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Réconciliation dans l’espace yougoslave : aspects politiques et juridiques
[03/06/2009]

L’exemple de la réconciliation franco-allemande, la volonté d ‘éloigner le spectre de toute guerre du sol européen, le désarroi devant la réapparition d’un conflit sur ce sol européen en 1991-1995, nous conduisent à une appréciation particulière sur les liens, complexes et ambigus, entre la réconciliation espérée dans les territoires ou États issus de l’ancienne Yougoslavie et l’élargissement, annoncé ou espéré, de l’Union Européenne (UE) dans cet espace. La Slovénie est déjà entrée dans l’union Européenne le 1er mai 2004 et dans la zone Euro le 1er janvier 2007. Les négociations entre l’UE et la Croatie semblent en bonne voie. Toutefois, ces États, dont les relations sont d’ailleurs marquées par quelques contentieux frontaliers et économiques, ne sont pas réconciliés avec d’autres États comme la Serbie, malgré l’établissement de relations diplomatiques et commerciales normales entre tous les États issus de l’ancienne Yougoslavie.

En réalité, si l’on réfléchit d’un point de vue comparatif, à la lumière de l’histoire du 20 ème siècle et, notamment à la lumière d’une comparaison entre l’espace germanique et l’espace yougoslave, réfléchir sur une possible réconciliation suppose la prise en compte de deux types de démarches ou de comparaison : d’une part, les contraintes ou les démarches psycho-politiques et, d’autre part, une démarche juridique ou du processus de création et d’acceptation des normes juridico-institutionnelles ;

I))Les difficultés politiques d’une transposition du modèle allemand de réconciliation ; La désunion yougoslave dans une Europe réunifiée :. L’ideal-type » yougoslave « au miroir inversé de la comparaison allemande

Nous pouvons partir d’un succès célébré comme tel : la transformation de l’Allemagne ( à vrai dire, la RFA ) après 1949. Non seulement, elle a connu une renaissance économique spectaculaire, mais ses institutions, ses mentalités et sa politique extérieure s’est transformé dans un sens inséparablement pacifique et démocratique. Les Allemands, à l’instigation de Konrad Adenauer ont conduit ou accepté une politique de réconciliation avec d’autres pays, à commencer par la France. Dans le cadre d’une concertation avec interlocuteurs comme Robert Schumann et Alcide de Gasperi , une politique commune de réconciliation entre les États, les sociétés civiles corrélative avec la fondation juridique de structures européennes ( Conseil de L’Europe en 1950 avec la signature, le 4 novembre 1950, d’une Convention européenne de L’Europe, la déclaration Schumann du 9 mai 1951, la d création de la CECA qui a suivi et, en 1957, le traité de Rome qui crée la CEE et L’Euratom). A cet égard, la transposition de ce modèle allemand ou franco-allemand à l’espace « yougoslave » présente bord des difficultés politiques ou de psychologie politiques issues de la longue durée historique .

La chute du mur de Berlin, métaphore de la fin du monde communiste, a édifié de nouvelles murailles, parfois invisibles, et même sanglantes, comme dans la Yougoslavie, devenue l’ex-Yougoslavie à compter du 25 juin 1991 ou du 8 octobre 19911. Dans cette désagrégation, au regard de la difficile problématique de la différence et du vouloir-vivre ensemble, deux questions distinctes se posent : pourquoi cette désagrégation ? Pourquoi une désagrégation violente et non pas, comme dans le cas de la Tchécoslovaquie, qui a réalisé, le 1er janvier 1993, ne séparation amiable et pacifique ?

L’espace yougoslave a connu et connaît un paradoxe : la région ou l’espace géopolitique qui reconnaît et a reconnu le plus clairement, en tout État de cause juridiquement, la diversité, les minorités ou la pluralité des peuples est aussi un espace, un État ou un ensemble géopolitique où la peur de devenir le « différent » ou le « minoritaire » dans un ensemble contrôlé par un autre peuple a entretenu et entretient des formes de conflits, violents ou latents durables, à l’ombre d’idéologies universalistes dans les principes, mais souvent « différentalistes » dans leurs effets.

