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Crise mondiale et politiques d'immigration
[30/11/2009]

Souvent, quelques idées simples, et qui ont leur pertinence, tiennent lieu d’analyse pour rendre compte des liens qui peuvent unir la crise mondiale actuelle, et les politiques de l’immigration.

La crise, en effet, durcit les politiques en question, en même temps qu’elle suscite ou exacerbe le racisme et la xénophobie au profit de logiques populistes et nationalistes plus ou moins radicales. Mais dès qu’il s’agit d’être plus précis, tout change. D’abord parce que ce qu’on appelle « la crise » appelle une réflexion en profondeur : s’agit-il de l’extension de la crise financière américaine qui s’est déclenchée pour l’essentiel en 2008, pour s’étendre au monde entier et mettre en cause l’économie, la vie sociale et politique, bien au-delà du seul secteur bancaire ou financier ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un phénomène beaucoup plus large encore, né au début des années 70, et dans lequel les dimensions de crise proprement dite ne sont qu’un aspect d’une mutation générale ? Je n’entrerai pas dans ce débat ici, et considèrerai « la crise » comme un ensemble de difficultés considérables dont la prise de conscience générale date de septembre 2008.
Mais il y a une deuxième raison de ne pas se contenter d’idées trop élémentaires : c’est que ce que nous appelons, en Europe notamment, l’immigration relève d’un ensemble complexe et diversifié de phénomènes, et ne peut être sérieusement analysé que si on prend en compte, notamment, la diversité des phénomènes migratoires, les difficultés des sociétés européennes à penser et mettre en œuvre des politiques d’intégration, la nature singulière, et variable des relations entre pays d’origine et pays d’arrivée des migrants, ou bien encore le racisme.
Tous ces enjeux nous invitent à inscrire la réflexion sur l’impact de la crise actuelle dans l’épaisseur historique de logiques dont beaucoup sont anciennes, et datent de plusieurs dizaines d’années. Tous ces enjeux, également, nous obligent à préciser nos outils d’analyse ou nos modes d’approche.
Dans le monde entier, en effet, un vaste espace de débats a commencé à se mettre en place à partir de la fin des années 60, parfois plus tard, et avec de considérables variations d’un pays à l’autre. La culture est passée au premier plan, et avec elle les thèmes de la reconnaissance des identités, de la mémoire et des souffrances historiques de certains groupes1. On a pu parler de retour, voire de « Revanche de Dieu »2, et il a bien fallu rediscuter l’héritage des Lumières et refuser de voir dans la religion le contraire de la modernité, alors qu’elle en est un élément – ce qui, en France, a relancé la réflexion sur la laïcité3. Le racisme, dont on pouvait penser qu’il devait décliner historiquement après la découverte des camps nazis et la décolonisation s’est relancé. Les phénomènes migratoires se sont considérablement transformés, diversifiés et étendus. De nouvelles politiques ont été proposées, et mises en discussion, avec par exemple le co-développement, le multiculturalisme ou la discrimination positive. Etc. : chacun sent bien que tous ces enjeux dessinent un nouveau paysage, chaotique, encombré, changeant, sinon instable, et qu’ils appellent un vocabulaire adapté, des catégories analytiques et des modes d’approche renouvelées.

Ainsi, pendant longtemps, l’analyse des phénomènes migratoires a été dominée par un modèle principal. Dans ce modèle, les migrants quittent une société d’origine pour une société dite d’accueil où ils s’acculturent en deux ou trois générations, c’est-à-dire qu’ils perdent sinon entièrement, du moins en grande partie leurs particularités identitaires pour devenir des individus comme les autres. S’ils ne s’assimilent pas, ils s’intègrent, c’est-à-dire qu’ils trouvent toute leur place dans la société d’accueil tout en pouvant y maintenir des éléments identitaires, religieux, linguistiques, alimentaires, vestimentaires, etc. Dans ce type d’approche, le fait qu’il y ait plutôt assimilation, ou plutôt intégration semble tenir non pas tant aux migrants, qu’au pays d’accueil et à sa culture politique. Ainsi, la France est un pays qui a été longtemps dominé par une culture assimilationniste, liée à son idéal républicain, et il en est de même de la Turquie kémaliste, ce qui explique certaines des principales tensions politiques actuelles dans ce pays. Les sociétés anglo-saxonnes sont traditionnellement beaucoup plus favorables à des logiques d’intégration. Et à l’échelle de la planète, la tendance historique générale est à l’abandon des conceptions assimilationnistes.

Cette manière classique d’aborder les phénomènes migratoires s’intéresse aux migrants du point de vue de leur point d’arrivée bien plus que de celui de leur société d’origine. A la limite, elle semble se préoccuper bien peu des migrants, de leur histoire, de leur trajectoire, de leurs espoirs et de leurs difficultés, et beaucoup de la façon dont la société d’accueil fonctionne, et dont elle est éventuellement perturbée par leur arrivée. Elle renvoie finalement à une sociologie fonctionnaliste, ou durkheimienne : le migrant est destiné à s’adapter aux valeurs, aux normes et aux rôles sociaux de la société où il a choisi de venir vivre, faute de quoi il relève des classes dangereuses, il devient un marginal ou un fauteur de troubles. Dans cette perspective, les particularismes identitaires, qu’ils soient apportés par les migrants ou qu’ils procèdent d’une autre origine ne sont pas compris comme une source éventuelle de progrès, d’innovation, ils sont plutôt perçus comme la marque de l’archaïsme, comme des reliquats de période dépassée, ce qui reste de certaines traditions, ou que véhiculent des individus et des groupes liés à des cultures tenues pour inférieures ou exotiques. C’est pourquoi, historiquement, la sociologie a plutôt abandonné leur étude aux anthropologues, qu’il s’agisse d’étudier le folklore dans les sociétés modernes, ou de s’intéresser à des sociétés lointaines.

