LE PUNTLAND, UN TERRITOIRE
AUTONOME DANS UNE SOMALIE EN CRISE
| «Puntland»
signifie «le pays de Pount». Dans lAntiquité égyptienne,
celui-ci désignait notamment les côtes somaliennes actuelles. Le
Puntland correspond aujourd'hui au Nord-est de la Somalie.
Ce
pays de la Corne de lAfrique :
possède une identité essentiellement musulmane, somalie et clanique
fondée sur le pastoralisme nomade ;
se débat depuis quinze ans dans une crise majeure caractérisée
par la disparition de l'État somalien. |
Une homogénéité culturelle |  |
Les 10 M (millions)* de Somaliens (les habitants de la Somalie) seraient
à 72 % dethnie (groupe de culture et notamment de langue) somalie.
À la différence de la plupart des autres pays africains, la Somalie
possède ainsi une forte homogénéité culturelle. La
population dethnie somalie a donné son nom au pays. Ce dernier regrouperait
54 % des 13,5 M de Somalis ethniques dans le monde.
Les Somaliens seraient
à plus de 99 % musulmans sunnites. Lislam est un élément
central de lidentité somalienne. Toutefois, le culte des ancêtres
et des saints et la divination sont aussi pratiqués.
Les minorités |  |

1) ethno-linguistiques (représentées en pointillés
jaunes sur la carte n° 2 ci-contre) sont surtout formées :
des Digil et des Mirifle (Rahenweyn / Rahenwin**), soit près de 17 % de
la population somalienne. Ils parlent principalement la langue maay. Ils sont
souvent rattachés artificiellement à lethnie somalie ;
de Bantous souahélis
ou Jarir (pêcheurs Bajouni notamment) et de Bantous somalisés ;
dArabes
dorigine yéménite et dArabo-Perses ou Reer Hamer (Benadiri
et Bravanais) établis dans les villes côtières ;
dOromo (50 000) ;
de Garré (50 000) ; de Dabarré (30 000) ; de Tunni ;
Lethnie
somalie est aussi implantée dans les pays voisins :
Djibouti ;

en Éthiopie (4,5 M, soit 33 % des Somalis et 6,2 % de la la population
éthiopienne) ;

au Kenya.
de Jiiddu (30 000) et de Mushungulu.
2) religieuses. Elles sont constituées dune faible
communauté catholique dorigine italienne, dAmharas orthodoxes
venus dÉthiopie et dautochtones convertis au christianisme.
Il y a aussi quelques groupes chiites.
3) professionnelles. Des castes dartisans (forgerons, cordonniers,
coiffeurs, etc.) ou de chasseurs bien que généralement dethnie
somalie sont tenus à lécart du reste de la société
du fait de leurs métiers. Ceux-ci sont dépréciés socialement.
Ces groupes sont appelés Gaboye (Madiban ou Midgan), Toumal, et Yibir.
Nota Bene. *Les chiffres mentionnés dans ce document sont des estimations
personnelles compte tenu de labsence de statistiques officielles récentes,
de lampleur des exactions et de limportance du nombre des déplacés
et des réfugiés.
** Lorthographe des noms propres varie
souvent. Ce sont les variantes les plus utilisées qui sont reprises.
L'identité clanique |  |
La plupart des Somaliens sidentifie à une filiation patrilinéaire.
Celle-ci sorganise autour du père et de ses aïeux puis autour
de la famille nucléaire, de la famille élargie, des sous-tribus,
des tribus, des sous-clans et du clan.
Cette organisation sociale constitue
un élément fondamental de la société somalienne et
donc du Puntland.
Le clan est généralement implanté
sur un territoire bien défini même dans les villes (quartiers à
dominante ou à exclusivité clanique ou sous-clanique). Il procure
un sentiment de sécurité. Lappartenance à lune
de ces communautés offre en effet une certaine protection et une solidarité
très recherchées dans une Somalie encore souvent livrée aux
désordres. Elle pallie ainsi la quasi absence historique et la disparition
actuelle de l'État somalien.