A cet égard, il faut souligner qu’une idéologie « yougoslave » sur fonds de communisme universaliste a réellement existé, même en Croatie, surtout entre 1945 et 1968, minimisant les différences entre Croates et Serbes parfois présentées, comme chez le poète Croate Wladimir Nazor, dans un article du journal Politika du 6 février 1946 (Krulic, 1993, p. 47), comme l’équivalent des différences entre Allemands catholiques et Allemands Protestants. Dans cet article Wladimir Nazor écrivait : « après tout, les Allemands sont catholiques ou protestants, mais ils sont avant tout Allemands ; La Serbie est au centre des Balkans et c’est l’évêque croate Strossmayer ( 1815-1905) qui a été le grand théoricien du yougoslavisme. Dans l’avenir, l’unité est possible et même une conscience nationale commune peut naître ». Force est de constater que l’histoire a cruellement, en 1989-1991, démenti de telles affirmations. La question peut se retourner : quel est l’élément, le lien de causalité qui a fait que les Allemands, catholiques ou protestants, ont voulu se réunifier, tandis que les habitants de l’ex-Yougoslavie ont voulu se séparer ?

Il est courant et banal2 de dire que la Yougoslavie titiste a connu trois facteurs d’intégration : la personnalité charismatique de Tito, le rôle du parti communiste, rebaptisée Ligue des communistes en 19533 et celui, distinct, de l’armée yougoslave. Les deux premiers facteurs ont disparu : la mort de Tito, le 4 mai 1980, à 88 ans, a fait disparaître le plus imprévisible et le plus contingent des facteurs d’intégration. La progressive dilution de l’organisation communiste dans le cadre de chaque république a balkanisé les communistes qui voulaient communiser les Balkans. Le troisième facteur d’intégration, l’armée, dominée par un corps d’officiers serbes, malgré quelques notables exceptions comme l’amiral slovène Stane Brovet, est devenu, paradoxalement, un facteur de désintégration par volonté de persévérance dans l’être. En effet, la désintégration de la fédération et la sécession des deux républiques du nord (Slovénie et Croatie) ont conduit, malgré de visibles contradictions internes4, cette armée, à lier son sort à la Serbie de Slobodan Milosevic. On a pu parler d‘un véritable « trade-unionisme » de l’armée yougoslave finissante.5 Malheureux est l’Etat dont la seule force d’intégration est l’armée. Cela signifie que tous les autres ont disparu ou n’ont pu s’épanouir. Le Pakistan donne souvent ce sentiment de ne perdurer que par l’armée, mais une langue et une histoire communes, corrélée avec une religion dominante, demeurent des facteurs d’intégration. La Yougoslavie de 1990-1991 était, pour ce qui la concerne, réduite à une armée de moins en moins « yougoslave ».

Dans la Yougoslavie des années 1990-1991, les clivages étaient nombreux, en l’absence d’idéologie dominante ou de religion prédominante. A l’inverse, le cas de La RFA, qui depuis 1945 n’a guère besoin d’armée pour persévérer dans l’être comme Etat, montre ce que l’intégration véritable de l’Etat-nation signifie.

Une autorité politique décentralisée, mais sans volonté de sécession, une société civile active, des débats nombreux mais codifiés, un consensus sur les questions sociales et politiques essentielles mais sans monopole d’une force politique imposée d’en haut. Pas d’homme politique charismatique, certes : Konrad Adenauer ( chancelier de 1949 à 1963), sans doute représentatif, n’était pas charismatique et Willy Brandt( chancelier de 1969 à 1974), plus vibrant et militant, admirateur de Tito, à l’enterrement duquel il était très ému, a suivi les règles du jeu parlementaire avec une scrupuleuse attention. Tel est le tableau schématique de la république fédérale allemande pendant la guerre froide. A l’inverse, la RDA, très monolithique, dont les soldats ont repris le pas de l’oie, s’est brisée comme un bloc de béton fracassé, en novembre 1989. L’usage de la force ou l’importance de la société militaire est, souvent, une preuve de faiblesse de la société civile et, en cas de crise, favorise la destruction de l’Etat.

La RFA des années 1949-199, système politique et une société certainement beaucoup plus intégrés que ne le fut la république de Weimar et beaucoup de régimes allemands, y compris peut-être le troisième Reich, comportait, en nombre sensiblement égal, des Protestants et des Catholiques6, sur fond d’unité ethno-culturelle, sans véritable minorité ( les Sorabes, minorité reconnue, sont en RDA) au sens traditionnel ou juridique du Conseil de l’Europe1. Les Gastarbeiter ne constituaient pas, pour l’essentiel, en tout cas avant 1990, un sujet de d’inquiétude majeure sur le front de la cohésion de la société allemande.

