LE MONTÉNÉGRO,
UN ÉTAT BALKANIQUE FORMÉ DE MINORITÉS QUI RENAÎT...
DIVISÉ
Le
21 mai 2006, la majorité (55,5 %) des électeurs du Monténégro
a approuvé par référendum son indépendance. Celle-ci
a été proclamée le 3 juin 2006 vis-à-vis de l´État
de Serbie-et-Monténégro qui disparaît de ce fait. La Serbie,
qui lui a succédé, a proclamé à son tour son indépendance
le 5 juin suivant. Lancienne Yougoslavie poursuit ainsi sa désintégration.
Le Monténégro par contre retrouve la souveraineté quil
a connue notamment entre 1878 et 1918.

Carte 1
Le
Monténégro («Crna Gora» en serbo-croate ou «la
montagne noire» en français) devient ainsi le plus petit pays des
Balkans (le Sud-est de lEurope) en superficie (13 812 Km²) et en population
(près de 630 000 habitants). Le fait minoritaire y occupe une place majeure.
Les situations ethnolinguistique et religieuse |  |
Le Monténégro appartient principalement à laire
linguistique serbo-croate. Les Monténégrins, les Serbes, les Bosniaques,
les «Musulmans» et les Croates ethniques parlent tous cette même
langue slave mais avec des différences. Ces dernières portent notamment
sur lutilisation dexpressions et de mots régionaux ainsi que
sur lusage des alphabets latin ou cyrillique. Ces divisions ethnolinguistiques
ont surtout des origines religieuses et historiques.
En effet, dans cette
région des Balkans, les Slaves de langue serbo-croate sont partagés
entre :

catholiques dénommés Croates ;

orthodoxes appelés Serbes et Monténégrins. Ces derniers
sont considérés comme des Serbes par ceux-ci ;

groupes de tradition musulmane désignés comme Bosniaques
et comme «Musulmans». Ce sont des descendants de Slaves islamisés
pendant la longue occupation ottomane (du XIVième siècle au début
du XXième siècle).
Les Bosniaques se perçoivent comme
un groupe ethnique slave dont lidentité repose sur des influences
culturelles musulmane et turque et une histoire spécifique à la
Bosnie-Herzégovine. Il faut noter que lhabitant de ce dernier pays
est désigné par le terme de «bosnien», quelle que soit
son origine ethnique.
Lidentité religieuse constitue un puissant
marqueur culturel de la société monténégrine plus
quune croyance et une pratique spirituelles.
Cest pourquoi,
les Serbes de culture musulmane sont appelés «Musulmans», avec
un «M» majuscule. Il sagit de distinguer cette population, reconnue
officiellement comme une ethnie à part entière, des Serbes chrétiens,
orthodoxes pour la quasi-totalité dentre eux. Le terme «musulmans»
avec un «m» minuscule désigne lensemble des membres de
la communauté religieuse islamique.
Lislam local est parfois
syncrétiste et souvent symbolique comme chez les Albanophones. Il regroupe
aussi les quelques milliers de Turcophones et la plupart des Rom. Cette religion
représenterait environ 19 % des habitants du Monténégro.
Les orthodoxes et les catholiques du Monténégro réuniraient
respectivement 74 % et 4 % de sa population. Les autres groupes religieux de ce
pays et notamment les groupes juif et protestants sont très marginaux.
Ils forment avec les athées 3 % de la population totale du Monténégro.
Lensemble linguistique serbo-croate sest aussi divisé
pour des raisons politiques.
Chaque État de langue serbo-croate
issu de lex-Yougoslavie, soit la Croatie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine
et le Monténégro, sefforce dindividualiser cet idiome
en une variante à laquelle il a donné son nom. Lobjectif est
de créer une nouvelle langue distincte des autres variantes du serbo-croate
afin de renforcer ou de créer une identité étatique particulière.
Ainsi, le monténégrin, en fait une variante régionale
du serbe, est devenu la langue officielle du Monténégro. Cette décision
est contestée notamment par les Serbes.
Lévolution de la population |  |
La composition ethnique de la population du Monténégro
a fortement évolué au cours des deux dernières décennies.