Mais la puissance clanique empêche
aussi et par la même le rétablissement de cet État.
Les grandes familles claniques, les Darod, les Issak, les Hawiye et les Dir, sont
traditionnellement nomades. Elles forment le groupe collectif appelé «Samale».
Les Digil et les Mirifle (Rahanweyn / Rahanwein) forment le groupe dénommé
«Sab» ou «Saab». Celui-ci est composé principalement
dagriculteurs (dans le Centre-sud de la Somalie, voir la carte n° 2).
Les Sab ont cependant été rattachés au système clanique
somali mais au second rang.
Les autres minorités ethniques, linguistiques,
religieuses et professionnelles sont en partie exclues de lorganisation
clanique. Elles sont de ce fait traditionnellement méprisées et
discriminées.
Cette stratification ethno-sociale correspond souvent
à dautres clivages dans la société.
Des clivages prépondérants |  |
Limportante homogénéité de la population
somalienne na pas suffit cependant à créer une volonté
de vivre commune et durable au sein dun État unifié. Cest
le paradoxe somalien.
Dimportantes dissensions prédominent
en effet.
Des rivalités ancestrales, régionales et claniques
(et subclaniques) et des antagonismes économiques et culturels, qui se
confondent souvent, perdurent entre :
les citadins et les ruraux ;
les agriculteurs et les nomades en concurrence pour la possession et lexploitation
des terres ;
les populations de la côte et celles de lintérieur moins soumises
aux influences (culturelles et ethniques) extérieures.
Des oppositions
saffirment entre les partisans du droit séculier qui reprend, souvent,
les droits coloniaux britannique et italien, ceux du droit religieux musulman
(la charia) et ceux favorables principalement au droit coutumier (le « xeer»).
Le droit, lorsquil est appliqué, est souvent un condensé de
ces règles.
Le droit coutumier reconnaît le «shir»,
une réunion dhommes représentant les clans et les sous-clans.
Cette assemblée est chargée de régler par consensus des conflits,
de conclure des pactes territoriaux organisant la vie pastorale ou de fixer le
prix des réparations. Cest aussi le cas du «guurti»,
le Conseil des Anciens, soit lassemblée clanique.
Ce sont
les rares formes dautorité à lesquelles les Somaliens et notamment
les Somalis acceptent de se soumettre.
En effet, ils sont généralement
hostiles à toute autre forme dautorité située au dessus
du clan.
Les nomades, de par leur mode de vie mobile, peuvent effectivement
se soustraire le cas échéant à toute décision quils
jugent aliénante.
L'éclatement de la Somalie |  |
Au
moment de lIndépendance en 1960, les anciennes colonies britannique
du «Somaliland» et italienne de la «Somalia» (voir la
carte n° 3 ci-contre) se sont unies pour former la République de Somalie.
En 1969, un coup dÉtat militaire porta le général
Si(ya)ad Barre (ou Barré) au pouvoir. Il mit en place un régime
autoritaire puis dictatorial. Celui-ci ne parvint pas à gérer les
terribles sécheresses et les famines de 1974 et de 1975. Malgré
cela et pour détourner notamment lattention de la population, il
engagea une politique irrédentiste pan-somalie en faveur dune «Grande
Somalie». Ce projet visait à rassembler tous les Somalis de la Corne
de lAfrique dans lÉtat somalien. Cette situation na jamais
existé. La Somalie entra en guerre contre lÉthiopie en vue
dannexer lOgaden et une partie du Harar (Harer), des régions
peuplées principalement de Somalis. Ces contrées constituent des
zones de pâturages traditionnelles essentielles pour la plupart des nomades
somaliens. Leur partie septentrionale est traversée par la voie de chemin
de fer qui relie Addis Abeba, la capitale éthiopienne, au port de Djibouti
(République de Djibouti). Cette voie ferrée représente la
principale voie de communication de lÉthiopie. Son contrôle
assure en conséquence la maîtrise de ce pays. De plus, la ville de
Harar est considérée comme la quatrième ville sainte de lislam.