On a pu dire, à la lumière des événements des années 1987-2001, dans le cas yougoslave, que la peur de devenir une minorité, dans un Etat réputé pour avoir reconnu toutes les minorités, constituait un motif essentiel, voire la raison fondamentale du conflit (Jovic, 2001). En effet, dans la logique d’un communisme universaliste, transposant le modèle stalinien, la Yougoslavie titiste a aussi voulu, de manière croissante, faire de la reconnaissance juridique des minorités un facteur d’intégration. Aucune contradiction véritable, en réalité, dans cette affirmation, mais il faut examiner la question de près : sous la Yougoslavie titiste ( 1945-1991), on ne parlait guère de « minorité »(manjsina , en slovène ou manjina , en serbe ou croate), mais de « peuples »( Narodi) et de «minorités nationales » ( Narodnosti ) , terme qui, en réalité, ne signifie pas exactement « minorités nationales » (Dérens, 2005 ; Krulic, 2005, 2007), mais « nationalités », concept opposé à la « citoyenneté », qualification juridique qui renvoie à l’espace juridique et politique commun à ces nationalités . En revanche, depuis 1990 ou 1991, en partie sous l’influence du Conseil de l’Europe7, on parle de « minorités » et de « droit des minorités », comme on les désignait déjà, avant 1941, dans le cadre de Société des nations. Dans la Yougoslavie communiste fédérale d’avant 1991, les « minorités nationales» ne pouvaient se prévaloir ni d’un territoire de référence à l’intérieur de la fédération, ni d’un État de référence à l’extérieur : ainsi les Roumains de Voivodine et de Serbie orientale étaient considérés comme une « nationalité »(narodonost) et les Aroumains (Trifon, 2005) ou Vlachs, de langue latine mais sans État de référence comme une minorité nationale ou Manjina. Certes, cette distinction, héritée du système soviétique des nationalités, n’était pas décisive. Seule l’identité de « peuple » (Narod) et plus précisément celle de « peuples constitutifs de l’État » (drzvani Tvorni narodi), comme l’étaient, depuis 1920, les Slovènes, les Serbes et les Croates comportaient de réels effets juridique et politique. Dans l’ancienne fédération yougoslave, les « minorités nationales « au sens le plus restrictif du mot, s’élevaient à 5% de la population globale. Au sein des républiques, les minorités, au sens le pus large possible du droit yougoslave, si l’on inclut les Albanais et les Hongrois, c’est à dire la somme des Narodnosti et des Manjine, sont évaluées le recensement du mois d’avril 1991 à 31,60%. Ce terme de Manjina désignait, ainsi, au sens strict les 18 communautés qui pouvaient se référer à un Etat à l’extérieur de la fédération, tandis que le concept de Narod ( peuple ou nation) s’appliquait, depuis 1945, aux six peuples fondateurs, dotés chacun d’une république. On pourrait, ainsi, soutenir que la Yougoslavie titiste était à la fois le pays qui, juridiquement, accordait le plus de droit(s) aux minorités, tout en renvoyant le concept de « minorité » au sens strict dans une marginalité politique menaçante. L’enjeu était largement de devenir ou de rester un « peuple »(Narod. La différence y était reconnue, au nom d’une idéologie universaliste, le communisme, mais de même que l’enfer a plusieurs cercles, la différenciation entre peuples constitutifs de l’Etat, peuples, nationalités ou minorités nationales, elles-mêmes distinctes des minorités, divisait le paradis de la reconnaissance des différences, et tout changement dans cette échelle était, potentiellement, lourd de menaces.