Ce type d’approche est complété, et parfois même implicitement critiqué par des recherches relevant d’autres orientations, et qui s’intéressent plus particulièrement à deux dimensions importantes. La première renvoie à la société d’origine, aux raisons qui font que des individus et des groupes font le choix de la migration, et aux liens qui éventuellement persistent entre les deux univers sociaux que sont la société d’accueil et la société de départ – c’est tout le charme, par exemple, du célèbre ouvrage de William Thomas et Florian Znaniecki sur « The Polish Peasant in Europe and America», publié dans l’entre-deux-guerres, que de donner à voir de tels liens. La deuxième dimension qui échappe aux approches fonctionnalistes tient à l’intérêt que portent certains travaux vis-à-vis des différences qui dans certaines sociétés au moins, continuent de caractériser les descendants de migrants, culturellement, dans leur inscription dans l’espace et dans leur contribution à ce que l’Ecole dite de Chicago a appelé dans l’entre-deux-guerres l’écologie urbaine4.

Mais aujourd’hui, le modèle fonctionnaliste d’analyse des migrants, tout comme les approches dérivées de l’inspiration des sociologues américains de Chicago ne suffisent pas à rendre compte de la diversité et de la complexité des processus migratoires.

1. Changements dans l‘intégration

a. De la poussée des identités à la panethnicité

En premier lieu, au sein même des sociétés dites d’accueil, il n’est plus possible de ramener les migrants aux seules images de l’assimilation ou de l’intégration. Car les migrants apportent avec eux des différences culturelles, linguistiques, religieuses qui peuvent résister à la dissolution, et même faire preuve de vitalité. Ainsi, aux Etats-Unis, les sociologues ont depuis les années 90 abandonné la thématique classique de l’assimilation linguistique des migrants, pour prendre acte, notamment, de la vigueur de la langue espagnole et du bilinguisme (anglo-espagnol, mais pas seulement). Alejandro Portes et Ruben Rumbaut, dès 1996, ont proposé de rompre avec l’idée d’un modèle unique et de distinguer trois types d’acculturation linguistique, « consonante » (l’anglais devient la langue unique dès la deuxième génération – c’est le modèle classique), « dissonante » (qui concerne les enfants de migrants pauvres et non éduqués : l’anglais est adopté mais l’acculturation enferme dans la pauvreté ou dans des sous-cultures urbaines) et « sélective » (la mobilité ascendante est associée au bilinguisme et au biculturalisme)5. Plus récemment, une étude d’April Linton et Tomas R. Jimenez confirme que « les forces qui pourraient aller à l’encontre du bilinguisme sont contrebalancées par des conditions qui lui sont favorables et l’installent durablement dans le paysage linguistique américain »6.
De plus, les migrants inventent des différences sur place, seuls, ou avec d’autres, ils contribuent au processus général d’invention ou de production des différences. Et ces différences peuvent aussi bien se cantonner à la sphère privée, ne pas être visibles, demeurer discrètes dans l’espace public, qu’être au contraire visibles, et même actives, revendiquer, demander à être reconnues. La production des différences dans les sociétés qui accueillent des migrants ne leur doit pas tout, elle répond aussi à d’autres logiques, internes, elle procède aussi de groupes qui se construisent ou se développent au sein même de la société considérée. Et elle résulte fréquemment de la rencontre de logiques internes et de logiques externes, de la coprésence d’éléments apportés par l’immigration, et d’autres nés au sein de la société considérée, ou bien encore importés par d’autres voies que celles de l’immigration, on le voit notamment en matière artistique, musicale par exemple.

Le changement culturel n’est pas à sens unique. Les migrants en adoptant, et en adaptant des idées ou des pratiques qu’ils découvrent dans une société d’accueil peuvent fort bien agir comme des médiateurs en retour, et peser sur la culture de la société d’où ils proviennent. Ils ne font pas que maintenir des liens avec elle, ils interviennent dans ses transformations. Les technologies numériques, Internet, les médias « globaux » jouent à l’évidence un rôle considérable dans ces relations mutuelles. Et le changement n’est pas nécessairement un progrès, ou une modernisation : l’émigration, par exemple, peut aussi exercer des effets ravageurs sur ceux qui restent au pays, défaire de fragiles équilibres familiaux ou communautaires, peser lourdement sur les rapports de genre, au détriment des femmes, etc.
Certaines différences sont lourdes d’une mémoire victimaire. Les descendants de migrants rappellent alors le génocide, les massacres de masse, la traite négrière, l’esclavage, la colonisation dont leurs ancêtres ont été victimes ; ils demandent reconnaissance de leurs souffrances historiques, qu’ils lient éventuellement à l’injustice sociale, au racisme ou aux discriminations dont ils pâtissent hic et nunc. Parfois, des rapprochements délicats s’opèrent, ou sont tentés, des acteurs n’ayant pas la même histoire se retrouvent dans un même combat contre le racisme ou les discriminations : ainsi, les Antillais en France, descendants d’esclaves noirs peuvent se retrouver dans les mêmes actions que des migrants venus d’Afrique subsaharienne, dont les ancêtres ont peut-être contribué à la traite négrière vers les Antilles, mais avec qui ils sont confrontés au racisme anti-noirs. De même, aux Etats-Unis, les descendants d’esclaves noirs, migrants « involontaires » selon l’expression de John Ogbu7, se distinguent des Noirs d’immigration volontaire récente, venus d’Afrique ou des Antilles, quitte à partager en partie leur mobilisation contre le racisme visant les Noirs.
Mais toutes les différences, toutes les migrations n’entretiennent pas nécessairement un rapport historique à la société considérée. En France, par exemple, les migrations des années 50 et 60 venaient pour l’essentiel des anciennes colonies d’Afrique du Nord ; et aujourd’hui, une part non négligeable provient des anciennes colonies d’Afrique sub-saharienne. Mais nombreux aussi sont les migrants qui proviennent de pays n’ayant rien eu à voir avec le passé colonial de la France, de Turquie, de Chine par exemple.