Son contrôle aurait permis à Syad Barré dobtenir un
ascendant sur les musulmans notamment de la Corne de l'Afrique . Les dépenses
et la défaite militaires somaliennes, en 1978 face à lÉthiopie,
ainsi que lafflux massif de réfugiés de lOgaden vont
ruiner les finances de l'État somalien.
Pour contrer cela, le régime
exploita le Nord de la Somalie (lex-Somaliland), la région la plus
riche du pays. Celle-ci est peuplée essentiellement dIssak. Ces derniers
sont opposés traditionnellement au clan darod de Syad Barré au niveau
de l'usage de pâturages et sur le recours aux vendettas. La rébellion,
menée par le Mouvement national somalien (MNS), fut vivement combattue
(meurtres, massacres et destructions de villes et de régions).
La
dictature commença alors à perdre le crédit quelle
avait obtenu chez une large partie de la population pour son action modernisatrice
(régime laïc, unification de la langue somalie écrite en alphabet
latin, alphabétisation massive mais qui échoua cependant). La population
se détourna de ce régime suite à labsence de démocratie,
au culte de la personnalité de Syad Barré et à lembrigadement
de la jeunesse et à la répression massive (tortures, exécutions
extrajudiciaires, destructions des zones rebelles). Le clientélisme et
le népotisme claniques et le pillage des ressources de lÉtat
devinrent les piliers du régime. Les graves sécheresses de 1983
et de 1984 poussèrent une partie des ruraux ruinés vers les bidonvilles.
Le détournement massif (plus de 40 %) de laide internationale acheva
de discréditer le régime.
Syad
Barré se replia plus que jamais sur son clan darod. De plus en plus isolé
et à cours dargent à distribuer (pertes du loyer américain
pour lutilisation de la base navale militaire de Berbera et du contrôle
du Nord, diminution des aides occidentales et des pétromonarchies arabes),
son régime seffondra. Larmée somalienne se désagrégea
face aux guérillas claniques issak et hawiye.
La capitale, Mogadiscio,
tomba en janvier 1991. Le dictateur Syad Barré sexila.
Le
MNS proclama lIndépendance du Nord de la Somalie sous son nom colonial
de «Somaliland».
Larmée et la police somaliennes
disparurent suite à la désertion de leurs membres qui rejoignirent
armés leur clan ou leur sous-clan dorigine. Ces groupes vont alors
former la base des milices privées. Les autres régions de la Somalie
(«la Somalie du Sud» ou lancienne «Somalia» italienne)
sombrèrent dans lanarchie. LÉtat somalien a cessé
dexister en 1991.
Les milices privées |  |
Les violences (meurtres et pillages) commises par les milices privées
se développèrent. Ces dernières ont mis et mettent encore
une grande partie de la Somalie sous leur coupe. Les miliciens sont estimés
entre 50 000 et 60 000 individus. Ils sont, soit au service de seigneurs de la
guerre, dhommes daffaires, dislamistes ou au service du plus
offrant, soit à leur propre compte.
Les faibles ont ainsi perdu
le soutien de l'État somalien quils avaient ou quils pouvaient
espérer. Les petits groupes minoritaires généralement sans
protection clanique font lobjet de violences et de discriminations accrues.
Les minoritaires sont donc devenus pour beaucoup des réfugiés ou
des personnes déplacées principalement dans la moitié septentrionale
(plus stable) de la Somalie. Le Puntland compterait ainsi environ 100 000 déplacés,
soit 4 % de sa population.
Les violences faites aux fillettes et aux femmes
(infibulations, viols, mariages forcés) se sont développées.
De nombreux garçons sont incorporés comme enfants-soldats dans les
groupes armés. Ces exactions népargnent pas non plus les individus
installés dans les camps de réfugiés situés dans les
pays voisins.