Tableau
constitué à partir des données («annual data- population»)
du Bureau des statistiques de la République du Monténégro.
*
= Limportance démographique des petites minorités ethniques
croate et slovène a beaucoup diminué lors du recensement de 1991
du fait des tensions politiques dans lex-Yougoslavie et des conflits armés
en Slovénie et surtout en Croatie engagées sur la voie de lindépendance.
Cette diminution semble sêtre effectuée au profit des catégories
des «non déclarés et origine inconnue» et de lémigration.
Les membres de la catégorie «affiliation régionale»
sont implantés à 66 % dans les municipalités de Kotor, de
Tivat et de Herceg Novi, des régions de peuplement croate. On peut donc
considérer que ces différentes catégories compterait des
Croates «dissimulés». Cependant, les minorités croate
et slovène augmentent fortement depuis le retour de la paix dans les Balkans.
(1)
= La nationalité des «Bosniaques» reconnue récemment
se développe par un transfert ethnique massif aux dépens du groupe
des «Musulmans». Cela constitue une révolution identitaire.
(2) = «Musulmans» avec un M majuscule désigne les Serbes
ethniques de culture musulmane.
(3) = Les «Yougoslaves» correspondent
aux partisans de lidéal de lancienne Yougoslavie. Compte tenu
de laffirmation des identités étatiques, leur nombre et leur
proportion seffondrent malgré la nostalgie très répandue
de cette période appelée la «yougo-nostalgie»
Le
groupe ethnique serbe sest considérablement accru passant de 9,34
% de la population totale lors du recensement de 1991 à 31,99 % lors du
recensement de 2003 (voir le tableau ci-dessus).
Cette forte augmentation
est avant tout politique. Beaucoup de Monténégrins ethniques étaient
(et sont toujours) opposés radicalement à lidée dune
rupture politique avec la Serbie. Or, le projet dindépendance, qui
sest développé depuis les années 1990, sest identifié
à cette époque principalement au groupe ethnique monténégrin.
Cest pourquoi, une partie importante des Monténégrins ethniques,
pourtant la nationalité titulaire, a choisi de se déclarer comme
dorigine serbe lors du recensement de 2003. Il sagissait (et il sagit
encore) de marquer son rejet du mouvement indépendantiste et son vif attachement
à la Serbie.
Compte tenu de cette révolution identitaire,
la proportion des Monténégrins ethniques a chuté passant
de 61,86 % en 1991 à 43,16 % en 2003 de la population totale du pays.
Depuis cette date, le Monténégro ne possède plus de majorité
démographique ethnique. Il est peuplé de différentes minorités
ethnolinguistiques.
De plus, ce pays a accueilli des migrants économiques
dethnie serbe en provenance de lensemble de la Serbie et des réfugiés
serbes venus de la Bosnie-Herzégovine et de la Croatie.
Enfin, le
Monténégro a recueilli de nombreux déplacés (dont
des Serbes ethniques) du Sandjak du Nord et du Kosovo. Ils fuyaient respectivement
les tensions et le conflit armé qui ont agité ces deux régions
méridionales de la Serbie.
Mais ces populations de déplacés
ou de réfugiés ne sont pas souvent restées sur place. Terre
daccueil, le Monténégro est aussi une terre démigration.
Beaucoup de Bosniaques, de Rom, de «Musulmans» et dAlbanophones
(locaux, déplacés ou réfugiés) ont migré. Ces
populations se sont dirigées principalement vers les pays occidentaux pour
des raisons économiques et/ou politiques.
Cela explique
leur forte diminution intervenue récemment. Cest pourquoi, il convient
de prendre les statistiques officielles avec prudence.

