L'ISLAM REPRÉSENTE-T-IL UN DANGER POUR L'OCCIDENT ?

En présence des diverses campagnes menées contre l'Islam actuellement, Philippe Arnaud, correspondant des Amis du Monde diplomatique pour l'Indre-et-Loire, a élaboré une série de réponses abordant les différents aspects de cette question.
Nous sommes heureux de publier ses réflexions.

1. L'Islam présente-t-il un danger démographique ?
2. L'Islam présente-t-il, pour l'avenir, un danger démographique ?
3. L'Islam présente-t-il un danger économique ?
4. L'Islam présente-t-il un danger pour les sources d'énergie ou les matières premières ?
5. L'Islam présente-t-il un danger scientifique ou technologique ?
6. L'Islam présente-t-il un danger culturel ?
7. L'Islam présente-t-il un danger en raison de son intolérance religieuse ?
8. L'Islam présente-t-il en raison des préceptes du Coran ?
9. L'Islam présente-t-il un danger pour la civilisation chrétienne de l'Europe ?
10. L'Islam présente-t-il un danger du point de vue militaire ?
11. L'Islam présente-t-il un danger par son unité ?
12. L'Islam présente-t-il un danger par son entrisme dans les sociétés occidentales ?
13. L'Islam ne fait-il actuellement que reprendre une phase d'expansion agressive qui a débuté avec ses origines ?
Tentative de synthèse


1. L'Islam présente-t-il un danger démographique ?début

On a coutume de dire que les musulmans forment une communauté de plus d'un milliard d'habitants. Cela paraît impressionnant par rapport à l'Europe occidentale ou à l'Amérique du Nord.

Néanmoins, ce chiffre est du même ordre de grandeur que celui de la Chine, de l'Inde, ou que celui de l'ensemble des pays de civilisation occidentale (Europe, continent américain, Australie, Nouvelle-Zélande, Israël, anciens pays de l'Ouest de l'URSS, y compris la Russie). En outre, du point de vue national, les deux pays musulmans les plus peuplés sont l'Indonésie et le Nigeria – aux deux extrémités de l'arc musulman et fort loin de son cœur – et ils ne viennent que bien après les États-Unis (285 millions d'habitants).

2. L'Islam présente-t-il, pour l'avenir, un danger démographique ?début

Dans les années 60 et 70, les pays musulmans avaient des taux de fécondité – et de croissance – impressionnants.

Toutefois, de 1981 à 2001, on a assisté à une forte baisse de cette même fécondité. Pour ne prendre que
les plus peuplés – ou les plus significatifs – l'Indonésie, entre ces deux dates, est passée de 4,1 à 2,7, le Pakistan de 6,3 à 5,6, l'Egypte de 5,3 à 3,5, l'Algérie de 7,3 à 3,1, le Bangladesh de 6,3 à 3,3. Il est vrai que même ces derniers chiffres sont plus élevés que ceux de l'Europe, mais le mouvement de décrue s'est aussi opéré dans un laps de temps beaucoup plus bref que celui des pays occidentaux et il ne semble pas devoir cesser, au moins jusqu'aux années 2015-2020.

3. L'Islam présente-t-il un danger économique ?
début

Jusqu'à présent – que ce soit pour s'en féliciter ou pour le déplorer – il est à noter qu'aucun pays musulman ne figure parmi les grandes puissances industrielles de la planète. Les deux seules puissances non occidentales qui comptent ne sont, jusqu'à maintenant, que la Chine et l'Inde (et encore relativement). Nulle part un pays musulman n'est grand producteur de voitures, d'avions, de machines-outils ou d'appareils audiovisuels, voire de produits primaires tels que l'acier ou les métaux non ferreux.

