CORSE, LE DESTIN D'UNE ÎLE
| Plusieurs îles
méditerranéennes font désormais partie de l'Union Européenne,
Malte, Chypre, la Sardaigne, La Sicile, les Baléares, les îles grecques
Toutes y apportent leur problématique singulière. Le phénomène
insulaire appelle, de ce fait, quelques approfondissements. Il faut pour le comprendre
remonter loin. Le temps et l'espace y sont en effet indissolublement liés.
Ces isolats, sociétés poussées en marge des grands courants
de civilisation, étonnent par leur originalité.
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Leurs
membres ont choisi des implantations géographiques pour la protection naturelle
qu'elles offrent. Leur cadre de vie est donc souvent montagneux et désertique.
La combinaison vitale qui s'y élabore est équilibre de survie matérielle
et d'épanouissement culturel. Cet équilibre est fait de ses luttes,
de ses difficultés, de ses contradictions et de ses tensions. Pour se réaliser,
celui-ci doit bénéficier d'un consensus collectif exceptionnel.
L'attachement de chacun au groupe n'a d'égal, bien souvent, que les qualités
guerrières qui s'y révèlent pour le défendre après
avoir contribué à le forger.
Clan et communautés sont
deux réalités groupales que les Corses ont, expérimentées
depuis l'aube des temps. Ces deux réalités s'entrecroisent encore
aujourd'hui et se combattent à travers des logiques contraires. L'une et
l'autre ont traversé les âges et se sont transformées dans
ce parcours.
L'implantation humaine en Corse remonte à des millénaires.
" Montagne dans la mer ", elle abrite à l'origine une communauté
humaine dont les récits de Diodore de Sicile nous révèlent
les caractères singuliers. Quelle que soit son origine ethnique, l'homme
de Cyrnos a organisé ici une vie communautaire hiérarchisée.
La ruche sauvage appartenait à son premier découvreur. Les troupeaux
étaient libres, chacun respectant spontanément les marques signalant
l'appartenance des bêtes. Bien des survivances dans les murs insulaires
attestent encore la pérennité des lointaines racines.
Une île en mer |  |
Les sociétés insulaires ont cependant, à l'abri
de leurs protection naturelle, toujours entretenu des contacts multiples avec
les autres sociétés humaines. C'est une règle sociale qui
ne se dément pas. En période faste, c'est - à -dire en temps
de paix et en pleine possession de ses choix, le microcosme insulaire rayonne,
s'enrichit. Il élabore une synthèse vitale d'éléments
techniques culturels et religieux, toujours adaptée à son échelle
et à son terrain de vie. L'histoire des îles méditerranéennes
est fertile en exemples de réussites remarquables. On peut y voir de véritables
laboratoires de civilisations.
L'île de Corse a connu, elle aussi,
des périodes brillantes d'autonomie lors desquelles elle s'est révélée
à elle - même ses véritables dimensions politiques et utopiques
en même temps que ses limites. Dans l'orbite de la plus grande puissance
commerciale et bancaire de son temps, la cité - Etat de Gênes puis
de la puissance étatique montante qu'était la France, elle a devancé
puis finalement épousé les idéaux politiques de ces deux
entités étatiques pour en faire profiter ses élites. En bref,
la société insulaire est " naturellement " tout le contraire
d'une enfermée. Elle intègre dans son microcosme ce qui traverse
l'esprit du temps et en fait sa propre synthèse.
En même temps,
l'île est un espace têtu, impossible à intégrer. Toute
volonté d'intégration la précipite dans une situation de
dissymétrie, que l'entité partenaire soit elle-même insulaire
ou non. Or la loi qui régit les rapports de dissymétrie est telle,
qu'entre deux entités en présence, elle s'exprime d'une façon
quasi balistique. En l'absence de toute intervention modératrice, on observe
un renforcement du pouvoir du plus fort, avec en retour une dépendance
accrue du plus faible.
Généralement, cette situation ne s'installe
pas dans la passivité. En Corse, l'histoire a conservé des traces
de la résistance farouche opposée par les insulaires à la
conquête romaine. Après le déclin de Rome, l'histoire de ce
peuple ne fut qu'une longue suite d'épisodes tragiques. Aux incursions
de toute nature, les réactions des microcosmes montagnards repliés
dans les hautes vallées furent héroïques mais trop peu coordonnées
entre elles, à l'échelle de cette grande île, souvent impénétrable.
