PYINMANA, LA NOUVELLE CAPITALE DU MYANMAR

Une dictature militaire féroce dirige l'Union de Myanmar (ex-Birmanie) depuis plus de 40 ans. Ce régime totalitaire a commencé, le 7 novembre 2005, à déplacer les administrations centrales de Rangoun (Yangoun), l'ancienne capitale, vers Pyinmana. Cette ville, de près de 85 000 habitants, est située à 380 Km au Nord de Rangoun. Elle va accueillir, dans ses environs, les principaux ministères-clés (intérieur, défense, affaires étrangères, transports, énergie, agriculture, information c'est-à-dire la propagande) de la junte.

Les raisons de ce transfert seraient d'ordre :

stratégique
psychologique
financier


stratégique. début

Le nouveau siège du pouvoir est situé au Centre du Myanmar. De là, le régime militaire veut contrôler plus efficacement le pays et notamment les États Chan, Chin, Karen et Kayah (voir la carte). Ces régions sont peuplées, principalement, de minorités plus ou moins rebelles au pouvoir central.

L'ancienne capitale, Rangoun, forme une agglomération de 5,3 millions d'habitants environ. Cette métropole est peuplée de minoritaires et surtout de Birmans (l'ethnie dominante). Ses habitants sont, pour beaucoup, politisés et hostiles au régime non-démocratique qui les gouvernent. C'est pourquoi, la junte craindrait une action combinée, entre un soulèvement populaire et/ou une intervention militaire extérieure, pour la renverser.

En effet, le régime myanmar a été inclus, comme celui de Saddam Hussein, dans "l'axe du mal" par le gouvernement américain. En 2003, une coalition menée par les États-Unis d'Amérique a engagé une intervention militaire en Irak. Le dictateur de Bagdad et son régime ont été renversés. Les généraux myanmars, craignant de subir le même sort, auraient, alors, décidé de déplacer la capitale.
Les gouvernements des États voisins du Myanmar soutiennent, plus ou moins, la junte de ce pays. Ils pourraient, de ce fait, refuser que leur territoire serve de point d'appui à un engagement, notamment terrestre, de l'armée américaine contre la junte myanmare. Dans ces conditions, il reste les seules voies aérienne et maritime pour une action militaire. Rangoun est implantée près de la Mer des Andamans. Cette situation offre, donc, un cadre favorable à une intervention aréo-navale menée à partir de porte-avions et de croiseurs.

Pyinmana est, par contre, située à l'intérieur des terres, à 400 Km environ de la mer, dans une zone étroite entourée de montagnes. Des fortifications souterraines y auraient déjà été construites. Cette ville est, aussi, éloignée de l'Irraouaddi, l'artère fluviale du pays. Le déplacement de la capitale permettrait au régime d'échapper à la pression populaire et de rendre, plus difficile, les actions militaires américaines.

La libération et le contrôle du Myanmar nécessiteront un engagement militaire (troupes, moyens matériels) massif et durable. Or, le Moyen-Orient (l'Irak et l'Iran entre autres) demeure, aujourd'hui et pour très longtemps, la région mondiale prioritaire de la diplomatie et des engagements militaires américains. Les enlisements, militaire et politique, actuels des États-Unis d'Amérique en Irak ne plaident donc pas, actuellement, en faveur d'une telle intervention.

À l'inverse de Rangoun, le site de Pyinmana offre l'avantage, pour la junte, d'être plus proche des frontières de la Chine et de la Thaïlande, ses principaux soutiens extérieurs. Une aide de leurs gouvernements ou une fuite des membres du régime myanmar vers ces pays en serait plus rapide.

psychologiquedébut

Le déplacement de la capitale myanmare est l'expression d'un régime paranoïaque. Seules les institutions administrative (les ministères) et politique (le gouvernement militaire) et les moyens de télécommunications sont transférés. La junte souhaite se mettre, le plus possible, à l'écart et à l'abri de la population de Rangoun qu'elle craint. En cas de révolte populaire et/ou d'intervention militaire extérieure, une partie des fidèles de la junte pourrait l'abandonner pour se rallier aux opposants actuels. Afin de contrer cette éventualité, les généraux myanmars auraient déplacé la capitale pour mieux contrôler leur entourage, aujourd'hui, isolé près de Pyinmana.