Le modèle ne constitue pas seulement l’acceptation pragmatique ou opportuniste d’une pluralité préalable impossible à réduire. Son approfondissement dans la Yougoslavie titiste se situe au carrefour du prolongement du modèle herdérien ou centre-européen de la « nation culturelle » ( Kulturnation, Narod) et de la transposition du modèle stalinien de gouvernance des nationalités par un savant découpage des minorités encastrées dans un cadre juridico-politique dont l’objectif initial est de piloter l’ensemble du système au profit de l’Etat-parti. Le modèle a été appliqué à la fois dans les républiques où la population était, pour l’essentiel, très homogène, comme dans le cas de la Slovénie, où la reconnaissance officielle des deux minorités hongroise et italienne, environ 1% de la population chacune8, a eu peu d’impact sur la stabilité de cette république et dans des républiques comme la Serbie, la Macédoine et la Bosnie-herzégovine, dont plusieurs régions ou espaces géopolitiques se composent d’une population très hétérogène. La Croatie offre l’exemple d’un cas intermédiaire : plus de 75% de la population était constituée de Croates, mais 11 communes9 étaient, en 1991, en majorité peuplées de Serbes. Le choix n’était pas circonstanciel. Il reflétait bien une conception ethno-culturelle de la nation, que nul, à Belgrade, Zagreb, Ljubljana, ne songeait à remettre en question, du mois jusqu’aux controverses des années 1989-1999 sur une hypothétique conception « citoyenne » de la nation. Ce choix ne signifie nullement, en lui-même et par lui-même, un refus de la modernité démocratique. En Slovénie et dans l’Allemagne depuis 1949, y compris dans la RDA communiste, protéger une minorité ( les Sorabes, peuple slave de la région de Bautzen, représentant peut-être entre 70 000 habitants à 120 000 habitants ou les Hongrois ou Italiens de Slovénie) n’a pas plus d’effet de désintégration que la reconnaissance de la minorité suédoise en Finlande, du fait de la proportion très limitée, en fait, de ces minorités dans la population globale et de leur similarité, culturelle, religieuse, ou économique, avec la majorité.. La question de droit ou de principe, c’est à dire l’acceptation de cette conception reconnaissant toutes les minorités culturelles, vient croiser une question de fait : quel degré ou quel type d’hétérogénéité est supportable dans une société démocratique ? les analystes de la nation et du modèle républicain français, comme Dominique Schnapper (1998) ont eu beau jeu de signaler qu’en tout État de cause, un certain degré, pour ne pas dire un degré, certain d’intégration, c’est à dire un espace de communication partagée, était nécessaire pour rendre possible la vie commune. Marcel Gauchet (2007a ; 2007b, p. 1999) parle de la « forme Etat-Nation », qui constitue une forme d’acculturation incontournable à la modernité politique.

A cet égard, la comparaison des deux Allemagnes en 1949-190 et de la Yougoslavie titiste des mêmes années permet de bâtir une modélisation idéal-typique. La RDA était dominée par une population de tradition luthérienne, alors que la RFA a connu un équilibre démographique entre Protestants et catholiques, et la séparation politique entre RDA et RFA a commencé à créer des formes linguistiques particulières, novlangue communiste ou reflet d‘une vie quotidienne marquée par la grisaille, comme le 3ème Reich avait lui-même suscité une forme de langue particulière10. La rupture de la communication, formes linguistiques et valeurs partagées, dérivant loin l‘une de l’autre, aurait pu finir par se produire. Cette rupture a, notamment, été freinée par l‘influence des moyens audio-visuels de la RFA sur la population de la RDA, par les migrations d‘Est en Ouest, par les liens familiaux maintenus. Le passé politique commun (2ème Reich de 1870 à 1918, puis république de Weimar et Troisième Reich, trois guerres menées en commun de 1870 à 1945) qui se surajoutait à la très longue durée du Saint Empire romain germanique ( de 963 à 1806, prolongé par une nouvelle organisation de mutuelle concertation de 1815 à 1867) constituait un substrat institutionnel, c‘est à dire un cadre de communication politique supposant nécessairement des valeurs partagées, que la coupure de la Réforme et la guerre de trente ans n‘ont pu briser. Le cas de la Belgique contemporaine, dont l‘histoire et la religion depuis sept siècles (au moins)11 sont communes, mais où la fracture linguistique fait naître une „ nation“ flamande en cours de constitution constituerait un mixte entre les cas allemands et yougoslaves.