4. L'Islam présente-t-il un danger pour les sources d'énergie ou les matières premières ?
début

La question, à dire vrai, ne se pose que pour le gaz et le pétrole. Mais ces deux sources d'énergie se trouvent en abondance en d'autres lieux : Russie, Angola, Venezuela, Amérique du Nord, mer du Nord, etc.
En outre – on l'a vu depuis 1973 – les pays occidentaux ont su faire de substantielles économies et développer des sources d'énergie alternatives (nucléaire, hydraulique, solaire, géothermique, éolien, etc.). Par ailleurs, les matières premières non énergétiques (fer, minerais rares, or et argent) sont largement dispersées hors des pays musulmans (Russie, continent américain, Australie, Afrique sub-saharienne) et les économies occidentales peuvent, de manière certes secondaire, mais non négligeable, recourir au recyclage des matières premières.

5. L'Islam présente-t-il un danger scientifique ou technologique ?
début

La réponse est la même que pour les items précédents. Nulle part des instituts de recherche pure ou de recherche appliquée n'existent en terre d'Islam (et ne sont pas prêts de voir le jour). Le seul pays qui ferait exception serait le Pakistan, mais il pèse peu au regard de son voisin indien. Ce n'est pas de si tôt que l'on verra des instituts de recherche musulmans tenir la dragée haute aux Intel, IBM, Monsanto, Fujitsu ou autres Siemens.

6. L'Islam présente-t-il un danger culturel ?
début

Actuellement, la culture "consommée" en Occident – arts de la vue, de l'ouïe ou littérature – est, pour l'essentiel, issue de ce même Occident (à l'instar du commerce européen, très majoritairement intra européen), en y incluant l'Amérique latine. Les seules cultures ayant pénétré de façon significative le monde occidental sont celle du Japon (sports de combat, cuisine, bonsaï, ikebana) et, plus, généralement, celles de l'Extrême-Orient (religions, médecine, techniques de méditation).

À cet égard, l'apport du monde musulman ne tient pas la comparaison.

Même les plus récents films à succès, actuellement, proviennent plus de l'Extrême-Orient que du monde musulman. Le rap ou le raï ne sont, à cet égard, que phénomènes marginaux.

7. L'Islam présente-t-il un danger en raison de son intolérance religieuse ?
début

Dans ses souvenirs de jeunesse, Elias Canetti, né en Bulgarie, raconte que sa famille était issue de juifs espagnols chassés de la péninsule par les Rois catholiques. Réfugiés dans l'empire ottoman, ces sépharades n'avaient jamais eu à souffrir de leurs souverains, ce qui n'était pas le cas de leurs coreligionnaires des pays chrétiens des Balkans (et ce fut aussi pour cette raison que, par reconnaissance, nombre d'entre eux conservèrent la nationalité turque).

Par ailleurs, à l'époque de la Contre Réforme en Europe centrale (environ 1600-1730), les luthériens et calvinistes hongrois trouvèrent dans l'empire ottoman une tolérance dont ils ne bénéficiaient guère dans le royaume voisin des Habsbourg. Sur ce chapitre-là, nous n'avons, nous Occidentaux, guère de leçons à donner – des Cathares à l'Ulster, des poursuites de Mary Tudor à celles d'Olivier Cromwell, de la guerre de Trente ans à la répression des Camisards. J'ajoute, par ailleurs, qu'en Inde la minorité musulmane figure davantage parmi les persécutés que parmi les persécuteurs.

8. L'Islam présente-t-il un danger en raison des préceptes du Coran ?
début

C'est là un sujet sensible. Je n'ai jamais lu le Coran et veux bien accepter toutes les sourates citées par les détracteurs de l'Islam où il est question de sang, de violence, de sujétion, de conquête, etc. Néanmoins, cette démarche ne me semble pas convaincante Elle rappelle ces écrits où l'on "démontre" que les anciens Egyptiens détenaient déjà notre savoir astronomique car, en multipliant la base de la grande Pyramide par tel ou tel nombre, on obtiendrait la distance moyenne de la Terre au soleil, en divisant la racine carrée de la hauteur par tel autre nombre, on tomberait sur l'aphélie de Mars, etc. Avec un tel système, on prouve n'importe quoi.