La poussée des identités est un phénomène très diversifié, et qui n’est donc assurément pas réductible à une logique unique. Dans certains cas, l’identité religieuse, culturelle, linguistique ou autre est propre à un groupe nettement délimité, dans d’autres, elle mobilise des individus d’origines variées. Le mélange, l’interpénétration, les processus de métissage, d’hybridation, de créolisation participent à ce mouvement général d’affirmations des identités aussi bien que les mouvements propres à des populations très précises et qui ne se mélangent pas à d’autres –les sciences sociales américaines parlent de plus en plus de « panethnicité », ce qui renvoie à l’idée de processus où s’inventent des ethnicités nouvelles sur la base de formes ethniques préexistantes8.
Ce phénomène doit aussi être envisagé en fonction des espaces territoriaux dans lesquels il se développe. Dans certains cas, les différences sont inscrites dans un espace national, qui constitue leur cadre. Dans d’autres, elles sont localisées, par exemple dans un quartier, dans une ville ; elles peuvent aussi ne pas s’embarrasser des frontières nationales et s’inscrire dans des espaces régionaux ou planétaires. Souvent encore, une différence s’affirme localement, tout en entretenant des liens étroits avec d’autres parties du monde, ou en s’inscrivant dans une vision globale de son existence. La globalisation des identités est un phénomène considérable, qui se traduit par exemple par l’extension et la démultiplication des diasporas, ou bien encore par l’expansion contemporaine de certaines religions, islam, églises protestantes par exemple, qui se développent dans des territoires où elles n’ont pas d’ancrage historique, et où leur essor n’est pas associé à une forte épaisseur culturelle.
b. La crise de l’intégration

En deuxième lieu, au sein même des sociétés d’accueil, aussi bien l’idée d’assimilation que celle d’intégration deviennent problématiques. L’idée d’assimilation est aujourd’hui non seulement de plus en plus délaissée, mais aussi de plus en plus tenue pour inadmissible, et soupçonnée de véhiculer un certain racisme : demander à un individu de se débarrasser entièrement de ce que fut l’identité de ses parents, c’est disqualifier cette identité, la tenir pour inférieure, c’est la charger d’un jugement négatif, de mépris, de rejet. L’idée d’intégration est beaucoup plus ouverte et flexible. Pourtant, elle est aujourd’hui très largement en crise. La principale raison de cette crise tient à la distance qui sépare les possibilités d’intégration, et la réalité vécue par ceux à qui elle est proposée, ou exigée. Lorsque les acteurs politiques ou les intellectuels font de l’intégration l’horizon souhaité pour tous, lorsqu’ils somment les nouveaux venus et leurs enfants de s’intégrer, et de tout faire à cette fin, ils tiennent un discours qui risque d’être incantatoire si la société n’offre pas les possibilités de le transformer en réalité. Si la société fait obstacle à l’intégration par le racisme, la discrimination, l’injustice sociale, l’exclusion, la précarisation à outrance, alors, il ne faut pas s’étonner que ceux qui en formulent la promesse et demandent aux migrants de faire le nécessaire apparaissent de plus en plus comme des démagogues ou des irresponsables, qui n’auront finalement pas d’autres façons d’ « intégrer » que de faire appel à la répression, à la police, à la prison.

La culture politique de la société d’accueil n’explique pas entièrement les différences que l’on peut observer dans l’assimilation ou l’intégration des migrants au sein d’une société d’accueil. Des facteurs économiques, conjugués au racisme, en particulier, peuvent jouer un rôle déterminant. Lorsque le marché du travail, par exemple, a besoin en grandes quantités d’une main d’œuvre non qualifiée ni éduquée, cela peut se solder par un isolement des migrants qui la constituent par rapport au reste de la population, et donc pour eux par la faiblesse ou l’absence de logiques d’assimilation, et même d’intégration. A la limite, les migrants sont alors racialisés pour être mieux exploités par les employeurs, au plus loin de toute visée d’intégration. Il en fut ainsi en France durant les « Trente Glorieuses », lorsque les « travailleurs immigrés » étaient, pour l’essentiel, des hommes seuls vivant en foyer ou dans des meublés sordides, inclus par le travail, mais totalement exclus culturellement et en matière politique ; les « GastArbeiter » en Allemagne, Turcs pour la plupart, plutôt bien traités socialement, mais à qui aucune perspective d’intégration culturelle ou civique n’était offerte, ont à la même époque relevé d’une logique comparable. Et il en est ainsi, aujourd’hui, pour les Marocains travaillant dans les exploitations agricoles d’El Ejido en Espagne, ou pour bien des Mexicains employés aux Etats-Unis. La peur ici peut jouer un rôle pour ceux qui sont en situation de grande précarité: un employé sans papiers sera d’autant plus exclu, en dehors du travail, qu’il craindra une réaction négative de son employeur s’il lui demande de l’aider à régulariser sa situation.

La crise de l’intégration9 est parfois perçue à travers l’idée d’une crise des modèles d’intégration. En voici deux illustrations spectaculaires, qui correspondent à des évènements qui se sont succédé à quelques semaines d’intervalle en 2005. En juillet 2005, en effet, les attentats terroristes de Londres, les uns réussis, les autres déjoués, ont été le fait d’acteurs qui, pour l’essentiel, vivaient au Royaume-Uni, ce n‘était pas des islamistes venus de loin, comme dans le cas du « 9-11 ». Dès lors, c’est la façon même dont le Royaume-Uni traite ses migrants ou ses minorités qui a été vivement critiquée, le multiculturalisme britannique étant accusé d’avoir favorisé la radicalisation islamiste, en particulier à Londres, où la simple évocation de ce qu’a été le « Londonistan » fonctionne désormais comme un repoussoir. Le « modèle d’intégration britannique », ouvert aux communautés musulmanes, les laissant agir comme elles l’entendent, ne se préoccupant pas de la poussée de l’islam radical en leur sein aurait été à la source du terrorisme. En France, en octobre-novembre 2005, durant trois semaines, des émeutes ont secoué, toutes les nuits, les « banlieues » sur tout le territoire national, avec en particulier chaque nuit trois à quatre cents véhicules incendiés par des jeunes « issus de l’immigration » pour la plupart d’entre eux. Ces jeunes qui brûlaient des voitures dans les quartiers populaires exprimaient avant tout leur rage ou leur colère, ils ne supportent pas les discours de l’intégration qui leur sont adressés alors qu’en même temps la police et la justice les traitent de façon injuste, qu’ils sont exclus, discriminés. Les belles promesses du modèle républicain français, la liberté, l’égalité, la fraternité constituent un idéal qu’ils sont sommés de valoriser, alors qu’en même temps ces valeurs leur sont inaccessibles, les ressources pour y accéder, par exemple via l’école, ne leur sont pas données10.