A l‘inverse, l‘espace yougoslave, malgré de nombreuses influences, interférences, migrations « métanastasiques »12 n‘a pu connaître de structure politique commune et de valeurs partagées avant 1918. L‘existence, depuis le Haut Moyen-Âge des deux espaces correspondant aux héritages, catholiques et orthodoxes, des deux empires romains de langue et de l‘empire byzantin de culture grecque, dont la limite passe en Bosnie, a crée une coupure de longue durée que l‘occupation ottomane, après le 14ème siècle et l‘islamisation partielle qu‘elle a favorisé dans certaines régions de l‘espace yougoslave, constituent un e structure de très longue durée. Il ne s‘agit pas de différences dogmatiques : la proximité, en termes de contenu de croyance, entre un catholique et un orthodoxe est bien plus forte qu‘entre un catholique et un protestant; Mais la réforme protestante constitue une dissidence dans un substrat catholique : les références y sont conflictuelles mais communes. Pour prendre un cas très connu, les Protestants et les Catholiques se déchirent à propos de Saint Augustin, mais celui-ci demeure la référence des chrétiens occidentaux que sont Catholiques et Protestants. Pour les Orthodoxes, saint Augustin s‘écarte de la juste voie des Pères orientaux. Surtout, les formes de communication de la religion ( liturgie, notamment) séparent profondément chrétiens orientaux et chrétiens occidentaux ( dont les Catholiques post-tridentins et les Protestants)

Certes, des mouvements intellectuels, au 19 ème siècle, ont imaginé l‘intégration d‘une future „ Yougoslavie“, mais l‘histoire des dissentiments et des divergences idéologiques, avant comme avant l‘union, montre que la création d‘un espace de communication était très difficile, voire impossible. Strossmayer, déjà cité, était un évêque catholique de la Slavonie orientale. Il fut inséparablement un acteur politique et religieux. Du point de vue religieux, il a cherché à éviter l‘éloignement des Catholiques en s‘opposant, au concile de Vatican 1er ( 1870) à l‘adoption du dogme de l’infaillibilité pontificale. Toutefois, malgré ces mouvements élitaires ou intellectuels, l‘union elle-même ne fut pas sans malentendus, à certains égards définitifs. : elle fut plus un combat un qu‘un débat.

Outre que plusieurs projets d‘union commune se télescopaient, la nouvelle constitution du 28 juin 1921 dite du Vidovdan constitua, à certains égards un « divorce le soir des noces » (Garde, 2000). Les années 1920 à 1923, puis 1928-1934 furent des années de glaciation, pour des motifs certes complexes dans le détail, mais qui peuvent se résumer assez simplement : entre un ensemble serbe fier de son passé de libération progressive par la violence armée face à un empire ottoman dont le déclin a duré plus d‘un siècle( à compter de la fin du 18 ème siècle) dans cette partie des Balkans, les deux peuples de tradition catholique et marquée par une acculturation progressive à démocratisation dans le cadre de l‘empire des Habsbourg, c‘est à dire les Croates et les Slovènes, s‘estimant supérieurs, surtout les Croates, sur le plan de la“civilisation“, la simple compréhension, en dépit d‘une langue plus proche( pour les Croates) des Serbes que la plupart des dialectes allemands, était fort difficile. Selon le mot d‘Ante Ciliga13, les Serbes étaient marqués par un“ complexe de supériorité politique“ et les Croates par“complexe de supériorité culturelle“‘., L‘expérience de la seconde guerre mondiale, qui a crée d‘immenses blessures a, cependant suscité chez les Partisans organisés par les communistes une nouvelle culture commune, dont l‘universalisme et le „ yougoslavisme‘ ont longtemps été sincères, même si, à l‘orée des années 1960, le monde commun que constituait cette culture dont l‘horizon est universaliste tend à s‘éroder. Le statut juridique de chacun des groupes, dans ce monde communiste qui relègue le droit à n‘être qu‘une superstructure, devient, cependant, l‘enjeu d‘une politique de la reconnaissance bien avant qu‘Axel Honneth n‘en fasse le thème d‘un ouvrage fameux de la théorie socio-politique.14

Les Serbes de Croatie, entre 1945 et 1990 étaient, ainsi, qualifiés de « peuple constitutif »et leur qualification de « minorité nationale « ou « nationalité » par la constitution croate du 22 décembre 1990 fut perçue comme une rétrogradation statutaire, dangereuse aux yeux d’une partie d’entre eux.