L'administration
de Gênes, permanente de la fin du XVe au XVIIIe siècle fut, avant
la lettre, une entreprise de type colonial jamais acceptée. L'épisode
final de la lutte pour secouer le joug génois rassembla toutes les forces
de l'île, y compris les religieux qui en furent un des leviers importants.
Amarrage |  |
Plus tard, les Corses ne purent qu'être séduits par les
idéaux de la révolution française dans le contexte monarchique
qui était celui de l'Europe d'alors. Ils avaient été en 1763,
le point de mire de toute l'Europe éclairée, en se dotant d'une
constitution démocratique comportant une assemblée populaire. Malgré
cette convergence idéologique, les effets de notre loi de dissymétrie
ne furent pas évités. La France monarchique avait appliqué
des méthodes colonisatrices, la révolution lui substitua des idéaux
égalitaristes. La tournure jacobine imprimée à l'Etat français
renforça encore le phénomène de déséquilibre.
L'île subit le sort des provinces françaises face à un centralisme
grandissant. Mais, elle fut encore l'objet de dispositions qui en firent "
la marge de la marge ".
En effet, un siècle durant, jusqu'au
début du XXe siècle, une taxe frappait les produits venus de Corse
en France continentale alors que les produits français arrivaient en Corse
librement. Cette disposition visait en principe à protéger le territoire
français de l'entrée de produits italiens qui auraient transité
en contrebande par la Corse. Elle eut pour effet, ici, d'accentuer la pression
des produits importés sur les produits locaux et de mettre les capacités
productives de l'île en état de choc. Face à la Révolution
industrielle européenne, tout esprit d'entreprise se heurta à des
échecs successifs. Lentement, le pays allait s'habituer à la consommation
de produits extérieurs, situation qui ne s'est plus inversée depuis.
Tel un espace captif, ses échanges séculaires liés avec la
Sardaigne ou les rivages italiens, du fait de la proximité favorable au
petit cabotage, furent coupés par des barrières forgées par
l'appareil institutionnel français et un système de liaisons intégrées
au service public national subventionné " par la métropole
" se mit en place, comme dans tout l'empire colonial français. Le
parallèle n'est plus à faire avec les Antilles françaises.
Dans
le même temps, les jeunes Corses bénéficiaient de l'égalité
de traitement devant l'enseignement avec les jeunes continentaux. Une chance qu'ils
n'ont pas laissé passer. Ils vécurent leur destin individuel en
s'expatriant. Leurs qualités humaines et guerrières héritées
de l'histoire convinrent parfaitement aux ambitions colonisatrices d'une France
démographiquement affaiblie. Le destin du Corse était dès
lors tout tracé : fonctionnaire ou militaire. L'aventure coloniale était
faite pour séduire son tempérament de chef et de guerrier en même
temps qu'elle utilisait ses facultés d'adaptation innées. La fin
de la période coloniale et la saturation de la fonction publique sur le
continent vit se tourner une page d'un mode d'articulation de la Corse au continent
français. Elle laissa les Corses de la diaspora dispersés au sein
de l'empire colonial défunt, à contre - courant de la décolonisation,
soit repliés sur le continent, en symbiose avec les mouvements régionalistes
naissants ,soit encore sur la Corse même, confrontés désormais
au spectacle de son abandon. Trois types d'expériences qui vont fragmenter
le corps social insulaire et l'ouvrir sur des destins différents, avec
une conscience collective nouvelle, travaillée par ces mutations.
De
prés ou de loin, mythifiant leur île ou surestimant les potentialités
créatrices d'un espace resté captif à leur insu, chacun de
ces fragments de la population insulaire va ainsi courir vers son nouveau destin,
le plus souvent en ordre dispersé.
Quelle économie et quelle société aujourd'hui ? |  |
De nouveau liés au devenir de leur île pour la plupart,
de près ou de loin, les jeunes voient depuis les années 60, se fermer
devant eux les possibilités de carrière à l'extérieur
et refusent de plus en plus de " partir ", phénomène observé
dans la plupart des provinces françaises.
Ils se trouvent face à
une île exsangue, vidée des forces vives de sa population par la
guerre et par l'exil ; économiquement archaïque et comme enkystée
dans un processus de lente marginalisation. Les besoins d'une restructuration
administrative et économique s'y font urgents. Le grand tourisme méditerranéen
moderne aborde en Corse. Les possibilités productrices de l'île s'avèrent
insuffisantes, son infrastructure, peu prête à répondre à
cette nouvelle demande. On assiste à une tentative de production indigène
qui pourrait dans certains cas déboucher sur le marché touristique.