Ainsi, du seul point de vue interne aux sociétés d’immigration, aussi bien la poussée des différences que les carences des modèles d’intégration viennent mettre en cause les représentations et les analyses traditionnelles des phénomènes migratoires.

2. Changements dans les phénomènes migratoires

Les phénomènes migratoires sont extrêmement diversifiés, et leur diversité n’est pas entièrement nouvelle, elle est aussi peut-être mieux perçue aujourd’hui. Et si les analyses les plus classiques, en particulier fonctionnalistes ou héritées de l’Ecole de Chicago, n’ont évidemment pas perdu toute pertinence, d’autres mises en perspective sont aujourd’hui nécessaires.

C’est d’abord le transit, entre départ et arrivée, qui mérite examen. Car la circulation migratoire n’est pas un simple déplacement, un voyage comme d’autres, elle peut relever d’un difficile transit. Le transit peut comporter plusieurs phases distinctes, légales, et illégales, des séjours longs et volontaires, ou involontaires, dans un pays de passage. Par exemple, les chrétiens Irakiens, très nombreux à avoir quitté leur pays, se retrouvent pour beaucoup à Istanbul où ils attendent parfois plusieurs années avant de pouvoir partir pour l’Europe, les Etats-Unis ou l’Australie. Certaines sociétés constituent des espaces de transit, et s’organisent en conséquence, éventuellement en assurant l’hébergement des migrants dans des camps. Les sociétés d’immigration ne veulent pas nécessairement reconnaître qu’elles constituent aussi, éventuellement, des zones de transit pour certains migrants, comme s’il était inconcevable que ces derniers puissent désirer autre chose que l’intégration dans tel ou tel pays qu’ils ne veulent en réalité que traverser. En France, par exemple, il a fallu l’épisode spectaculaire de la fermeture du Centre de la Croix Rouge à Sangatte, décidée par le ministre de l’Intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy, pour que l’opinion et les médias prennent conscience du désir de milliers de migrants qui aboutissent dans ce pays, souvent en provenance du Moyen-Orient, de passer de l’autre côté de la Manche pour se rendre ensuite au Royaume-Uni, en Scandinavie ou en Amérique du Nord11. Cet exemple nous met en face d’une dimension importante du transit : ses modalités doivent beaucoup à l’intervention des Etats, qui en fixent le cadre, passent des accords entre eux, délivrent ou non des visas, ont une politique en matière d’asile, mettent en place des enceintes, des barrières, pourchassent ou non les clandestins, les illégaux et les « passeurs », etc.

C’est ensuite ce qui se joue dans la société de départ qui est souvent ignoré, ou qui fait l’objet d’une division du travail, comme si il y avait là un domaine réservé à l’anthropologie tandis que ce qui se joue à l’arrivée relèverait de la sociologie.

C’est encore les modes de déplacement des migrants qui sont trop souvent laissés de côté par la recherche, ou dans le discours spontané. Certains circulent en permanence, telles ces « fourmis » étudiées par Alain Tarrius12, qui commercialisent toute sorte d’articles tout autour du bassin méditerranéen, mais aussi en Afrique noire ou au Moyen-Orient, sans se fixer nulle part, et en mettant en place leurs quasi-institutions, par exemple pour gérer leurs différends. Leur nomadisme n’est lui-même qu’une variante d’un phénomène plus large, que certains sociologues considèrent même comme au cœur de la modernité contemporaine : l’intense circulation, et l’immense désir de circulation des individus, qui deviennent, selon l’expression d’Alberto Melucci, des « nomades du temps présent »13. D’autres migrants fonctionnent sur le modèle de la noria, un principe qui anime par exemple de nombreuses communautés indiennes d’Amérique centrale, qui envoient aux Etats-Unis pour une durée limitée des individus qui lorsqu’ils rentrent au pays sont immédiatement remplacés. D’autres encore, suivant un modèle fort ancien, sont des saisonniers, qui viennent chaque année dans un pays étranger notamment pour les travaux des champs ou de la vigne – mais faut-il encore parler ici de migrants, alors qu’ils ne restent que quelques semaines par an ?

Les candidats à l’émigration ne sont pas tous des illégaux ou des clandestins, et le départ n’est pas toujours une expédition ou une aventure. Passeport, visa ne sont pas nécessairement en manque. Mais dans le monde entier, une tendance très nette se manifeste, on l’a dit : l’important n’est pas toujours d’aller gagner sa vie dans tel ou tel pays, de s’y implanter, il est de pouvoir se déplacer, d’avoir cette possibilité, d’accéder à la mobilité. Hier, les migrants ou bien étaient supposés s’assimiler ou s’intégrer, ou bien avaient pour préoccupation majeure d’assurer la subsistance de leur famille restée au pays. L’évolution actuelle affaiblit encore plus les théories de l’intégration, qui postulent en effet des migrants qu’ils veulent non pas bouger et pouvoir se déplacer en permanence, mais trouver une place au sein de la société, celle de départ, ou celle d’arrivée. Pour le dire d’une image : aujourd’hui, les candidats à la migration, quand ils veulent devenir citoyen d’un pays d’immigration, rêvent plus d’un passeport que d’une carte d’identité.
Les débats contemporains mêlent donc déjà les deux premiers registres qui viennent d’être abordés, celui du fonctionnement social confronté à la poussée des identités particulières, et celui des phénomènes de migration. Pour chacun, les réalités ont beaucoup évolué, elles sont changeantes et diversifiées. Mais le débat et les tensions sont encore plus compliqués car d’autres dimensions interviennent, parmi lesquelles celle du racisme et de la diversité.