Carte 2
Ces
différentes évolutions ont renforcé en conséquence
la majorité slave chrétienne orthodoxe du Monténégro
qui atteindrait aujourdhui 74 % de lensemble de la population de ce
pays.
Ainsi, la question des minorités constitue traditionnellement
la ligne de partage dans la société monténégrine.
La composition ethnique du Monténégro en 2006 |  |
Ce pays est peuplé environ (selon des estimations personnelles
basées sur le recensement de 2003 actualisé en septembre 2004) de
:

42 % de Monténégrins ethniques établis surtout dans le Centre
et le Sud du pays ;

31 % de Serbes ethniques installés principalement dans le Nord (le Sandjak,
un territoire historique partagé avec la Serbie), près de la Bosnie-Herzégovine
et dans la région de Kotor (le Sud-ouest du Monténégro) ;

7,70 % de Bosniaques (nom parfois orthographié en Bochniaques) et 3,9 %
de «Musulmans». Ils vivent essentiellement dans le Nord et le Nord-est
du pays ;

5 % dAlbanais ethniques (dont 30 % de catholiques) implantés le long
de la frontière avec lAlbanie ;

3 % environ de Rom (dont les «Égyptiens» et les «Ashkali»
qui se considèrent respectivement originaires dÉgypte et de
Perse, lactuel Iran). Ils seraient chrétiens à 17 %. Cette
estimation de près de 19 500 Rom prend en compte le fait que ces derniers
sont souvent sous-estimés par les recensements.

Carte 3
Carte établie à partir des données
de la Commission de la République du Monténégro
qui ne veulent pas se rattacher à un sur le référendum
établissant le statut étatique de la République
du Monténégro (mai 2006)
Les
statistiques officielles reprennent en effet des déclarations personnelles
qui parfois peuvent être influencées par la situation politique du
moment et/ou par le recenseur.
Des minoritaires comme les Rom peuvent par
ailleurs se rattacher à dautres groupes ethniques afin déchapper
à une discrimination réelle ou potentielle. Cela peut aussi sexpliquer
par une moindre considération de soi-même et de son groupe ethnique.
Les Rom ont de plus un taux de natalité très élevé.
Toutefois, cette importance démographique est en partie limitée
par une émigration vers les pays dEurope occidentale ;

2 % de Croates ethniques installés sur le Nord du littoral et à
Podgorica, la capitale ;

5,4 % de personnes qui appartiennent à dautres
petits groupes ethniques (comme les Macédoniens orthodoxes
et les Slovènes catholiques) ou qui, pour lessentiel,
nont pas déclaré une appartenance ethnique.
Ces derniers sont des citoyens (cest-à-dire
des ressortissants de lÉtat) du Monténégro,
en nombre croissant, groupe ethnique spécifique,
la (se reporter à la bibliographie) «nationalité»
dans les Balkans, soit parce quils :

souhaitent dépasser ce cadre perçu comme étroit. Il faut
noter que la conception française de lÉtat-Nation, reprise
dans une grande partie du monde, confond les deux notions de nationalité
et de citoyenneté. Cest pourquoi et afin déviter toute
ambiguïté, cet essai géopolitique utilise le terme de «nationalité»
dans son sens balkanique de groupe ethnique ;

forment un mariage mixte ou en sont issus ;