Les diverses pulsations par lesquelles s'étendit l'Islam tiennent plus à des pouvoirs forts ou à la faiblesse des voisins qu'à des desseins messianiques.

Le schéma d'expansion fut le même que celui des Anglais et des Néerlandais aux dépens d'empires ibériques en déliquescence, ou, aujourd'hui, du dynamisme des Églises protestantes, en Amérique latine, aux dépens de l'Église catholique. Mais "la vertu conquérante de l'Islam" relève du même type d'explication que "la vertu dormitive de l'opium" ou autres burlesques tautologies telle que "la mémoire de l'éléphant" ou "la somnolence de la marmotte".

9. L'Islam présente-t-il un danger pour la civilisation chrétienne de l'Europe ?
début

Encore faudrait-il que celle-ci soit encore chrétienne – si elle le fut jamais ! On connaît, à cet égard, la thèse de Jean Delumeau : la mise en pratique des canons du Concile de Trente (à partir de 1570) révéla que l'Occident, au fond, n'avait jamais été christianisé. Sous des gestes, des cérémonies, des pratiques, la grande masse des Français était en fait restée païenne. C'était là un genre de catholicisme dont, plus tard, l'agnostique Maurras, contemporain, par sa naissance, du Concile Vatican Ier, devait fort bien s'accommoder : un catholicisme d'empire romain (avec ses pontifes et ses brodequins), un catholicisme de la pourpre, de la pompe et des prébendes, un catholicisme des croisades et des petits fours chez le préfet. Aujourd'hui (je ne porte pas de jugement) la France, dans les deux religions chrétiennes les plus représentées sur son sol, est déchristianisée, y compris dans les rites.

Les préceptes alimentaires ne se traduisent plus que par la présence d'une barquette de poisson, les vendredis, dans les restaurants d'entreprise. Quant à la marque de religiosité la plus nette, elle ne se trouve que dans les funérailles, ce qui n'est guère significatif ! Nombre de ceux qui s'inquiètent de la progression de l'Islam sont incapables de citer l'évangile ou l'épître du dimanche précédent, de réciter le Credo de Nicée, d'entonner les premières paroles du Magnificat ou d'énumérer plus de cinq ordres religieux.
Mais allons jusqu'au bout et imaginons que, dans 50 ou 100 ans, la France se convertisse à l'Islam. D'un point de vue théologique, quelle importance cela aurait-il ? Aucune. Si l'on croit en Dieu – le Dieu des catholiques, par exemple – ce bouleversement entrerait dans les desseins de la Providence.
Certains s'inquiètent, ici et là, de la baisse des pratiques cultuelles, comme s'il s'agissait de la baisse du chiffre d'affaires d'une multinationale. Mais les Églises (catholique, luthérienne, réformée) ne sont en rien des multinationales. Les pasteurs, le pape, les évêques, les métropolites n'ont pas à se présenter devant Dieu le Père avec des histogrammes et des courbes, pour défendre les résultats de leur ministère, tels des PDG devant un conseil d'administration. Je discerne, dans ces préoccupations, des soucis très séculiers et nullement religieux. La religion y est instrumentalisée comme civilisation et non vécue comme foi.

10. L'Islam présente-t-il un danger du point de vue militaire ?
début

On rappellera que les États-Unis, avec les derniers développements de la guerre en Irak, ont un budget de la défense presque égal à celui de tous les autres pays de la planète réunis. Derrière eux, viennent des pays tels que le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, le Japon, Taiwan, Israël (qui tous appartiennent à l'aire occidentale et forment 75 % des dépenses militaires du monde). Dans les autres pays qui comptent, on a la Russie, la Chine, l'Inde, qui sont autant de pays non musulmans. De ceux-ci n'émergent que la Turquie et le Pakistan. Seul le Pakistan possède l'arme nucléaire – mais il est plus que neutralisé par l'Inde – et l'arme nucléaire ne garantit en rien la pérennité de la puissance du pays détenteur (on l'a vu pour l'URSS et on le constate, à un degré moindre, pour le Royaume-Uni ou la France). En outre, les principaux pays producteurs d'armes – et notamment d'armes lourdes – restent les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France, l'Italie, le Japon et, plus loin, la Chine ou Israël. Les pays musulmans dépendent fortement – et dépendront encore longtemps – de leurs fournisseurs étrangers.