3. Changements dans le racisme

Depuis les années 60, le racisme a connu une impressionnante évolution, et avec elle les modes d’approche qui lui sont consacrés. Une première inflexion date de la retombée du mouvement américain des droits civiques, quand il est apparu que le racisme se transformait aux Etats-Unis, pour devenir voilé, « subtle ». Le racisme flagrant, direct, explicite laissait en partie la place à des formes moins directes, dans lesquelles personne apparemment n’est raciste, alors que les discriminations prospèrent. Les chercheurs ont alors forgé le concept de racisme institutionnel, et l’attention, y compris politique, s’est portée sur diverses formes de discrimination : dans l’emploi, dans l’accès au logement, aux loisirs, à l’éducation, etc. Et de plus en plus, ce sont les formes indirectes de la discrimination qui ont attiré l’attention, celles qui permettent de traiter de manière injuste et inégale des individus sans avoir à être explicitement raciste. Le vocabulaire scientifique des sciences sociales a alors parlé de discrimination indirecte, ou institutionnelle, ou systémique – toutes ces formules ayant pour caractéristique principale d’escamoter les acteurs ou les responsables au profit de visions où ce seraient les structures ou le système qui assureraient le racisme.

Une deuxième inflexion a surtout caractérisé les années Reagan et Thatcher avant de gagner d’autres pays, notamment en Europe. Le racisme, dans un climat politique dominé alors par les idéologies libérales, est apparu comme porté par ces idéologies et les valeurs qu’elles mettent en avant. Ce qui était dès lors imputé aux Noirs, aux minorités, aux migrants, ce n’était plus une différence physique, la couleur de la peau, la forme des os, le type de chevelure, du moins explicitement, mais des attributs culturels supposés interdire leur intégration dans la société : le racisme, ont dit les spécialistes, devenait « culturel », « symbolique », « différencialiste », il consistait par exemple à dire des Noirs américains qu’ils étaient inadaptés culturellement au credo qui veut que l’on valorise le travail et la famille, puisqu’ils préféraient vivre de l’aide publique et incarnaient la décomposition du modèle familial dominant.

Dans des sociétés américaine ou européennes où le libéralisme prospérait, et où la sortie de l’ère industrielle classique a signifié de lourds processus d’exclusion sociale et de précarité, le problème n’était plus d’exploiter les migrants, les Noirs, les plus démunis, dans des usines grosses consommatrices de main d’œuvre non qualifiée, il était de s’en passer et de les tenir à distance, ce à quoi ce néo-racisme pouvait contribuer. C’est ainsi que l’idée d’une irréductible différence culturelle a visé plus particulièrement les migrants dans plusieurs pays d’Europe, et a été capitalisée et mise en avant par des mouvements politiques d’inspiration national-populiste, Front National, Vlaams Blok, etc.

Une troisième inflexion est plus complexe à analyser, car elle renvoie à la racialisation de la vie collective, au retour de la race –mais un retour qui est porté non seulement par des acteurs racistes, mais aussi par certains de ceux qui en sont victimes. Face au racisme, des intellectuels, des mouvements ont depuis bien longtemps cherché à répondre en revendiquant une identité raciale, en renversant la disqualification pour afficher la fierté – ce fut le cas, par exemple, dans l’entre-deux-guerres avec le mouvement intellectuel et politique pour la négritude. Avec la poussée des revendications mémorielles et victimaires évoquées plus haut, ce type de réponse s’est considérablement développé, et on a pu parler non seulement de racialisation de la vie collective, mais aussi d’ethnicisation. Dans de nombreux pays, dès lors, le débat est devenu fort vif : accepter cette évolution, n’est-ce pas finalement supporter le racisme, accepter de définir des individus et des groupes par des critères qui les naturalisent - la couleur de peau, l’identité ethnique ? Mais au contraire, la refuser, n’est-ce pas fermer les yeux, être aveugle au fait que le racisme continue d’exister, qu’il vise des personnes sur la base de catégories raciales ou ethniques, n’est-ce pas, finalement, laisser le racisme continuer à faire son oeuvre ? La question est vite politique : faut-il mettre en œuvre des politiques de discrimination positive ? Sur des bases ethniques ou raciales ? Comment quantifier, évaluer, faut-il des « statistiques ethniques » ? Et qui définit l’identité des personnes racialisées : elles-mêmes ? Les chercheurs et autres statisticiens ? Les sciences sociales peuvent-elles se prêter à des observations destinées à apprécier la race, l’ethnie, n’y-a-t-il pas là une incroyable régression ? Ne faut-il pas promouvoir une orientation opposée, qui consiste au contraire à tenter de dépasser les questions de race et d’ethnie pour aller vers une société « post-raciale », comme a dit Barack Obama dans sa campagne pour l’élection présidentielle américaine ?

A partir du moment où une société se fragmente, s’ethnicise et se racialise, un autre phénomène se met en place : chaque fragment, chaque identité particulière est susceptible de comporter une face d’ombre, et d’inclure des dimensions de racisme, qui viseront d’autres identités. Les victimes du racisme sont donc à leur tour susceptibles de devenir coupables. C’est ainsi qu‘aux Etats-Unis, on observe depuis les années 30 de l’antisémitisme chez certains Noirs, à commencer par ceux que fédère aujourd’hui le mouvement de Lewis Farrakhan, la Nation of Islam. En France, la même tentation se rencontre, moins marquée, mais bien réelle néanmoins.