ne veulent pas afficher leur identité ethnique de crainte de subir des
pressions, voire des exactions. Cela a été le cas pour certains
Croates ethniques ou de Bosniaques pendant les guerres de Croatie (de 1991 à
1995) et de Bosnie-Herzégovine (de 1992 à 1995) au cours desquelles
le Monténégro a soutenu la partie serbe. Cette situation qui sest
répétée lors du conflit du Kosovo en 1999 a concerné
de plus des Albanophones du Monténégro.
Le référendum du 21 mai 2006 sur lindépendance |  |
Le taux de participation des électeurs a été très
élevé, soit 86,49 % des inscrits. Il faut noter par ailleurs la
très forte contribution des votants dans les municipalités (régions
administratives, voir la carte n° 2) où le non à lindépendance
a été largement majoritaire (voir la carte n°3). La question
de lautodétermination, réglée démocratiquement
et pacifiquement, a donc constitué un enjeu politique majeur pour lensemble
de la population.
Le vote en faveur de lindépendance sest
imposé grâce à la participation massive des minorités
bosniaque (91,33 % et 78,92 % de voix favorables au oui respectivement dans les
municipalités de Roaje et de Plav) et albanophone (avec 88,50 % de
votants pour le oui dans la municipalité dUlcinj) où elles
sont très largement majoritaires. Ces deux derniers groupes ethniques et
la nationalité des «Musulmans», principalement de culture islamique,
sont donc devenus les plus chauds partisans de lindépendance du Monténégro,
plus que les Monténégrins ethniques eux-mêmes.
Des
intérêts communs ont joué. Les autorités du Monténégro
ont combattu la discorde entre les différents groupes ethniques. Elles
ont assuré le plus souvent la sécurité physique des minoritaires
non-orthodoxes. Ces derniers craignaient en effet dêtre entraînés
dans les guerres qui ont ravagé les Balkans au cours des quinze dernières
années.
Toutefois, cette protection officielle na pas été
générale. Cela a été par exemple le cas dans la Bukovica,
une région de lOuest de la municipalité de Pljevlja située
au Nord-ouest du Monténégro (voir la carte n°3). La population
de cette région, en partie de culture musulmane, a fait lobjet dun
nettoyage ethnique. Celui-ci a été mené par des ultranationalistes
serbes et monténégrins. Leur objectif, qui a été atteint,
était dune part de supprimer toute continuité territoriale
musulmane entre la Bukovica et la Bosnie-Herzégovine voisine. Dautre
part, ils voulaient briser le «couloir musulman» allant de la Bosnie-Herzégovine
(à lOuest) à la Thrace turque (à lEst) en passant
par le Sandjak, le Kosovo, lAlbanie, la Macédoine, le Sud de la Bulgarie
et la Thrace grecque où vivent respectivement des majorités ou de
fortes minorités de culture musulmane pour les trois dernières contrées.
Lenlèvement, la disparition et le meurtre de civils, le vol ou la
destruction de biens dans la Bukovica sont demeurés impunis depuis 1992
et 1993. Certains réfugiés venus de Bosnie-Herzégovine et
de déplacés venus du Sud de la Serbie ont aussi subi ces violences.
Malgré ces événements dramatiques et en contrepartie
dune certaine quiétude, les minorités principalement non-serbes
du Monténégro ont soutenu politiquement le gouvernement indépendantiste
de Milo Djukanovic, le Premier ministre monténégrin. Ce dernier
occupait cette fonction dans le cadre de lancienne République fédérale
de Yougoslavie puis de lÉtat (fédéral) de Serbie-et-Monténégro.
La reconnaissance officielle du multiculturalisme de la société
monténégrine a de surcroît rassuré les minorités,
à commencer par les Albanophones. Ceux-ci forment aujourdhui la principale
minorité linguistique du pays si lon ne prend pas en compte les «nouvelles
langues» issues du serbo-croate. La langue albanaise fait ainsi lobjet
dun enseignement dispensé dans les écoles situées dans
les régions albanophones. Des médias accordent en outre une certaine
place à cette langue.
Les minorités religieuses :
catholique romaine (3,54 % de la population selon le recensement de 2003 - 4 %
selon des estimations personnelles) ;
musulmane sunnite (17,7 % selon le recensement de 2003 - 19 % selon mes estimations
qui prennent en compte dautres catégories du recensement de 2003,
soit la «religion non déclarée ou inconnue») du Monténégro
formaient au début de lannée 2006, 1,26 % de la population
totale de lancien État commun de Serbie-et-Monténégro.
Par contre, elles représentaient (et représentent aujourdhui)
un poids démographique largement supérieur (23 % au total) et donc
politique dans le cadre plus réduit dun Monténégro
indépendant. Cet élément a joué un rôle essentiel
dans le vote de ces minorités religieuses en faveur de lindépendance
du Monténégro.
Limage de la Serbie est peu
favorable dans les Balkans et le reste de lEurope. Beaucoup dhabitants
du Monténégro ne voulaient donc plus être associés
aux Serbes. Cela a aussi joué dans le vote pour lindépendance.
Il en est de même de la perspective dune adhésion du Monténégro
(jugée plus rapide que dans le cadre de lalliance avec la Serbie)
à lUnion européenne. Cette dernière constitue en effet
un havre de stabilité politique et de prospérité économique.
Cest pourtant sans enthousiasme que lUnion européenne
et la Serbie ont reconnu la souveraineté du Monténégro.
Celui-ci
est en effet perçu comme un second État serbe officiellement indépendant
que lHistoire a singularisé. La souveraineté de ce pays gêne
de plus leurs projets politiques respectifs.
Le drapeau
du Monténégro indépendant.