Les violences directes commises par les miliciens (dans le
cadre de combats ou par les meurtres et les massacres de civils désarmés)
ou indirectes (la famine et les maladies) auraient entraîné, depuis
1991, la mort denviron 400 000 personnes.
Les miliciens détournent
laide humanitaire. Cest le cas des véhicules et des produits
alimentaires et médicaux qui sont généralement revendus.
Cela constitue lune des principales sources de financement des milices.
Laide humanitaire représente ainsi un enjeu majeur des luttes de
pouvoir. De ce fait, elle entretient paradoxalement les crises du pays.
La guerre civile somalienne est restée la plupart du temps oubliée
du reste du monde. La Somalie paie le fait notamment de ne pas posséder
de ressources naturelles importantes.
L'émergence du Puntland |  |
Pour
échapper à cette situation chaotique, les autorités du Nord-est
du pays ont proclamé, unilatéralement en août 1998, lautonomie
du Puntland. Celui-ci est alors défini comme un «État régional
fédéral» au sein de la Somalie. Des institutions locales (un
gouvernement, un parlement, une administration) sont alors mises en place. Une
indépendance de fait, non reconnue internationalement, existe cependant.
Les responsables du Puntland sont toutefois favorables à une intégration
de leur région dans un cadre fédéral ou confédéral
somalien, stabilisé, quils souhaitent aussi contrôler.
Ce territoire (chef-lieu : Garoé ou Garoowe) a une superficie de près
de 150 000 Km² (24 % de la Somalie). Sa population est estimée à
2 500 000 personnes (25 % de la population somalienne). Le clan des Darod (ou
Daarood) et plus particulièrement le sous-clan des Majertin (ou Majeerteen)
forme lessentiel de la population de cette région (voir la carte
n° 5 ci-contre).
Le Puntland est engagé dans plusieurs conflits.
Certains de ses dirigeants mènent une lutte violente pour le pouvoir. Ils
revendiquent par ailleurs la partie orientale du Somaliland (régions de
Sool et de Sanaag, voir les cartes n° 4 et 5). Cette zone est surtout peuplée
par les sous-clans des Dolbahante (ou Dulbahante) et des Warsangali (ou Warsangeli)
du clan darod. Une partie de la région du Moudoug est, aussi convoitée.
Une économie, essentiellement, pastorale et nomade |  |
La Somalie possède une autre originalité en Afrique.
Cest un pays de pasteurs nomades ou de semi-nomades souvent belliqueux.
La majorité (60% environ) de la population du Puntland vivrait encore de
lélevage plus ou moins itinérant de moutons, de boeufs, de
chèvres, dânes et de chameaux. Lagriculture et la pêche
côtière sont aussi pratiquées.
Le climat de la Somalie
est en général semi-aride ou aride. Il est plus arrosé notamment
dans la partie septentrionale (présence de plateaux et de montagnes). La
lutte des clans (et de leurs fractions) pour le pouvoir correspond également
à une lutte pour le contrôle des rares richesses exploitables (leau
et les pâturages) trop limitées par les conditions naturelles. Cest
souvent une lutte pour la survie.
Les destructions (peu médiatisées)
du tsunami de décembre 2004 sur les côtes ont affectées la
population du Puntland.
Un territoire très pauvre |  |
La population somalienne augmente de plus de 3 % par an environ. Un
taux élevé au niveau mondial. Elle est devenue trop nombreuse pour
le fragile environnement du pays. Celui-ci est constitué principalement
de savanes. Lactivité pastorale souffre des sécheresses chroniques
et du surpâturage. Il ny a pas actuellement de véritables alternatives
économiques dans lindustrie et dans les services tertiaires hormis
le commerce, lémigration et léconomie parallèle.
Lespérance de vie moyenne serait denviron 47 ans. Le Puntland
et le reste de la Somalie forment un territoire classé parmi les cinq pays
les plus pauvres de la planète. Dans ces conditions, les autorités
du Puntland manquent de moyens financiers pour assurer un ordre public permanent.