4. La diversité
Dans les années 60, quand sont apparus les premiers mouvements identitaires de la période actuelle, il n’était guère question de « diversité », en dehors de l’UNESCO, et de ses textes fondateurs. Les mouvements qui ont surgi dans les années 80, puis 90, n’ont pas davantage suscité un engouement particulier pour le terme. Ce n’est que récemment que dans quelques pays, en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle Zélande puis en Europe, le mot « diversité » a connu un succès spectaculaire dans le débat public. Ce succès doit beaucoup à l’entrée en lice, dans le débat, d’entrepreneurs qui se sont emparés de la notion pour des raisons d’efficacité économique : la « diversité », du point de vue de l’entreprise, permet un management plus efficace, avec des équipes capables de s’adapter à des situations culturelles diversifiées, elle autorise aussi un marketing adapté à des marchés particuliers, par exemple s’il s’agit de commercialiser des produits de beauté auprès de femmes qui n’ont pas toutes la même couleur de peau ou le même type de chevelure. Elle présente aussi l’avantage d’éviter les accusations de racisme ou de discrimination, toujours ravageuses pour l’image et la notoriété de l’entreprise.
Le terme présente aussi l’intérêt d’inscrire le discours de celui qui l’utilise dans l’air du temps, qui n’est plus à la « one best way » et à l’évolutionnisme. La « diversité », en effet, c’est le contraire de l’ « un », de l’unique, de la totalité indifférenciée, mais aussi de ce qui est binaire ; la « diversité » marque une rupture par rapport aux idéologies unificatrices ou homogénéisatrices. De plus, le mot est connoté positivement, peut-être parce qu’il fait penser à la « bio-diversité », à laquelle tout le monde se dit attaché, alors que souvent, le vocabulaire, dans les débats auxquels il renvoie, comporter surtout des mots plutôt connotés négativement. Il est vrai aussi que ce terme en lui-même est vague, sauf à être précisé –diversité linguistique, religieuse, culturelle….

Toujours est-il que le débat politique, et pas seulement économique, accorde désormais une place importante à l’idée de diversité. Celle-ci est parfois une sorte d’euphémisme, qui évite des formulations toujours délicates à trouver : la « diversité » en politique, par exemple, c’est l’idée que les représentants au Parlement doivent correspondre à une image de la société tenant compte de la présence de minorités que l’on hésite à définir en termes de couleur de peau ou d’ethnicité.
Mais le recours au mot et à la notion de « diversité » ne fait pas l’unanimité, et pas seulement du fait du racisme. Certains y voient une façon de ne pas faire face aux « vrais » problèmes, qui sont sociaux, une sorte de diversion qui permettrait de détourner l’attention des questions d’inégalités et d’injustice sociale. D’autres y voient une menace pour l’unité du corps social, une source de fragmentation et de légitimation de l’ethnicisation ou de la racialisation de la vie collective. La « diversité » fait débat.

5. L’impact de la crise

Dans le passé, tous ces enjeux étaient pour l’essentiel traités politiquement, comme par les sciences sociales, dans un cadre national. Aujourd’hui, il est clair qu’il doit en être autrement. Il est désormais difficile de séparer les problèmes internes à une société, sa gestion des différences par exemple, et les questions externes, les phénomènes migratoires venus du dehors. Tout se mêle concrètement. Les risques de confusion des registres sont d’autant plus grands que les cadres classiques de l’analyse sont battus en brèche depuis les années 80. Avec la globalisation, en effet, il n’est plus possible d’adopter ce que le sociologue allemand Ulrich Beck a appelé le « nationalisme méthodologique », qui consiste à penser les grands problèmes du monde dans les seules catégories de l’Etat-nation, et de leur complément, les relations dites « internationales ». Il faut penser « global », ce qui interdit de réduire les différences au seul cadre de l’Etat-nation, ou qui oblige d’envisager les migrations dans un espace-temps global. C’est ainsi que de vives discussions, depuis le milieu des années 90, mobilisent des chercheurs qui demandent que l’on s’intéresse au « transnationalisme » de populations qui se définissent par leur circulation dans des espaces qui incluent société d’origine et société d’arrivée, ou que l’on étudie la formation d’identités « panethniques » qui incorporent des groupes distincts initialement, et qui se mêlent, ou sont tenus pour mêlés, donnant d’eux-mêmes des images nouvelles. Par exemple, en France, le mot « Maghrébin » fédère des individus venus de pays différents, de régions, de villes, de villages dont l’évocation fait sens pour eux, alors qu’au départ cette identité maghrébine n’existe pas à leurs yeux.

Les phénomènes que nous avons abordés dans cette étude sont distincts analytiquement, mais très vite, chacun renvoie aux autres. La panne des modèles d’intégration doit beaucoup à la poussée des différences identitaires, qui doit elle-même beaucoup aux phénomènes migratoires. Le racisme constitue à bien des égards la face sombre de ces phénomènes, il s’étend dans le rejet des migrants, dans la rétraction ou la fermeture des identités sur elles-mêmes. La notion de « diversité » est elle-même souvent un euphémisme, une manière de ne pas avoir à nommer la race, l’ethnie, la différence, tout en l’évoquant implicitement, et le mot devient polémique à partir du moment où il est soupçonné par les uns de masquer l’injustice ou les inégalités sociales, et par les autres de contribuer à la communautarisation de la vie collective, tandis qu’il est compris, au contraire, par certains de ceux qui l’utilisent comme facteur de progrès et de lutte efficace contre les discriminations.
C’est dans ce contexte d’ensemble qu’il faut analyser l’impact de la crise sur les politiques de l’immigration14.

a. Constats

Les phénomènes migratoires doivent être pensés dans leur diversité : la crise modifie cette diversité. Les spécialistes notent une baisse des départs comme des retours au pays, une moins grande mobilité des migrants. Ceux-ci sont d’abord sensibles aux possibilités de l’économie : quand des industries entières sont affectées par la crise, dans l’automobile, la construction, le textile, ce sont souvent les migrants (et leurs enfants) qui en font les frais les premiers. Les immigrés sont généralement les plus touchés par la crise, ce qui met à mal les discours sur l’intégration, tout autant que ceux sur la diversité : aussi bien l’une que l’autre, dans les faits, résistent mal à la crise. Et lorsqu’un Etat met en œuvre des politiques spécifiques d’intégration à destination des immigrés et de leurs enfants, pour les aider par exemple à accéder au marché du travail pour la première fois, il court le risque politique de se le faire reprocher par une opinion demandant une priorité pour les nationaux, surtout en temps de crise.