Les enjeux de lindépendance |  |
Les dirigeants actuels du Monténégro ont réalisé
leur projet dindépendance.
Ils ont toutefois de nombreux défis
à relever notamment :
économiques et sociaux
Le Monténégro est
un pays essentiellement montagneux et pauvre. Il vit :

dun peu dagriculture, de lélevage et de lactivité
forestière dans lintérieur du pays, du tourisme et de lactivité
navale sur le littoral ;

du secteur minier et de lindustrie de laluminium ;

des capitaux envoyés par les expatriés à leurs proches ;

dactivités illégales comme le recyclage
de largent issu de léconomie illicite
en provenance notamment dEurope orientale, de la contrebande
de voitures, de tabac et de drogues ainsi que du trafic
des êtres humains en assurant le passage dimmigrés
clandestins et de prostituées vers les pays dEurope
occidentale ;
ethniques et politiques
Les partisans de lindépendance
sont essentiellement des :

Monténégrins ethniques du Sud du pays et surtout du Centre. Ce dernier
est appelé «le Vieux Monténégro». Cest
la région qui sest maintenue la plupart du temps en dehors du joug
ottoman, qui a conservé une certaine organisation clanique de la société
et qui a formé la base historique de lÉtat monténégrin.
Cet ancien territoire correspondrait aujourdhui aux municipalités
de Cetinje et de Danilovgrad (voir les cartes n° 2 et 3). Cest donc
logiquement dans cette région que le score du oui a obtenu le plus de votes
favorables parmi lélectorat dethnie monténégrine.
Cetinje, lancienne capitale royale pourrait de plus redevenir la capitale
du Monténégro indépendant ;

Albanais, des Bosniaques, des «Musulmans» et des Croates et une partie
des Serbes ethniques. Il en est de même des expatriés installés
dans le reste de lEurope, en Amérique du Nord et en Océanie.
Ces citoyens monténégrins de létranger, souvent des
minoritaires, ont été nombreux à revenir voter dans leur
pays.
Les adversaires de lindépendance ont formé 44,5
% des votants au référendum. Ce sont pour la plupart des Serbes
et des Monténégrins ethniques souvent installés dans les
montagnes limitrophes de la Bosnie-Herzégovine et de la Serbie ainsi que
dans la région de Kotor où est basée la flotte navale militaire
serbe (voir la carte n°3).
La partie septentrionale du Sandjak, qui
est à majorité ethnique bosniaque, demeure toujours rattachée
à la Serbie. Cest pourquoi, une petite partie des Bosniaques et des
«Musulmans» du Monténégro a voté contre son indépendance,
ne voulant pas achever sa division politique.
De plus, le clergé
orthodoxe serbe sest engagé activement contre le mouvement indépendantiste
contrairement à lÉglise autocéphale orthodoxe du Monténégro.
Cependant, compte tenu de leur importance numérique et géographique,
les opposants à lindépendance devront paradoxalement être
associés à la construction du nouvel État monténégrin
quils rejettent. Ce dernier devrait rester le principal accès maritime
dun État serbe désormais enclavé.
Cette situation
pourrait réduire dautant la réalité de lindépendance
du Monténégro.
La société monténégrine
devra ainsi dépasser les clivages ethnolinguistiques qui recouvrent la
fragmentation politique afin de maintenir la stabilité et lunité
dun pays divisé ;
clarifier les relations avec la Serbie
De bonnes relations avec
ce pays sont en effet absolument indispensables afin de lutter contre la fracture
régionale ethno-politique (schématiquement Nord-sud) du Monténégro.
La sécession du Monténégro va aussi renforcer lisolement
politique et économique de la Serbie. Lors des prochaines élections
politiques, lextrême-droite de ce pays tirera partie sans nul doute
du recul continu de linfluence serbe dans les Balkans depuis quinze ans.
Cette tendance politique accèdera peut-être même au pouvoir
dans le cadre dune coalition gouvernementale comme cest le cas avec
lactuel gouvernement slovaque formé en juin 2006.
Il faut
donc sattendre à de nouvelles tensions dans les Balkans et notamment
au Monténégro mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo
ainsi que dans la région de Presevo (Sud de la Serbie) sur la question
de leur futur statut politique ;

intégrer une population de culture musulmane en diminution par émigration
mais dont le sentiment religieux se développe dans un pays marqué
par lidentité chrétienne orthodoxe ;