La corruption y est importante.
Une économie encore marquée par les trafics |  |
Le vol, les trafics darmes, de drogues et dêtres
humains (la prostitution, lenlèvement de personnes avec demande de
rançon et lesclavage), le recyclage de capitaux à lorigine
douteuse et la piraterie maritime prospèrent.
Le khat (ou qat) est
une plante dont les feuilles mâchées font office de drogue nationale.
Son commerce draine une grande partie des ressources somaliennes vers les principales
régions productrices (le Kenya et surtout lÉthiopie). Il finance
en outre les mouvements armés de la région.
Les profits
tirés de ces trafics sont réinvestis dans léconomie
officielle. Ils ont paradoxalement redynamisé lactivité économique.
La population sest en effet adaptée à la disparition de lÉtat
somalien.
Un renouveau économique |  |
Celui-ci essentiellement privé saffirme au Puntland comme
souvent dans le reste de la Somalie. Les violences y sont en effet beaucoup moins
importantes quauparavant. Le port de Bo(o)ssasso (Nord du Puntland) a récupéré
une partie des flux marchands de Berbera (Somaliland) et de Mogadiscio, la capitale
en grande partie détruite dune Somalie virtuelle. Il est devenu le
centre économique du Puntland. Les exportations sont surtout des produits
liés aux trafics précités, aux produits forestiers (lencens
et la myrrhe) ou liés à lélevage (des bêtes sur
pied, la viande, le cuir). Le port de Bossasso importe entre autres des produits
de base (du sucre, de la farine, du riz, etc.).
Les échanges commerciaux
se font particulièrement avec la péninsule Arabique et notamment
avec le Yémen et Dubaï (Émirats arabes unis) où vivent
de nombreux commerçants somaliens. Le développement de petites compagnies
aériennes privées locales (à la sécurité toute
relative) et lutilisation limitée des nouvelles technologies de linformation
(portables, cybercafés, etc.) pallie les incertitudes des transports terrestres.
La (re)construction de cliniques et décoles privées se développe
pour la petite partie de la population qui senrichit. La perspective dune
exploitation des gisements dhydrocarbures et des ressources halieutiques,
se dessine. Ainsi, la vente des droits de pêche (surtout de thon) procure
75 % environ des recettes fiscales de ladministration régionale du
Puntland. Celle-ci, cependant, faute dargent et de bateaux de surveillance
suffisants doit subir un pillage de ses zones de pêche par des navires étrangers.
Limportante diaspora somalienne (environ 1 M de personnes) participe activement
à ce renouveau économique. Elle transfère de largent
à ses proches restés au pays. Cela représenterait la première
ressource de celui-ci. De plus, elle investit des capitaux dans des activités
principalement marchandes (commerces de détail et dimport-export)
ou liées à la (re)construction. De nombreux membres de la diaspora
reviennent en effet temporairement au pays en fonction de la situation sécuritaire.
Les tentatives de reconstitution d'un État somalien unifié |  |
Le clan présente des inconvénients mais il assure aussi
une protection. Il est parallèlement la base sur laquelle la Somalie se
recompose. Le clan issak pour le Somaliland et le clan darod pour le Puntland
forment ainsi les groupes fondateurs de ces deux «États» régionaux
somaliens.
Des initiatives locales ou régionales ont cherché
à reconstruire un État somalien unifié comprenant notamment
le Puntland. Certains gouvernements étrangers et institutions internationales
ont aussi uvré dans cette voie. Ils ont tous échoué
à ce jour. Que ce soit par une intervention militaire (lopération
onusienne, «Restaurer lespoir» en 1992, menée par les
États-Unis dAmérique) ou bien par un règlement politique
(au travers de lIGAD, en français, lAutorité intergouvernementale
pour le développement - une organisation régionale - ou bien par
le GFT, le Gouvernement fédéral de transition - auto-proclamé
et résidant au Kenya). Ce projet semble être en effet une chimère.