En Espagne, le taux de chômage des immigrés est passé de 11,3% à 16,7% entre fin 2007 et fin 2008 (selon d’autres sources : de 11,9% à 20,3%), une hausse trois fois plus forte que pour les nationaux. Une petite partie des migrants reviennent au pays d’origine, souvent après avoir été licenciés, ou parce qu’ils ne trouvent plus à s’employer. Des Polonais, des Roumains par exemple, surtout parmi les moins qualifiés, les célibataires et les couples sans enfants, retournent dans leur pays après avoir tenté leur chance en Espagne, en Irlande ou au Royaume-Uni, et les gouvernements de certains pays d’émigration (Ukraine par exemple) encouragent le retour. De nombreux projets de migration sont abandonnés, ou remis à plus tard. Les Mexicains, par exemple, sont moins nombreux à traverser la frontière avec les Etats-Unis. Quand il faut amasser une certaine somme pour partir, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Afrique, c’est plus difficile et plus long, car moins d’argent revient au village.

Quand un pays est touché fortement par la crise, il met en œuvre une politique restrictive en matière de visas, de permis ou de carte de séjour. Du coup, ceux qui sont déjà là hésitent à retourner au pays comme éventuellement ils l’avaient prévu. Beaucoup préfèrent rester dans le pays d’accueil, car ils se disent qu’ils ne pourront pas y revenir s’ils le quittent. Et dans le pays d’accueil, ils n’ont pas toujours les titres de séjour requis, et au bout d’un moment, leur maintien sur place devient synonyme de clandestinité ou d’illégalité. Le paradoxe de la crise est qu’elle conduit à des politiques durcies vis-à-vis des migrants, pour éviter qu’ils ne restent, ce qui risque d’avoir pour effet le renforcement des logiques de l’illégalité et de la clandestinité.
Face à la crise, les gouvernements des pays d’accueil subissent des pressions considérables de la part de leurs opinions publiques pour qu’ils se débarrassent des migrants au profit des nationaux, de façon à leur accorder l’emploi en priorité –tel est du moins le raisonnement spontané, même s’il n’est pas vérifié par les travaux les plus sérieux. Quelques épisodes ont montré la possibilité de flambées xénophobes en République tchèque, à Athènes, en Angleterre – encore que les incidents soulignent aussi et peut-être d’abord le fait que des employeurs sous-payent des travailleurs étrangers et contournent ainsi la législation sur la protection sociale15. Les partis populistes, les droites radicales fleurissent, et à l’échelle européenne, leurs résultats aux élections de juin 2009 témoignent d’une percée significative dans plusieurs pays (Autriche, Pays-Bas, Danemark, Finlande, Italie, Roumanie, Hongrie, Slovaquie, Lituanie). Et quand ce n’est pas ces partis et ces droites, ce sont leurs idées qui connaissent d’importants succès, on le constate notamment en France avec la politique du ministre actuel en charge de ces questions. Et sans aller nécessairement jusqu’à reprendre à leur compte ce type de raisonnement, bien des gouvernements s’efforcent de mettre en œuvre des politiques migratoires visant à limiter les nouvelles entrées, et à faire repartir les immigrés au chômage vers leur pays d’origine.

Du coup, trois types d’action sont concrètement mis en place. L’action, en effet, se voudra d’abord incitative, elle encouragera les candidats au retour, y compris, éventuellement, sous la forme de plans de retour volontaire. Ainsi, la République tchèque paye des billets d’avion à ceux qui veulent bien partir d’eux-mêmes, et l’Espagne, en prenant l’engagement de payer les indemnités de chômage, encourage les migrants concernés au retour ; notons que les programmes d’encouragement au retour pour les immigrés au chômage ont dans l’ensemble peu d’effet..
L’action, ensuite, est répressive. Les contrôles aux entrées sont renforcés. Les migrants clandestins ou illégaux sont pourchassés, parqués dans des lieux de rétention, expulsés. Les employeurs sont davantage surveillés, comme au Royaume-Uni, où l’embauche d’in étranger, depuis le 1er avril 2009, n’est possible qu’une fois consultée l’agence pour l’emploi. Le regroupement familial est découragé, voire combattu, par exemple en durcissant les conditions d’octroi de visas aux conjoints ou enfants de migrants. La médiatisation de ces politiques est pour les gouvernements une arme à double tranchant : d’un côté, la répression flatte l’opinion la plus populiste, nationaliste, démagogue ou simplement sensible à des mesures fermes et spectaculaires ; mais elle choque l’humanisme, les valeurs morales, humanitaires, familiales, religieuses d’autres sensibilités dans l’opinion.

