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In memoriam : Robert Lafont (1923-2009)
[30/11/2009]
Robert Lafont a produit une œuvre de premier plan qui a profondément marqué les domaines dans lesquels il est intervenu. Le cœur de son engagement d’homme, de citoyen, de savant et de créateur se trouve dans une fidélité exceptionnelle à sa langue, l’occitan. Son enracinement a ceci de remarquable qu’il inscrit sa pensée et son acte créateur dans les plus larges horizons, découvrant l’universel dans le local.
Une écriture occitane contemporaine
Robert Lafont a depuis sa prime jeunesse été un poète, un dramaturge et un romancier fécond. Son recueil de poèmes, Dire, 1956, marque un renouvellement encore très actuel de la poésie occitane. Dès 1951, avec La Vida de Joan Larsinhac, roman, il rompt avec la tradition ruraliste qui était encore celle de Frédéric Mistral et il inscrit la création littéraire occitane dans la modernité. Il crée un théâtre occitan moderne, remarquablement mis en scène et interprété par le Centre Dramatique occitan d’André Neyton : un Dòm Esquichòte en 1973, La révolte des Cascavèus en 1977 et La Crosada, en 1982. Il enrichit la littérature occitane d’un grand roman en trois gros volumes, La Festa, publié entre 1983 et 1996, et d’une traduction en occitan du cœur de l’Odyssée, Lo viatge grand de l’Ulisses d'Itaca, véritable chef-d'œuvre dans lequel il dit la quête de sa vie entière : c’est un texte qui est à la fois de haute érudition et d’engagement d’écriture le plus secret.
Robert Lafont a ainsi multiplié les preuves que la langue occitane n’est pas une langue « régionale ou minoritaire », mais bien la langue qui a donné, au cours des siècles, l’une des grandes littératures de l’Europe.
Une œuvre scientifique majeure
Robert Lafont a aussi une œuvre scientifique marquante. Elle trouve son unité dans une même volonté de montrer aux hommes d’aujourd’hui l’importance de la réalité occitane et il a éprouvé l’impérieuse nécessité de convoquer différentes disciplines pour décrire en profondeur cet existant historique qui a donné sens à toute sa vie.
Il a produit des travaux importants sur l’histoire de la littérature occitane, du Moyen Âge à nos jours ; ses essais d’histoire, sur la France et sur l’Europe sont dignes d’un historien professionnel. Pour dire la réalité occitane à ses contemporains, il s’est fait aussi géographe : en 1967, le chroniqueur du Monde a rendu compte de La Révolution régionaliste en croyant avoir affaire à l’œuvre d’un confrère…
Mais il était avant tout un linguiste : il a rédigé, comme en se jouant, une thèse remarquable sur La phrase occitane (1967), accompagnée de nombreuses contributions à l’établissement d’une norme linguistique et orthographique pour l’occitan. Lafont se méfiait des illusions militantes : intimement attaché à la langue occitane, il s’est très tôt — dès 1952 ! — soucié d’étudier sa réalité sociolinguistique. Il a été le premier, en France à plaider pour qu’on s’y intéresse de ce point de vue, indispensable pour définir une politique linguistique réaliste, et l’on ne peut que regretter qu’une telle recherche n’ait toujours pas été financée par l’État, les Universités, ou le CNRS.
Enfin, et ce n’est certainement pas le moins important, Robert Lafont a inventé une théorie linguistique originale, la praxématique, exposée dans un ouvrage magistral, Le travail et la langue, que Fernand Braudel accueillit en 1978 dans la prestigieuse collection qu’il dirigeait chez Flammarion. Cette théorie a fait école malgré une indifférence paresseuse des linguistes hexagonaux.
Pour une démocratie moderne en France et en Europe
Toutes ces études, toutes ces créations, malgré leur ampleur, n’ont pas empêché Robert Lafont d’être aussi un homme engagé dans des combats sociaux et politiques qui auraient suffi à remplir une vie.
Entré dans la Résistance, il participe, dès 1945, à la fondation de l’Institut d’Études Occitanes (IEO) avec le soutien d’intellectuels tels que Jean Cassou, Tristan Tzara ou Joë Bousquet. Durant toute sa vie, il tentera d’inscrire la reconnaissance de la langue et de la culture occitane dans une perspective globale de rénovation du fonctionnement de la démocratie. Dès la fin des années 1950, il ne se satisfera plus des perspectives culturelles de l’IEO. Il forgera alors le concept de « colonialisme intérieur », d’abord mis en œuvre dans le Comité Occitan d’Études et d’Action et qui sera repris, en 1971, par le parti politique régionaliste, Lutte occitane. Robert Lafont participera, au début des années 1960, avec François Mitterrand et Charles Hernu, à la fondation de la Convention des Institutions républicaines, qui jouera, on le sait, un rôle important dans la reconquête du pouvoir par la gauche.
Les aspects les plus connus de sa personnalité proviennent de ses essais novateurs des années 60 sur le régionalisme et la France – La révolution régionaliste, 1967, et Sur la France, 1968 – et de son engagement au cœur des luttes sociales, auprès des mineurs de Decazeville et de Ladrecht ou encore des viticulteurs languedociens. Cependant, la victoire de François Mitterrand en 1981 ne signifiera en rien la victoire de ce long combat. Le gouvernement de la gauche se bornera à charger le ministre de la Culture, Jack Lang, de réfléchir à une politique en faveur des langues régionales. Une mission m’a alors été confiée dans ce but, après que Jack Lang a refusé de nommer Robert Lafont à la tête d’une commission de réflexion : ses anciens compagnons de route se méfiaient de sa liberté de parole et de son audience et ils s’apprêtaient tranquillement à renier leurs engagements. Nous payons aujourd’hui encore le prix de cet abandon par les socialistes d’un régionalisme réellement novateur.
Des années 1980 à sa mort, cette année, Robert Lafont a continué à lutter, essentiellement par ses écrits, pour une société à la hauteur de l’homme. Si sa parole n’a plus rencontré un véritable mouvement d’opinion, il a produit des analyses et des propositions qui restent pleinement d’actualité et qui nous permettent désormais de situer notre engagement pour la démocratie dans une perspective européenne (Nous, peuple européen, 1991).
Il nous laisse dans la douleur de la perte d’un homme chaleureux et d’un esprit exceptionnel1.
Texte déjà publié dans Diasporiques/Cultures en mouvement n°7, octobre 2009, p.114-116, www.diasporiques.org, repris avec l’autorisation de l’auteur et de la revue.
Henri Giordan