éviter que le petit État indépendant ne tombe sous linfluence
de ses voisins et ne passe sous le contrôle des mafias ;

mettre en uvre le processus dintégration à lUnion
européenne pour répondre aux aspirations de nombreux habitants du
Monténégro et surtout de ceux qui ont voté pour son indépendance.
Toutefois, ce projet est un objectif à très longue échéance.
En effet, les difficultés actuelles de lUnion européenne à
fonctionner efficacement et à réussir ses derniers élargissements
repoussent cette perspective dintégration. Les rejets référendaires
français et néerlandais à la Constitution européenne
ont renforcé cette situation.
Néanmoins, leuro est
déjà la monnaie officielle du Monténégro.
contrôler la dynamique séparatiste
La sécession
du Monténégro pourrait en effet, de par sa réussite et son
caractère démocratique et pacifique, servir de modèle et
encourager des séparatismes :

internes par exemple dans les municipalités de la moitié Nord du
pays favorables à lÉtat serbe ;

externes et plus particulièrement en Serbie voisine :

dans le Sandjak du Nord (où vit une majorité locale de Serbes musulmans
et de Bosniaques) qui pourrait rechercher lunion politique avec la Bosnie-Herzégovine
ou surtout avec le Monténégro ;

au Kosovo (placé actuellement sous protectorat occidental) et dans ses
municipalités limitrophes albanophones de Presevo, Bujanovac et de Medvedja
(voir la carte n°1). Ces territoires pourraient être tentés,
soit de former tout ou partie un pays indépendant unifié, soit de
sunir à lAlbanie ;

en Vojvodine ou Voïvodine, une province située au Nord de Belgrade
(la capitale serbe) et peuplée par de nombreuses minorités dethnies
hongroise, ukrainienne, slovaque, roumaine, ruthène, croate, rom, monténégrine,
macédonienne et par celles des Bunjevci ou «Serbes catholiques»
parfois considérés comme croates, etc. ;

au niveau de certains territoires comme la «République serbe de Bosnie»
en Bosnie-Herzégovine, lAbkhazie et lOssétie du Sud
en Géorgie, la Transnistrie en Moldova, le Nagorny Karabakh en Azerbaïdjan,
la
Crimée en Ukraine, lIrlande du Nord au Royaume-Uni, le Tyrol
du Sud en Italie, la Flandre belge, le Québec au Canada, la Catalogne et
le Pays Basque espagnols, lentité turque du Nord de Chypre, le Kurdistan
notamment dIrak, lEelam tamoul du Sri Lanka, le Soudan du Sud, etc.
Les premières élections législatives du Monténégro
indépendant se sont tenues le 10 septembre 2006 (voir le tableau ci-après).
Tableau établi sur la base des données
du Centre pour la transition démocratique (Cf. la bibliographie).
Les
autres formations politiques (non-surlignées) indiquées sur ce tableau
ont un programme supra-ethnique même si leurs électeurs sont essentiellement
dethnie monténégrine.
Ces élections législatives
ont recomposé la vie politique du Monténégro avec :

une participation de plus 70 % seulement des électeurs qui ont voté
pour 12 partis ou coalitions politiques contre près de 75 % des électeurs
(avec 10 partis ou coalitions politiques) lors des précédentes élections
législatives de 2002. Cette abstention et ce morcellement politique plus
importants en 2006 se font au détriment des partis dopposition ;

labsence de programme hostile à lindépendance nouvellement
acquise. Celle-ci commence donc à simposer à tous ;

la coalition indépendantiste de centre-gauche (DPS et SPD) qui a soutenu
le Premier ministre Milo Djukanovic est le principal vainqueur de ces élections.
Elle obtient la majorité absolue avec 41 sièges de députés.
Cependant, elle pourrait sallier avec les petits partis albanophones (le
Parti pour la prospérité démocratique, lAlternative
albanaise et lUnion démocratique des Albanais, soit un député
chacun) et/ou avec la coalition du Parti libéral du Monténégro
et du Parti bosniaque du Monténégro qui réunit 3 sièges
de députés ;