Enfin, l’action peut être un mélange de promesses d’aide, de diplomatie et de coercition vis-à-vis d’Etats d’où proviennent les migrants. Ainsi, des projets de co-développement, ou d’aide économique sont lancés en direction de tels Etats par les Etats accueillant des migrants, en échange de leur collaboration pour éviter les départs, et faciliter leur retour. Mais la plupart des pays d’origine ont des régimes autoritaires ou dictatoriaux, ce qui ne facile pas un développement basé sur la concertation.
Ces politiques sont plus souvent stimulées par le poids d’opinions ignorantes et mal informées, que soutenues par des connaissances solides. Ainsi, l’idée que les migrants prennent le travail des nationaux est une idée fausse : ils prennent l’emploi dont ne veulent pas les nationaux. De même, l’idée qu’ils sont coûteux pour l’économie nationale est mise à mal par des études économiques qui montrent au contraire, on l’a vu aux Etats-Unis et, en Europe, en Espagne et au Royaume-Uni, qu’ils apportent une contribution décisive à la croissance ou au PNB – sans parler de leur apport à la démographie de pays vieillissants. Il faut dire que les migrants sont de plus en plus éduqués, et qu’ils ne coûtent rien en matière d’éducation et de formation s’ils arrivent dans un pays d’accueil à l’âge adulte. Ou bien encore, comme l’indique Catherine Wihtol de Wenden (dans L’Atlas mondial des migrations, Paris, Autrement, 2009) il est erroné de croire que le développement des pays d’origine est le contraire de l’émigration, ce peut être l’inverse : les migrants envoient de l’argent qui peut servir au développement, et pas seulement à l’acquisition de biens somptuaires. La crise, de ce point de vue, est une catastrophe pour l’économie de nombreux pays de départ, qui ne peuvent plus compter autant qu’avant sur les « remesas », l’argent des migrants.
Les politiques à court terme sont donc dans l’ensemble ajustées pour limiter les entrées et encourager les sorties des migrants – la Suède en Europe fait ici un peu figure d’exception. A moyen ou long terme, elles apparaissent vite comme ravageuses, pour des raisons démographiques et économiques : qui paiera les retraites d’une population âgée, qui assurera le travail, et la pénurie de main d’oeuvre lorsque la relance se fera et que la sortie de la crise sera en marche, qui assurera les emplois dangereux, difficiles, sales, les « 3D-jobs » (Dangerous, Difficult, Dirty) ? Ces politiques sont constamment dans l’excès et le défaut par rapport à ce que des chiffres objectifs peuvent montrer. Ainsi, quand on parle des Africains qui migrent, on oublie que sur 70 millions qui ont émigré, la grande majorité est passée d’un pays d’Afrique à un autre, et qu’ils ne sont qu’un peu plus de 1,5 million à s’être établis dans des pays de l’OCDE ; on met en avant les drames, certes bien réels, de ceux qui font naufrage en voulant se rendre en Europe, ou qui tentent de passer à Ceuta ou Melilla, sans voir que les chiffres les plus lourds concernent de très loin d’autres migrants.


b. Les dimensions européennes des politiques de l’immigration

Peut-on attendre de l’Europe une politique d’ensemble de l’immigration, qui serait conforme à des idéaux humanistes, qui ne se limiterait pas à la répression et aux logiques à court terme, qui correspondrait à une vision globale du monde ?

Dans un article stimulant, Aurelia Wa Kabwe-Segatti rappelle que jusqu’à présent, « les tentatives de l’Union européenne (UE) pour adopter une politique commune sur les questions migratoires étaient considérées comme un échec, ou comme le reflet du pluralisme européen ou encore envisagées comme du « venue shopping »16 dans les arènes institutionnelles »17. Mais récemment, depuis peut-être 2004 ou 2005, et surtout depuis le sommet européen de Lisbonne en décembre 2007, une politique européenne commune s’élabore ; Aurelia Wa Kabwe-Segatti note, à propos de l’Afrique, que le racisme et la xénophobie ont joué un rôle important dans la formation des politiques nationales de l’immigration, elle rappelle la force d’expressions comme « immigration zéro » ou « seuil de tolérance » et constate que la politique européenne, qui en tint compte, est dominée par un agenda sécuritaire, tout en s’entourant d’un discours généreux proposant d’aider les pays voisins à gérer les flux migratoires, d’améliorer la protection des réfugiés, de combattre les trafics humains et de participer au développement des pays d’origine. Si effectivement, tout ce qui touche à la répression, à la police, aux contrôles des frontières, à la sécurité semble une réalité en progrès, par contre, il semble bien qu’il n’en va pas de même s’il s’agit d’humaniser les phénomènes migratoires ou d’intervenir fortement dans le développement des pays africains. La coopération avec les Etats africains devient un dialogue inégal, dans lequel l’Union européenne, finalement, attend de ces Etats qu’ils soutiennent ses propres Etats dans leur logique sécuritaire et répressive, bien plus qu’elle n’œuvre activement à leur développement.
c. Une logique antérieure à la crise

Mais considérons les mesures actuelles de politique de l’immigration dans une perspective historique. La crise, alors revêt un caractère beaucoup moins décisif ou déterminant. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les gouvernements font passer des lois pour lutter contre l’immigration clandestine, y compris en visant ceux qui aident les clandestins, conjuguant politiques de l’immigration et propositions sécuritaires destinées à satisfaire une partie de l’opinion.

En fait, dans toute l’Europe, les phénomènes migratoires suscitent des politiques qui visent à réguler, contrôler et finalement réduire l’immigration. Dans les pays où l’immigration est ancienne, comme en France, cette tendance est à l’œuvre depuis le grand retournement du milieu des années 70, quand il est devenu de plus en plus clair que les besoins en main d’œuvre non qualifiée et abondante laissaient la place au chômage et aux suppressions d’emplois. Dans d’autres pays, qui sont devenus plus récemment des pays d’immigration, l’Italie, le Portugal, la Grèce, l’Espagne, cette tendance ne s’est vraiment manifestée que depuis la fin des années 90, une fois la conscience prise du renversement faisant passer le pays de logiques d’émigration à des logiques d’immigration. La crise est venue accélérer, durcir ces tendances et les politiques qu’elles suscitent, elle n’a pas fondamentalement modifié le cours des choses.

Ce texte correspond à une conférence prononcée à Saragosse le 18 novembre 2009

Michel Wieworka

 
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