De même, l’histoire du Kosovo dans les vingt années qui suivent l’arrivée de Milosevic au pouvoir( après 1987), mais le processus était perceptible avant, peut s’analyser comme une lutte pour que chacun de ces deux principaux peuples du Kosovo, les Serbes et les Albanais, évite le statut de « minorité » et reste ou devienne le « peuple » constitutif par excellence. Une caricature de l’usage du concept de « minorité » « a eu pour cadre la conférence de Rambouillet de février 1999 : La délégation serbe comportait des « égyptiens », Tsiganes, censés figurer des minorités dont les Albanais dans cette optique, n’étaient qu’un exemple parmi d’autres. La revendication albanaise d’indépendance signifie que les « Albanais » se considèrent comme le seul « peuple constitutif » et que tous les autres, Serbes compris, ne son, à leurs yeux, que des minorités. L’exode d’une moitié ( au moins) des Serbes après l’entrée des forces de l’Otan signifie que tous ceux des Serbes qui refusent un statut de « minorité » sont partis. La crise macédonienne de 2001 a eu pour résultat que, désormais, les Albanais sont, à l’instar des Macédoniens slavophiles, le deuxième peuple constitutif de la Macédoine. Le statut que les Serbes ont perdu en Croatie, les Albanais l’ont gagné en Macédoine et le gagnent lentement au Kosovo dans le cadre des négociations sur le statut final de vienne, entamées en novembre 2005 et dont la conclusion de principe était prévue pour le 10 décembre 2007,après l’avoir arraché de facto. L’histoire de la Yougoslavie, peut être analysée, du point de vue d’Axel Honneth ou de Hegel, comme un combat pour la reconnaissance toujours recommencé : la reconnaissance que les uns imposent dans telle conjoncture ou telle région, les autres la perdent, au moins partiellement. Combat gagnant-perdant et non gagnant-gagnant comme le voudraient les slogans d’une gestion moderniste des entreprises : les identités collectives ne sont pas des entreprises ou, du moins, refusent de se réduire à une dimension économique ou gestionnaire.

Les guerres de Yougoslavie ont eu un résultat paradoxal. D’une part, depuis 2001, tous les États issus de l’ex-Yougoslavie sont membres du Conseil de l’Europe et ont adhéré aux dispositifs ( charte européenne des langues régionales minoritaires, Convention-cadre du droit des minorités) et leurs dispositions juridiques internes de protection des minorités( constitutions, loi) sont impressionnantes et font pâlir les États de l’Europe occidentale, souvent réticents( comme la France) à s’engager sur ce terrain. D’autre part, les guerres de décomposition ont abouti, en fait, à des zones homogènes de droit ( les États indépendants comme la Serbie, la Croatie, la Slovénie ou les entités officielles dans les États comme la Republika Srpska, ou les communes albanaises de Macédoine, ou de fait ( la zone croate de Bosnie-herzégovine, les Albanais du Kosovo) où un seul peuple est généralement reconnu ou perçu comme « peuple constitutif » et tous les autres héritent du statut, célébré dans les textes juridiques, mais psychologiquement ou politiquement peu envié, de « minorité nationale »ou de « nationalité » minoritaire.

Il faudrait, certes, éviter les malentendus : en Bosnie, personne ne voulait faire des Serbes, du fait de leur poids démographique et géographique, une « minorité » et chacun s’accordait à leur accorder un statut de « peuple », mais les Bosno-serbes de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic ont joué sur cette crainte d’une partie des Serbes pour mobiliser leurs troupes. La guerre de Bosnie leur a toutefois, au prix que l’on sait, permis de découper une entité territoriale d‘un seul tenant recouvrant 49 % du territoire bosniaque. Mais cette territorialisation correspondait à une aspiration générale. Les Albanais au Kosovo, les Croates en Herzégovine ont constitué des entités de facto, espérant une proclamation d‘indépendance ou de rattachement à un ensemble plus vaste, tandis que les États indépendants ont institué, à l’exception de la Macédoine qui a dû reconnaître ce statut aux Albanais, un seul « peuple constitutif », reléguant les autres au rang de minoritaires. Deux regards se croisent sur les minorités : le regard juridique du Conseil de l’Europe voit dans le statut de minorité une protection, tandis que la perception politique locale, accordant depuis longtemps généreusement ce statut, voit dans cette qualification juridique une menace, pour ne pas dire une injure ou une blessure symbolique, pour ne pas dire, en période de crise, qu’elle est ou qu’elle fut, avant 1995 ou en 1999, et parfois depuis cette période ( au Kosovo en 2003 ou en Macédoine en 2001) une antichambre du massacre. Les diplomates de la Yougoslavie titiste se vantaient dans les cénacles internationaux d’avoir le meilleur système de protection des minorités du monde. Juridiquement, ils n’avaient pas tort. Dans les États successeurs, ce statut perdure mais la sécurité réelle que procure ces statuts est fragile.