Il est supra-clanique donc étranger à la mentalité et à
la réalité somaliennes basées sur le clan et son clientélisme.
Les détenteurs du pouvoir actuel (les dirigeants du Somaliland et du Puntland,
les seigneurs de la guerre et les milices privées dans le reste de la Somalie)
sont en outre hostiles à cette renaissance étatique qui les annihileraient.
Il ny a aucun clan (à fortiori de sous-clan) somalien capable
actuellement de simposer à tous, ni par le nombre, ni par la force.
Il ny a pas non plus de mouvement local capable de dépasser
les clivages claniques et sociaux. Certains commerçants ont constitué
leurs propres milices privées mais seulement pour protéger leurs
intérêts. Ils ont, pour certains, créé des monopoles
fondés sur la violence.
Des groupes de la société
civile (des associations humanitaires et de défense des droits humains
ou des femmes en particulier et des gens des médias) essaient de se faire
entendre. Ils font lobjet dexactions.
Les mouvements islamistes
qui cherchaient initialement à dépasser le système clanique
ont souvent été récupérés par celui-ci. Toutefois,
certains groupes fondamentalistes sunnites recueillent une certaine audience surtout
auprès des populations de la moitié méridionale de la Somalie.
Ils ont parfois réussi à imposer localement un ordre public, relatif
et violent, au moyen de «tribunaux islamiques». Ils offrent par ailleurs
quelques services scolaires, sociaux et médicaux dans le but de diffuser
leurs doctrines extrémistes.
Une région sous influences |  |
La balkanisation du pays, la misère de la population surtout
dans le Sud transformé souvent en zone de non-droit et le péril
islamiste créent les conditions dune instabilité qui ne serait
plus seulement interne à la Somalie. Cette menace inquiète certains
gouvernements étrangers.
Le Puntland borde en effet lune
des plus importantes routes maritimes mondiales. Celle-ci relie lEurope
et lAsie (voir la carte n°1). Le transport de pétrole et de gaz
naturel du Moyen-Orient et du reste de lAsie, destinés aux pays européens
et aux États-Unis dAmérique, y passe plus particulièrement.
Les pays exportateurs dhydrocarbures et lÉgypte, dont dépend
le canal de Suez, sont aussi favorables à la sûreté des voies
maritimes.
Des interventions militaires occidentales, éthiopiennes
et/ou sous couvert de lUnion africaine ou des Nations Unies, malgré
les difficultés passées, ne devraient plus être limitées
à des actions ponctuelles.
Les autres pays de la Corne de lAfrique
(Djibouti, lÉrythrée, lÉthiopie et le Kenya),
les pays arabes (dont la Somalie fait officiellement partie) et lIran interviennent
aussi dans la crise somalienne.
En effet, la région est devenue
un enjeu de luttes dinfluences politiques et culturelles.
LÉthiopie
est perçue traditionnellement comme étant une forteresse chrétienne.
Elle compterait néanmoins 45 % de musulmans. Ce pays contrôle la
source du Nil Bleu et des affluents du Nil Blanc qui à eux deux forment
le Nil. Ce dernier constitue lartère fluviale vitale du Soudan et
surtout de lÉgypte. Ces deux derniers États sont donc opposés
à la régulation de ce fleuve par des barrages éthiopiens.
Ces retenues deau auraient une vocation hydro-électrique et dirrigation
mais elles limiteraient parallèlement lapport en eau douce, lune
des rares richesses locales, aux régions situées en aval. Cela fournirait
par ailleurs à un gouvernement éthiopien un moyen de pression majeur
sur ces pays. Par contre, une Somalie réunifiée pourrait ainsi faire
contrepoids à lÉthiopie, le pays le plus peuplé (78
M dhabitants) de la région et dont les gouvernements successifs ont
de surcroît des amitiés israéliennes. Cest pourquoi,
les pays musulmans de la région souhaitent une Somalie unie et forte voire
menaçante contre lÉthiopie.