Dans le même temps, l'état des prix dans l'île préoccupe.
On l'explique par le coût des transports. L'insatisfaction liée aux
premiers pas de la modernisation des années 1960-1970 va être la
source d'une vague de mouvements sociaux avant et après la déflagration
d'Aléria, en 1975.
La mise en place en 1975 de la bi - départementalisation
et de la " continuité territoriale " est une première
réponse institutionnelle à la crise de confiance larvée qui
s'installe entre certaines franges de la population corse et l'Etat. La mise en
place de la continuité territoriale va permettre l'acheminement en Corse
des produits en franchise, grâce aux aides institutionnelles de l'Etat.
Mais cette disposition est l'expression économique à nouveau des
règles de rentabilité élaborées pour des échelles
nationales et le bénéfice de cette franchise est assorti d'une condition
: porter sur un volume minimum. Cela interdit l'application des effets de cette
disposition aux produits non - groupés et défavorise les petits
chargeurs, majoritaires en Corse. Autrement dit, elle amène les grosses
unités de consommation du tourisme et les grandes unités de distribution
de l'île à privilégier un flux régulier d'importation
qui leur permette de profiter des avantages de la continuité territoriale.
Celles-ci ne s'adressent à prix égal à la production locale
que pour répondre à des pointes de leur demande. Les conditions
productives se font de plus en plus précaires dans l'île où
l'on encourage et décourage tour à tour les initiatives. Aussi,
les grandes cultures de la plaine orientale qui avaient bénéficié
des aides de l'Etat quelques années auparavant se voient proposer des primes
à l'arrachage. Un exemple parmi d'autres des effets contradictoires et
distincts qu'entraînent ici des décisions prises ailleurs pour d'autres
perspectives, et relayées dans l'île par les médiateurs qui
en tirent pouvoir et prébendes.
Les effets des mécanismes
précédemment décrits ont amenuisé la production au
point qu'elle représente aujourd'hui moins de 3,5% du PIB de l'île.
En l'espace de quarante ans, la société corse est devenue tertiaire
et urbaine. La distribution est devenue le principal secteur économique
rentable malgré les handicaps liés aux forts déséquilibres
saisonniers dus au tourisme. Cependant, elle s'adresse à un marché
captif à consommation imposée. Ce qui permet un pôle de rentabilité
attractive. Les revenus distribués par ce secteur demeurent saisonniers
et l'on comprend que cette économie, presque uniquement basée sur
la consommation, dépende principalement des revenus issus des emplois publics.
Ce qui explique que le problème posé au niveau national pour cette
catégorie de salarié ait revêtu à plusieurs reprises
dans l'histoire sociale récente de cette île, un caractère
explosif. Le dernier épisode conflictuel qui oppose les fonctionnaires
à l'Etat est celui du référendum sur le retour de la Corse
à une circonscription régionale unique. Les fonctionnaires, inquiets
de la suppression probable de postes liés à la fin d'une bipolarité,
qui leur apparaît plus comme une source d'équilibre des forces de
distribution de prébendes que comme une sur- administration pléthorique
et paralysante, refusent massivement cette exigence de modernisation administrative
libérale de l'île qui les précipite vers des rivages inconnus
et met en question leur principale source de survie.
La solidarité
qui entoure généralement ces protestataires d'un nouveau genre,
qui s'érigent en acteurs clé du futur de l'île, invite à
explorer ce qui sous-tend ce malaise social et plus largement celui d'une société
tout - entière, profondément bouleversée dans ses fondements
depuis quarante ans et dépourvue de la maîtrise de ses choix, en
dépit de statuts particuliers qui ne lui concèdent qu'une autonomie
de façade. On découvre alors la psychologie individuelle et collective
spécifique qui s'articule à ces grandes manifestations de protestation,
les idéologies qui travaillent l'identité collective en profondeur
depuis des décennies sinon des siècles, les structures qui les ont
engendrées et enfin l'incontournable clanisme. La société
insulaire porte ainsi en elle sa mémoire millénaire, ferment de
différence émergée en clair dans la conscience des individus,
éclatée en diaspora, ou enfouie au plus profond de l'île,
prêtes à surgir d'une façon inattendue " pour les gens
d'en face ". Les décennies qui viennent de s'écouler ont brutalement
accéléré l'histoire de l'île, déstabilisé
des structures que l'on croyait immuables, fragmenté l'identité
collective, et déraciné de plus en plus le migrant de son ancrage
insulaire.