La question de l‘intégration, de la cohésion ou de la citoyenneté dans ces deux cas emblématiques que sont l‘unification allemande et la désintégration yougoslave ne saurait, ainsi, se confondre avec l‘affrontement des conceptions „ citoyennes“ de tradition“ française“ et celles des conceptions ethno-culturelles „ allemandes. Dans cette hypothèse, le combat serait très inégal. Non seulement la conception ethno-culturelle domine en Allemagne, mais les la Serbie, de Croatie et de Slovénie se situent sur la même ligne. En Bosnie-Herzégovine et en Macédoine, certains groupes liés aux partis“citoyens“ comme le maire de Tuzla des années 1992-1995, Selim Beslagic, ont pu se rattacher à une conception plus “française“, comme une partie des discours du gouvernement de la Bosnie-Herzégovine pendant la guerre de 1992-1995, ainsi que celui des autorités de Macédoine pendant les années 1990. Il n‘y pas de corrélation automatique entre représentation ethno-culturelle et négation de la démocratie. S‘il en était ainsi, la démocratie serait exclue d‘une grande partie de l‘espace européen, de la Norvège aux Balkans en passant par l‘Allemagne et l‘ensemble de l‘Europé centrale..

La Slovénie, où prédomine, nous l‘avons vu, une conception ethno-culturelle de la nation constitue une démocratie et un État de droit qui a admis au Conseil de l‘Europe dés 1993. Si l‘on assimile la citoyenneté dans les Balkans à une conception française de la nation, presque personne, à l‘exception de Selim Beslagic, déjà cité, qui fut maire social-démocrate de Tuzla pendant les années de guerre des années 1992-1995, de Vesna Pesic et de son groupe à Belgrade, animatrice d‘un mouvement civique qui a joué un rôle non négligeable, de quelques intellectuels croates ou Macédoniens, n‘est partisan des citoyens.

Mais si l‘on postule qu‘un processus de démocratisation doit se donner comme objectif raisonnable une démocratie qui serait la gestion procédurale de la souveraineté du peuple dans le cadre de l‘Etat de droit, insérée dans une économie de marché régulée par des règles issues de l‘Etat de droit, le proches a fait, de 1991 à 2007, des progrès de géant dans l‘espace yougoslave. De la Slovénie en 1991 à la Serbie après 2000, dans le cadre d‘un processus qui intègre la révolution démocratique du 5 octobre 2000, un processus de démocratisation, lent et discontinu, fut bien en marche. De point de vue, la comparaison avec l‘Allemagne fait ressortir une similitude heuristique : la démocratisation est bien compatible avec une conception ethnique de la nation. Le rattachement durable de L‘Allemagne à l‘occident démocratique, opéré en 1949 et que certains auraient voulu réitérer en Irak connaît bien une lente progression dans les États de l‘Ex-Yougoslavie. Mais la comparaison suggère un garde-fou ou une difficulté : des espaces qui sont restés séparés sur de très longues périodes de temps dans des univers inséparablement politiques et religieux distincts, ce qui produit des socio-génèses très différentes ou un „ processus de civilisation „ au sens de Norbert Elias distinct, ne peuvent se fondre aisément, ont besoin de „décodeurs“ transculturels pour se comprendre. Mieux reconnaître la différence, au sens le plus profond du mot reconnaître, ce qui va au-delà de la connaissance mais l‘englobe, comme l‘explique Axel Honneth (2006), avant de s‘unir ou de travailler ensemble D‘autre part, la reconnaissance en droit de droit collectifs à des composantes d‘une population comporte bien un risque : si, en fait, la proportion de ce sous-ensemble, est très importante et si les valeurs partagées n‘arrivent pas à créer un espace de communication commun, ou si cet espace vient à se rompre faute de s‘être consolidé, le risque de sécession devient permanent. La „politique de reconnaissance“ peut comporter des effets pervers.

 
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