Les gouvernements arabes
veulent pour leur part maintenir la Somalie dans leur sphère dinfluence.
Larabe est devenue la deuxième langue officielle du pays après
le somali. Il sagit pour les Somaliens dattirer les aides financières
et linfluence des pétromonarchies arabes et de satisfaire leurs religieux
musulmans. Sa faible pratique est liée avant tout à la religion
musulmane. Certaines populations minoritaires côtières (notamment
les Arabes dorigine yéménite et les Reer Hamer) lutilisent
par contre régulièrement. Il en est de même des commerçants
qui travaillent avec les pays de la péninsule Arabique.
LÉrythrée
veut elle aussi contenir linfluence de lÉthiopie. Ce pays est
son ancienne puissance tutélaire avec laquelle elle est encore en conflit
larvé pour la délimitation dune frontière commune.
Djibouti est le principal débouché maritime naturel de lÉthiopie.
Cette situation place ce petit État centré sur la ville portuaire
de Djibouti en position de force face à lÉthiopie. Cependant,
les territoires du Somaliland et du Puntland exercent, depuis leur accès
à lautonomie, une concurrence et une alternative commerciales et
politiques au détriment du port de Djibouti. Beaucoup de Djiboutiens sont
donc favorables au rétablissement de lÉtat somalien qui reprendrait
le contrôle de ces deux régions notamment au niveau fiscal et lutterait
contre la contrebande. En outre, une Somalie reconstituée pousserait les
Éthiopiens à favoriser Djibouti, le plus petit pays et le moins
menaçant de la Corne de lAfrique.
LÉthiopie,
de son côté, veut échapper par lintermédiaire
dun Somaliland et dun Puntland et plus généralement
dune Somalie éclatée à lenclavement de son territoire
depuis lindépendance de lÉrythrée en 1993. Elle
veut par ailleurs éliminer tout mouvement pan-somalien. Celui-ci est encouragé
aujourdhui par certains milieux islamistes. Ils considèrent que cest
leur idéologie qui est, la plus, à même de créer le
mouvement qui refera lunité de la Somalie en dépassant les
clivages claniques, régionaux et sociaux. Cette idéologie est aussi
considérée comme le moyen de réaliser le projet de la «Grande
Somalie».
Ainsi, la Somalie est devenue malgré elle le lieu
des rivalités régionales et internationales ainsi que le lieu des
guerres par procuration.
Les possibles évolutions |  |
Actuellement, le Puntland sorganise dans une autonomie par rapport
au reste de la Somalie. Ce dernier, hormis le Somaliland, connaît plus ou
moins des crises humanitaires, politiques et économiques.
Ces différentes
entités reconstituent la situation précoloniale pendant laquelle
lespace somali et plus encore le monde somalien nont jamais été
réunis dans un seul État. Il y a eu par contre des chefferies locales,
des sultanats, des émirats, des confédérations nomades et
des cités-États. La période coloniale a rassemblé
ces territoires disparates et leurs populations.
LÉtat somalien
naura vécu que près de 30 ans. Son faible enracinement, la
puissance du lien clanique et le fait de ne pas avoir fourni de services importants
(au niveau de léducation, du social, du développement économique,
de la sécurité et dun État de droit) à une population
souvent nomade expliquent entre autres sa disparition. Le modèle occidental
de l'État ne semble donc pas transposable aux réalités somaliennes.
Cest pourquoi, le projet de restauration dun État somalien
ne pourra se faire le cas échéant quà long terme et
sur la base d «États somaliens régionaux» stabilisés.
Toutefois, la sécurité des personnes et des biens ne devrait pas
simposer immédiatement. Ce rétablissement ne pourra se réaliser
durablement que dans le cadre dun État confédéral.
Celui-ci devra surtout prendre en compte les autonomies régionales, acquises
depuis 1991 et qui sidentifient plus ou moins aux réalités
nomades et claniques.
Pascal Péroche
avril
2006