la disparition de partis et la création de nouveaux partis ou de coalitions
politiques. Ainsi, le «Mouvement pour des Changements», un parti politique
formé au mois de juillet 2006, crée la surprise en obtenant 11 sièges
(près de 13 % des sièges de députés). Cette formation
politique de centre-droit souhaite dépasser le clivage entre le maintien
de lunion avec la Serbie et lindépendance, celle-ci étant
acquise. Ce parti qui revendique une lutte contre la corruption et le clientélisme
politiques devrait former lun des trois pôles de lopposition
;

cette dernière sorganiserait en second lieu autour des formations
nationalistes unionistes serbes (SNS et SRS) qui totalisent 12 sièges ;
le troisième groupe de lopposition divisée devrait être
mené par le Parti socialiste populaire (unioniste) qui chute (15 sièges
en moins par rapport à 2002) en nobtenant que 11 sièges de
députés. La coalition quil a formée regroupe avec les
deux précédents partis près de 30 % des votants. Ces différents
mouvements politiques avaient combattu le mouvement dindépendance.
Comme lappartenance ethnique et le vote politique se recoupent souvent au
Monténégro, on peut considérer que le nombre de Serbes ethniques
dépassent actuellement 30 % de la population monténégrine.
Il faut rappeler en effet que tous les Serbes ethniques du Monténégro
ne votent pas pour ces rassemblements politiques serbes.

limportance des partis ethniques. Cest le cas notamment des partis
albanophones qui rassemblent, avec leurs trois députés obtenus en
ordre dispersé, près de 75 % de leur clientèle électorale
potentielle. Les formations politiques («le bloc serbe» constitué
de la Liste serbe et du Parti populaire serbe et de ses alliés ainsi que
les partis albanophones) dont le but affiché est de défendre leurs
communautés respectives comptent 26 sièges de députés.
Cela représente 32 % des sièges du nouveau parlement monténégrin.
De plus, les autres formations politiques ont aussi des élus appartenant
à un groupe minoritaire. Cela illustre limportance de la question
minoritaire au Monténégro ;

la nouvelle assemblée parlementaire devra adopter la prochaine Constitution
du Monténégro indépendant.
Le Monténégro
nouvellement indépendant connaît un autre bouleversement dans sa
vie politique. Au mois doctobre 2006, Milo Djukanovic na pas souhaité
être reconduit dans les fonctions de Premier ministre. Une nouvelle ère
souvre donc pour le Monténégro.
Sources :
- Laménagement linguistique dans
le monde, «Le Monténégro» par Jacques Leclerc, juin
2006, site Internet en français : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/montenegro.htm
-
le Bureau des statistiques de la République du Monténégro,
Population par groupes ethniques lors des recensements de 1981, 1991 et de 2003
et lannuaire statistique 2005 (Stat.Yearb.Mon-2005), site Internet en anglais
et en monténégrin : http://www.monstat.cg.yu
-
CeSID (Centre pour la démocratie et des élections libres), site
Internet en anglais et en monténégrin : http://www.cesid.org
-
Centre pour la transition démocratique, site Internet en anglais et en
monténégrin http://www.cdtmn.org/izbori
- Commission de la République
du Monténégro sur le référendum établissant
le statut étatique de la République du Monténégro,
site Internet en anglais et en monténégrin : http://www.rrk.cg.yu
-
Le Courrier des Balkans, site Internet en français : http://www.balkans.eu.org
-
LObservatoire sur les Balkans, site Internet en italien http://www.osservatoriobalcani.org
-
Rapport du MRG (Minority Rights Group), «Minority Rights in Yougoslavia»
(les droits des minorités en Yougoslavie) par Jan Briza, 2000, site Internet
en anglais : http://www.minorityrights.org
-
«The Ethnic structure of the population in Montenegro (la composition ethnique
de la population au Monténégro» par Vujadin Rudic, 1995
-
Wikipédia, une encyclopédie électronique en français,
articles sur le Monténégro et ses subdivisions, http://fr.wikipedia.org
Pascal
Péroche
novembre 2006