La junte militaire s'appuie sur un ultra-nationalisme birman et bouddhiste. Or, Pyinmana est située au coeur des régions d'ethnie birmane. La région de la nouvelle capitale est rurale, plus traditionnelle et moins ouverte, sur le monde extérieur, que Rangoun. Celle-ci était l'ancienne capitale coloniale. Le transfert du centre politique du pays serait, aussi, un moyen pour les généraux myanmars de refuser et de dépasser l'histoire coloniale.

La ville de Pyinmana a abrité en outre, pendant la Seconde Guerre mondiale, le quartier général du principal groupe de la Résistance birmane face à l'occupation japonaise. Les résistants birmans y menaient, parallèlement, la lutte pour l'Indépendance de la Birmanie vis-à-vis du Royaume-Uni, l'ancienne puissance coloniale. En installant la nouvelle capitale, à Pyinmana, le régime militaire chercherait, ainsi, à s'identifier à ce symbole historique pour le récupérer.
Ce mouvement de résistance était mené par le père d'Aung San Suu Kyi. Le choix de Pyinmana pourrait correspondre, également, à une provocation des généraux contre elle. Cette figure emblématique de l'opposition démocratique myanmare est, toujours, maintenue en résidence surveillée.

Par ailleurs, en dernier ressort, la junte pourrait accepter une division du pays afin de se maintenir au pouvoir. Les généraux contrôleraient mieux la Haute-Birmanie (une région historique du pays), et ce, depuis les environs de Pyinmana.

Les dirigeants militaires du Myanmar sont, pour beaucoup, superstitieux. Des astrologues leur auraient prédit un désastre s'ils restaient à Rangoun. Cela pourrait être une autre raison du déplacement de la capitale. Ou bien un prétexte.

La dictature militaire myanmare constitue l'un des régimes les plus criminels de la planète. Elle a mené le pays à la faillite. Elle le conduit, sans doute, à son éclatement (voir mon article : "Le Myanmar, une future Yougoslavie ?", Lettre n°78 du GDM).

La création ex-nihilo d'une nouvelle capitale, près de Pyinmana, pourrait représenter un moyen pour les généraux de laisser une autre empreinte dans l'Histoire du pays. Ce serait, aussi, un moyen d'imiter les anciens rois birmans. Ils créaient leur propre capitale afin de satisfaire leur orgueil.

À cet effet, la junte militaire prévoit, déjà, de renommer la nouvelle capitale.

Le transfert de la capitale serait, donc pour les dirigeants militaires, un moyen de s'affirmer face à leur peuple et au reste du monde.

Toutefois, ce déplacement, très coûteux dans un pays extrêmement pauvre, est le signe d'un régime aux abois qui cherche à fuir son peuple.

financierdébut

Le transfert de la capitale devrait s'achever en 2006. Il permettrait, parallèlement, un recyclage de l'argent issu du trafic de la drogue au moyen de l'achat et de la revente de terrains. Il représenterait, aussi, un nouveau moyen de s'enrichir indûment par la création de bâtiments et de quartiers administratifs civils, militaires et diplomatiques, d'un aéroport, etc. La main d'oeuvre utilisée serait constituée, notamment, de prisonniers politiques et de droit commun. Elle compterait, aussi, de nombreux membres (hommes, femmes, enfants et vieillards) de la population locale réquisitionnés pour des corvées. Ce travail, forcé et gratuit, est une pratique ordinaire mise en place par la junte myanmare. Des sociétés privées contrôlées par les militaires au pouvoir ou par leurs proches en assureraient l'exécution.

Cependant, le transfert de la capitale devrait être remis en cause par un gouvernement civil au bénéfice de Rangoun. Il s'agirait de revenir sur la décision de la junte militaire mais aussi de répondre à une tradition historique et à la volonté de la majorité de la population.

Pascal Péroche

 
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