11. L'Islam présente-t-il un danger par son unité ?
début

Peut-être est-ce la question par laquelle il faudrait commencer. Quel rapport y at-il entre l'Indonésie et le Nigeria ? Quel rapport entre ces pays et la Turquie ? Quel rapport entre la Turquie et l'Egypte ? Entre le Sénégal et le Pakistan ?

Des rapports au moins aussi distendus que ceux qui existent, dans le monde chrétien, entre une Russie orthodoxe, une Italie catholique et des États-Unis protestants.

À l'intérieur même du monde catholique, des pays tels que la France, l'Espagne ou l'Autriche se sont combattus, durant des siècles, avec un rare acharnement. Durant la dernière guerre, des catholiques bavarois, rhénans, piémontais, savoyards ou polonais n'ont pas été tendres entre eux. Et, du point de vue politique, dans un bloc aussi compact que l'Europe – même réduite à 15, même confinée aux 6 pays fondateurs – les dissensions n'ont pas manqué, dans tous les domaines, alors qu'il existe près de 50 ans d'institutions, de discussions, de travaux, d'échanges, de jumelages, de coopération.

La perspective – même dans les décennies à venir - du débarquement à Nice et au Lavandou, d'une armée de deux millions de musulmans – alliant, dans une impeccable unité, des artilleurs indonésiens à des parachutistes pakistanais et à des commandos de marine nigérians – semble un peu fantaisiste...

12. L'Islam présente-t-il un danger par son entrisme dans les sociétés occidentales ?
début

Il ne suffit pas, pour acquérir le pouvoir – et, surtout, pour le garder et le faire accepter – de recourir à des menaces telles que "Une arme nucléaire est dissimulée dans le Sacré-Cœur de Montmartre. Convertissez-vous ou nous la faisons sauter !". De tels scénarios ne relèvent même pas d'un pastiche de James Bond ! Pour prendre le contrôle d'une société, il faut y être intégré. On n'évoquera ici qu'un exemple. On a dit que la IIIe République (des années 1870 à 1914) avait été celle des protestants. Admettons-le un instant. Mais admettons aussi que si ces protestants combattirent la France catholique, ce ne fut pas comme protestants, mais comme laïcs.

On passera ici sur les corrections sensibles qu'il faudrait apporter à cette thèse (prédominance encore forte du catholicisme, concurrence et/ou collaboration avec la communauté juive). Restons-en provisoirement à cette thèse d'une France protestante. Si une telle "domination" fut possible, ce ne fut que par l'existence des protestants dans les élites de la société (la banque protestante, les entreprises protestantes, l'Université, les professions intellectuelles, la médecine, le barreau, la magistrature, les corps d'ingénieurs, le monde politique, le journalisme).

Où est, actuellement, l'équivalent musulman dans la société française ?

Nulle part. À supposer que les musulmans se forgent un tel dessein – avec les difficultés pratiques que cela suppose – il leur faudra, dans chacun des secteurs investis – université, presse, édition, finance, magistrature, médecine, barreau, industrie – frayer et fréquenter le monde non musulman. Or, le risque est grand, pour eux, que la forme ne l'emporte sur le fond, que le milieu social ne prédomine sur la communauté de croyance.