Horizon |  |
Car l'île se trouve, à n'en pas douter, à un nouveau
tournant de son histoire. L'avancement de la politique d'intégration européenne
en direction des pays du Sud comme de l'Est, polarise désormais les priorités
et incite à se poser quelques questions en termes prospectifs. La Corse
n'est plus en zone de priorité pour l'Europe. Les investissements réalisés
dans le cadre des précédents plans n'ont pas inversé les
tendances à la tertiarisation mais plutôt accentué l'urbanisation
et la désertification des zones de montagne, espace à prendre pour
servir les fins stratégiques d'une Europe préoccupée d'assurer
ses relais défensifs en Méditerranée occidentale.
Deviendra-t-elle
à cause de sa beauté, la résidence de luxe de tous les nantis
de l'Europe, sorte de Capri à l'échelle européenne ? Ou,
épargnée par la baléarisation, sera-t-elle aujourd'hui livrée
aux Tours operators , et transformée en bronzarium pour les vagues déferlantes
des foules citadines ? L'expérience de la dégradation des sites
méditerranéens sous la pression touristique, invitent les écologistes
insulaires à diffuser leur message de prudence devant des normes européennes
abstraites, non adaptées aux fragiles microcosmes insulaires, non pour
stériliser le développement à venir de l'île mais pour
tenter d'harmoniser ici la coexistence entre homme et nature, trop facilement
destructrice.
Ile de la Méditerranée, la plus riche en eau
et en forêts, la chance de la Corse serait sans doute de pouvoir miser aujourd'hui
sur les toutes nouvelles technologies (technologies douces, techniques de communication)
et de tirer parti de sa situation de carrefour entre Nord et Sud, ce qui rendrait
moins lourd les " handicaps géographiques de l'insularité "
tout en préservant son identité. L'Europe a mis à la disposition
des zones frontalières des outils et instruments financiers dont pourraient
plus largement se servir les Corses pour entrer dans cette ère de la communication
et de la société de la connaissance avec les atouts majeurs, qu'elles
pourrait tirer de sa culture et de la créativité de sa jeunesse,
pour peu qu'on la laisse s'exprimer librement, dans l'espace d'une méditérranéïté
retrouvée et d'une confraternité culturelle réévaluée.
Il n'est pas sûr que ses élites en mesurent la portée créatrice,
frileusement repliées qu'elles sont sous le parapluie étatique,
faute d'alternatives crédibles.
L'utilisation que les Corses font
de ces instruments est loin d'être à la hauteur de leurs potentialités.
Nantis d'un statut particulier, où une certaine marge d'expérimentation
est cependant possible, si faible soit-elle, ils disposent, d'instruments d'action
qui pourraient répondre à ces desseins, pour peu qu'une volonté
politique s'exprime de part et d'autre. Pour l'heure, après le non au référendum
sur le statut régional, celle-ci ne semble plus au rendez-vous. Le "
peuple " a - paraît-il - tranché.
Porte - avion ? Usine
à touristes ? Serait-il interdit de voir la Corse réaliser - face
à l'Europe et avec elle - sa vocation de beauté et de qualité
? Plus que jamais cette nouvelle donne européenne aura besoin de ces enclaves
culturelles alternatives, de ces traits d'union entre les continents que sont
naturellement les îles. Avec une France décentralisée qui
tente de retrouver, en dépit de son héritage régalien et
de ses fortes résistances au changement, le chemin de ses marches et le
goût de sa diversité, on peut penser la mise au point de réglementations
qui, dans une vision qualitative, effacent les effets des mécanismes aveugles.
Pour redonner son destin d'île à une Corse qui, avec ses soeurs méditerranéennes,
enrichira de ses différences, la construction d'une Europe multiculturelle.
A condition bien sûr que l'Europe se penche elle- aussi sur le destin spécifique
de ses îles, pour les préserver du rouleau compresseur de directives
adaptées à un ensemble continental immense.
Qu'adviendra-t-il
sinon, de cette histoire millénaire qui par - delà les tourmentes
de l'histoire générale, nous apport le témoignage vigoureux
d'un petit peuple parvenu à maintenir à bout de bras certains traits
d'un mode de vie et de pensée original en plein siècle d'uniformisation
? Parviendra-t-il à préserver dans un cadre européen ce qu'il
en reste, voire même à tracer, à partir de ses voix intérieures,
des voies possibles pour le futur qui dépassent par leur portée
le cadre étroit de son territoire ?
Wanda Dressler
CNRS-Ladyss