
LOZAC’H, Alain, Visages de la résistance bretonne, Ed. Coop Breizh , 2003.

MINAUDIER, Jean-Pierre, Histoire de l’Estonie et de la nation estonienne. Paris
L’Harmattan, 2007.

PLASSERAUD, Yves, Les États baltiques, les sociétés gigognes, Armeline, Crozon , 2003.

Document en PDF

 
Accueil HautPage précédente | Ajoutez à vos favoris 
© Groupement pour les Droits des Minorités • Tous droits réservés • 2005-2007
Réalisé par Mikael Bodlore-Penalez • Hébergé sur www.eurominority.org

Le Groupement pour les Droits des minorités (GDM)
est partenaire du Minority Rights Group (MRG) International