Je ne suis pas certain qu'un chirurgien musulman payé 6000 ou 7000 euros par mois se sente plus d'affinités avec son coreligionnaire terrassier qu'avec son confrère catholique… ou athée. Il faut une colossale force de caractère pour ne pas être absorbé par ces terribles dissolvants que sont l'instruction, la culture, la profession, les loisirs, le lieu de résidence, les revenus… et les fréquentations. Et la distribution des votes musulmans, aujourd'hui, ne profite pas uniquement – loin s'en faut ! – à la gauche, et, plus encore, à l'extrême gauche.

13. L'Islam ne fait-il actuellement que reprendre une phase d'expansion agressive qui a débuté avec ses origines ? début

La réponse nécessite quelques développements.

A. La grande période d'expansion musulmane s'étend des environs de 610, jusque vers 750. C'est alors l'Islam qui domine et mène le jeu. De 750 à 1050, il se stabilise. De 1050 à 1800, il reprend son expansion, en Afrique, en Asie centrale, en Inde et dans le monde malais.

Durant cette période, il est surtout connu et redouté en Occident sous sa variante ottomane.

Aux XIXe et XXe siècles, c'est l'Occident qui reprend l'initiative, et ne la perd qu'après 1945, avec les guerres de décolonisation.

Mais là aussi, à la différence de 1814 – où les coalisés s'emparèrent de Paris – ou de 1945 - où les Alliés investirent Berlin, la victoire des décolonisés s'arrêta à leurs frontières. Et il subsista, des anciens colonisés, des acquis tels que le comput – utilisé parallèlement au comput musulman, le costume ou l'uniforme, des usages alimentaires, et, plus important encore, des coutumes administratives et des langues.
Dans les aéroports de tous les pays musulmans, à côté des inscriptions en langue locale, figurent toujours des inscriptions en anglais.

Nul n'a encore vu, dans les aéroports de Paris, de Rome, de Francfort, de Tokyo, de Séoul ou de New York, un double, en arabe, des inscriptions en langue locale.

B. Des origines de l'Islam – haut Moyen âge – à nos jours, l'écrasante majorité des guerres des Occidentaux ont été des guerres entre Occidentaux. Les guerres contre l'Islam n'ont été que marginales, au double sens du terme. Ces guerres, en outre, ont été entremêlées de longues périodes de paix, ou de trêves, ou de collaboration. Par exemple de chrétiens et de musulmans, alliés, entre eux, contre d'autres chrétiens ou contre d'autres musulmans (en Terre sainte ou dans l'empire byzantin ou en Espagne).

L'empire ottoman, par ailleurs, trouva de zélés serviteurs – dans la politique ou dans l'économie – parmi ses sujets non musulmans. Que ceux-ci aient été ou non des convertis importe peu : ils n'en faisaient pas moins passer leur intérêt ou leur ambition avant leur religion. La Reconquête espagnole prit par ailleurs dans les 700 ans, ce qui ne marque pas un grand sentiment de danger de la part des autres pays occidentaux (France ou péninsule italienne) pourtant plus près du théâtre des opérations que de la Terre sainte ! En outre, François Ier, en son temps, et Louis XIV au sien, surent s'allier au Grand Seigneur - ou l'utiliser - pour des alliances de revers contre les Habsbourg.

C. Durant la période des Croisades (1100-1300, dates rondes), l'intrusion fut celle de l'Occident en terre d'Islam.

L'expulsion définitive des croisés de Saint-Jean-d'Acre ne représente qu'un retour au statu quo ante. Durant cette période, c'est l'Occident qui fut à l'offensive et l'Islam sur la défensive.

D. La grande période de l'expansion musulmane – et, plus précisément, ottomane – dans les Balkans et en Méditerranée dura environ un siècle et demi : de 1453 (prise de Constantinople) à 1571 (bataille de Lépante).
Mais cette expansion ne fut pas, pour la Porte, "un long fleuve tranquille".

Le dernier grand succès des Ottomans fut la bataille de Mohacs, qui leur permit (de 1526 à 1686) de s'assurer de la Hongrie.

Mais, à côté de ce succès, il y eut, en 1529, l'échec du siège de Vienne, en 1532, l'échec stratégique devant Köszeg et la défaite du Steinfeld, en 1565, l'échec du siège de Malte, et, en 1571, la défaite de Lépante. Notons enfin que, durant la guerre de Trente ans, au cours de laquelle les Impériaux se trouvèrent souvent en difficulté (face aux Français et aux Suédois), les Ottomans ne profitèrent jamais de la situation (ce qui aurait pu leur assurer de faciles succès).

Globalement, donc, autour de l'année 1530, les frontières furent définitivement fixées entre Islam et Chrétienté et elles ne varièrent plus durant 150 ans. La vision occidentale d'une lutte contre l'Islam, plus qu'une vision chrétienne, est une vision catholique car les protestants (hollandais ou suédois) ne se privèrent pas d'échafauder des plans (certes plus chimériques que réalistes) pour prendre à revers contre la dynastie des Habsbourg.

E. Les Occidentaux ne se préoccupèrent pas toujours de la défense de l'Occident contre la vague musulmane.

Ainsi, la guerre de Crimée fut-elle menée par la France catholique, l'Angleterre protestante et la Turquie musulmane contre la Russie orthodoxe.

Ainsi, après la première guerre balkanique (1912-1913) qui vit la Grèce, la Bulgarie et la Serbie (pays chrétiens) s'opposer à la Turquie musulmane, la seconde guerre balkanique (1913) vit la Grèce, la Serbie, la Roumanie et la Turquie (!) s'opposer à la chrétienne Bulgarie… et l'écraser.

Ainsi, de 1914 à 1918, la catholique Autriche, qui avait combattu l'empire ottoman de 1526 à 1790 (guerres de Soliman, guerre de Quinze ans, de 1591 à 1606, guerre de 1664, guerre de 1683- 1699, guerre de 1716-1718, guerre de 1735-1739, guerre de 1790), vit les soldats autrichiens et turcs combattre côte à côte. Mieux, même, dans l'armée autrichienne, les soldats d'élite, que les catholiques généraux autrichiens expédiaient contre les catholiques généraux italiens, étaient des soldats musulmans bosniaques.

Durant la guerre d'Espagne les catholiques nationalistes n'hésitèrent pas à recourir aux tabors marocains contre les Rouges. Et nous-mêmes, Français, avons, durant les deux guerres mondiales, utilisé nos tirailleurs algériens, marocains, sénégalais contre des Allemands qui (pour partie) et des Autrichiens qui (pour la presque totalité) partageaient pourtant avec nous, en matière religieuse, la même foi dans l'Église catholique, apostolique et romaine. Je cite pour mémoire, durant la guerre froide, l'alliance – déclarée ou objective – des États-Unis et du monde musulman contre les communistes.

Tentative de synthèse
début

S'agissant de la perception de l'Islam dans les pays occidentaux, j'avancerai les hypothèses suivantes.

1. Comme je l'ai dit plus haut, les guerres des Occidentaux, pour l'écrasante majorité, ont été des guerres entre eux.

Dans les multiples applications de l'adjectif marginal (géographique, temporel, idéologique, économique, politique, militaire, religieux), les affrontements entre les Occidentaux et l'Islam n'ont été que des affrontements marginaux.

On peut, certes, mettre bout à bout les batailles de Poitiers, de Mantzikiert, des Cornes de Hattin, de Nicopolis, du Champ des Merles, de Mohacs, de Lépante, de Candie, de Mogersdorf, du Kahlenberg, de Slankamen, de Zenta, de Petrovaradin, de Chocim, de Belgrade, de Navarin, des Dardanelles, etc. et considérer que cela forme un tout, c'est un tout qui n'a pas plus de réalité que l'existence de telle ou telle constellation, formée en fait d'étoiles totalement dispersées et qui n'a de sens que depuis la Terre. Et la grande période d'expansion outre-mer des pays européens (de 1750 à 1914), si elle se déroula au détriment de contrées musulmanes (Afrique du Nord, Turquie), se déroula aussi au détriment d'autres contrées (Inde, Chine, Asie centrale, Afrique sub-saharienne). Le monde musulman n'était considéré ni comme un tout, ni, a fortiori, comme un tout inquiétant. Ne parlait-on pas, d'ailleurs, au XIX° siècle, de l'empire ottoman comme de l'Homme malade de l'Europe ?

2. Il existe, en Occident, depuis la chute de l'empire romain (dont on a dit que l'Europe ne s'était jamais remise), une propension surprenante à la crainte d'un déferlement des Barbares. Cela explique, peut-être, cette tendance à la mentalité obsidionale qui expliquerait la fortune des châteaux forts dans l'imaginaire occidental et de toutes les œuvres artistiques mettant en scène un Occident idéalisé contre les "sauvages" : Fort Alamo, Les 55 jours de Pékin, et imagerie obsessionnelle (de même racine qu'obsidional) des chariots du Far West en cercle avec leurs occupants tiraillant contre des hordes de Peaux-Rouges.

J'avais été horrifié - et fasciné – dans mon enfance, par une vision d'artiste reconstituant la mort du prince impérial (fils de Napoléon III) contre les Zoulous. On voyait le malheureux, vêtu de son uniforme anglais, entouré de noirs farouches, nus, la sagaie pointée sur lui.

La mentalité occidentale est pleine de "zoulous". Ce que j'ignorais alors, c'est que les peuplades capables de telles horreurs étaient évangélisées au canon et à la mitrailleuse Maxim.

3. Depuis l'avènement des Temps modernes (vers 1500) jusqu'à la Seconde guerre mondiale, les pays menaçants pour leurs voisins – dans l'aire occidentale - furent tous, à l'exception d'un seul – sur lequel on reviendra – des pays occidentaux : l'Espagne (1500-1643), puis la France (1643-1815), puis l'Allemagne (1871-1945). Je n'évoque pas les impérialismes secondaires que furent la Suède ou la Prusse de Frédéric II ou la Suisse du XVe siècle, qui suivent le même schéma. La seule exception fut, bien entendu, l'empire ottoman.

La caractéristique de ces pays était d'être des pays à forte cohésion nationale, forte armature administrative, solide économie pouvant supporter longtemps les frais d'une armée, même si cette économie était artificielle (cas de l'Espagne).

Avec cela, on pouvait accomplir des exploits : l'Allemagne, avec 80 millions d'habitants résista longtemps aux efforts conjugués de l'URSS, des États-Unis et de leurs alliés. Même chose pour le Japon qui, avec une population équivalente, soutint une guerre contre la Chine et une guerre contre les États-Unis. De même, la guerre froide fut menée et dirigée essentiellement par deux pays : les États-Unis et l'Union soviétique. Combien reste-t-il de puissances, aujourd'hui, capables d'inquiéter le reste du monde ? À l'aune de ces critères, une seule : les États-Unis. Leur concurrent probable, la Chine, ne sera pas en état de marche avant 2015 ou 2020. Pourquoi ces considérations ? Pour dire qu'une puissance ne devient inquiétante qu'autant qu'elle s'appuie sur une entité unitaire. Une entité et non une coalition ou une alliance ou un agrégat de pays.

Autrement dit, l'Islam, aujourd'hui, ne peut représenter un danger tel qu'il est. Il ne pourrait en présenter un que s'il s'incarnait dans une puissance étatique, comme autour des califats abbassides ou omeyyades, ou de l'empire ottoman ou de la Perse séfévide.

Existe-t-il, aujourd'hui, dans le monde musulman, un pays qui cumule un grand nombre d'habitants, une économie dynamique dans tous les secteurs, une science à la pointe de la recherche, une armature administrative forte, une armée puissante dans tous les domaines, une culture omniprésente et une diplomatie active sur tous les continents ?

La réponse, très clairement, est non. L'Islam ne peut donc représenter un danger.

Poussons plus loin : Et si l'Islam, loin d'être un danger, était, plutôt un allié potentiel ?

Les guerres se déroulent entre n'importe qui. La guerre des Malouines, en 1982, mit aux prises deux alliés des États-Unis, tous les deux de droite, tous les deux anticommunistes, tous les deux libéraux.

Le 8 juin 1967, des Mirages et des torpilleurs israéliens attaquèrent sans merci le navire espion américain Liberty, lui laissant 35 morts et 75 blessés, que l'administration américaine évacua la tête basse.

En mai 2000, le gouvernement israélien fit chanter le gouvernement américain, en le menaçant de vendre un AWACS à la Chine. Apparemment, cet avion ne fut jamais vendu… ce qui expliquerait la surprenante longanimité du gouvernement américain face à des décisions israéliennes pas toujours favorables à ses intérêts dans le monde arabe.

L'alliance entre les États-Unis et Israël n'est pas une alliance essentielle, c'est une alliance conjoncturelle. Les Etats- Unis n'ont pas besoin d'Israël pour vivre et, à l'inverse, pour les Israéliens, la terre entre Méditerranée et Jourdain n'est pas, comme pour les Américains le Vietnam ou l'Irak, un simple champ de bataille, duquel on peut se rembarquer à tout instant, c'est leur terre bien aimée, hors de laquelle, pour eux, il n'est point de salut. En cas d'extrême gravité, les Israéliens s'accrocheront à leur territoire, y compris au détriment des intérêts américains.

Pour élargir la question, il n'existe pas un lien automatique entre les Occidentaux et Israël : lors de la guerre d'indépendance, en 1948, si Israël fut soutenu par les États-Unis, il le fut aussi par l'URSS… mais contre le Royaume-Uni qui, durant son mandat, avait eu fort à souffrir du terrorisme de l'Irgoun ou du groupe Stern.
L'animosité à l'égard du monde musulman, en Europe, n'est pas une animosité de nature religieuse, c'est une animosité de nature sociale, fondée sur la peur et dirigée de haut en bas. Jadis, sous l'Ancien Régime, la peur était celle des sédentaires à l'égard des "errants".

Au XIXe siècle, ce fut la peur des bourgeois à l'égard des prolétaires (les fameuses "classes laborieuses, classes dangereuses" de Raymond Chevalier), de 1870 à 1970, ce fut la peur des Rouges et des "partageux". Pour diverses raisons, les catégories sociales les plus pauvres se sont aujourd'hui fort amenuisées (et l'on ne peut que s'en réjouir) et, subséquemment, la crainte de leurs débordements a disparu. En revanche, lesdites catégories existent encore, et à de nombreux exemplaires, dans le Tiers monde, et, plus particulièrement, dans le monde musulman.

Comme il est psychologiquement difficile de dire sa haine des pauvres, on travestit sa pensée en les rendant responsables de leur destin (ils sont "paresseux", "incapables", "alcooliques", "velléitaires"). Mais, pour ennoblir cette pensée, on essentialise la différence en la sublimant dans la religion. Mais même cette animosité-là peut n'être que transitoire. Imaginons que, dans 30 ou 40 ans - comme le rêvent les Occidentaux - la Chine devienne effectivement dangereuse. Compte tenu de sa puissance, elle le serait alors non seulement à l'égard des Occidentaux mais aussi à l'égard de l'Amérique latine, de l'Afrique sub-saharienne et… du monde musulman. Celui-ci deviendrait donc – nolens volens – un allié potentiel, voire un allié objectif. Que diraient alors les Occidentaux pour le séduire ? Que lui jureraient-ils pour le persuader de choisir le "bon" camp.

 
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