LA LETTONIE ATTAQUÉE
| Depuis quelque temps, les
critiques (presse, politiques, etc.), se multiplient contre les pays baltiques.
Le "cur de cible" de ces attaques est la Lettonie, État situé
précisément au centre de la zone baltique. Rappelons en quelques
mots le contexte de ces attaques. |
Depuis
son retour à l'indépendance en 1991, cette république baltique
a pratiquement réalisé un sans-faute. Sortant de 50 ans d'une occupation
soviétique terriblement éprouvante à tous égards,
Riga est parvenue en quelques années à recréer une société
civile dynamique, forte et stable. Scrutée sous toutes les coutures par
les organisations européennes et internationales, la République
lettone a obtenu de nombreux satisfecits.
Cette
remarquable progression vers l'intégration à l'Union Européenne
et à l'OTAN ne fait pas que des heureux et elle irrite en particulier certains
milieux russes, notamment parmi les siloviki1
ou les membres de la Douma2 qui n'ont jamais
digéré la perte des provinces baltiques. Après
une brève "lune de miel" du temps du président Boris Eltsine, la
situation s'est rapidement tendue avec son successeur Vladimir Poutine et les
relations russo-lettones s'apparentent depuis 10 ans à une "guérilla
froide" Moscou contre Riga, Tallinn et, dans une moindre mesure Vilnius3.
L'objectif est clairement de fragiliser les républiques baltiques à
la veille de leur adhésion à l'UE afin d'accroître les possibilités
d'influence russe dans la région.
Dans une société
en voie de retour à l'autoritarisme, les moyens dont disposent à
cet effet les milieux concernés en pratique les réseaux de
l'ex-Union soviétique - sont considérables et très rôdés.
Pour des raisons historiques (importance
du PC et soviétophilie des intellectuels), les relais sont particulièrement
nombreux dans notre pays, parfois même au niveau de l'État4.
Si
les buts poursuivis paraissent aujourd'hui plus économiques, et notamment
douaniers5 et énergétiques
(Gazprom), que proprement politiques6,
les moyens utilisés sont eux d'ordre sociaux et soit-disant humanitaires.
Durant
les décennies de soviétisme, des centaines de milliers de russophones
sont venus avec la bénédiction de Moscou s'établir
en Lettonie. Entre 1940 et 1989, le pourcentage d'allogènes dans la population
est ainsi passé de 23% à 49%. Curieusement, en 1991, Moscou les
a abandonnés, ne leur reconnaissant même pas la citoyenneté
russe, alors même que la Fédération de Russie se proclamait
par ailleurs à tous égards l'héritière de l'URSS.
En fait, les responsables russes savaient que ces populations, comprenant de nombreux
officiers retraités de l'armée rouge, pourraient un jour constituer
une masse de manuvre utile à leur jeu politique. D'ailleurs, elle
a très tôt revitalisé les anciens réseaux anti-indépendantistes
nés à la fin des années 1980, autour des Interfronts,
les transformant en une véritable force d'activisme politique.
Les
techniques de désinformation utilisées sont simples ; elles consistent
à diffuser directement de Russie ou plus généralement à
faire diffuser de l'étranger, par les médias, les organisations
politiques, universsitaires, humanitaires ou autres, particulièrement réceptifs
aux arguments moscovites, des informations visant à jeter le doute sur
l'acceptabilité des États en cause comme membres de la communauté
des États démocratiques. Le contenu de ces communiqués s'articule
toujours autour des deux thèmes suivants :
la communauté russophone est maltraitée. Les Lettons maltraitent
scandaleusement leur communauté russophone ; ceci n'a d'ailleurs rien d'étonnant
si l'on se souvient que, durant la seconde guerre mondiale, les légions
SS lettones furent de zélés collaborateurs des nazis ;
"la véritable nature des Lettons". Par un mélange habile
d'informations exactes, de citations hors contexte et de contre-vérités,
l'histoire est présentée de façon telle qu'elle soit recevable
par le lecteur insuffisamment informé ou peu attentif qui conserve de vagues
souvenirs de données historiques (voire de calomnies antérieures).
Par une technique de répétition et d'allusions "entendues", le public
est amené à penser que, comme il n'y a pas de fumée sans
feu, il doit bien y avoir un "cadavre dans le placard balte". Le soutien américain
affiché aux Baltes (et réciproquement) vient renforcer la probabilité
d'un mensonge historique sur la "véritable nature" des peuples en cause.
Ceci est d'autant plus facile à mettre en uvre pour ces réseaux
d'influence qu'ils possèdent à la fois la documentation, le savoir-faire
et les canaux de diffusion.
Premier exemple : la Légion lettone.
Pendant
la seconde guerre mondiale, une centaine de milliers de Lettons, certains volontaires,
d'autres conscrits, combattirent l'URSS au côté des Allemands. Dans
leur immense majorité, ces hommes furent de simples soldats luttant (comme
les Finlandais dans les mêmes conditions et personne ne leur en a tenu rigueur)
pour la libération de leur patrie.
Certains,
malheureusement affectés à des tâches de police, se livrèrent
à des exactions contre les civils (juifs surtout), notamment à Varsovie.
Tous les ans, les anciens combattants survivants7,
aujourd'hui tous âgés bien sûr, commémorent leurs morts
en allant déposer une gerbe au pied de la statue de la liberté au
centre de Riga.
À cette occasion, le modeste cortège en question,
décrit comme une grande parade nazie, est périodiquement instrumentalisé
par les médias russes pour discréditer l'ensemble du peuple letton
présenté sans nuances comme une bande de fascistes.
Second exemple : l'intégration de
la communauté russophone.
Au moment de l'indépendance,
les autorités lettones, inquiètes (à juste titre) au sujet
de la loyauté d'une partie de la communauté russophone (49 % de
l'ensemble de la population en 1989), firent le choix de ne donner immédiatement
la nationalité lettone qu'aux citoyens (autochtones ou russophones) lettons
avant l'annexion du pays en 1940 et à leurs descendants. Les autres peuvent
(depuis 1995) l'acquérir en en faisant la demande et en passant un examen
simple, de langue notamment. Cette pratique est conforme aux normes internationales.
Or, depuis dix ans, les autorités russes crient à l'apartheid et
répandent toutes sortes d'informations fantaisistes sur la situation locale.
Ainsi,
à les en croire, après l'indépendance, seuls les Lettons
de souche auraient eu droit à la citoyenneté, les Russes se seraient
vu retirer leur passeport, leurs droits humains fondamentaux seraient violés,
ils souffriraient de nombreuses discriminations professionnelles, etc.
Si
l'on examine la situation de plus près on constate que, en Lettonie comme
dans les autres États démocratiques, pour devenir citoyen, il faut
connaître les rudiments de la langue nationale, que seuls les ressortissants
de l'État peuvent être fonctionnaires publics et que les noncitoyens
ne sont pas électeurs, rien de particulièrement choquant en l'occurrence.
Il est vrai que, jusqu'en 1995, la politique de l'État letton en matière
de citoyenneté n'a pas été très claire.
Certes,
la situation actuelle est encore loin d'être idéale, le processus
des naturalisations demeure trop lent, le nombre de professeurs de letton est
insuffisant, la manière dont la situation est gérée en pratique
n'est pas toujours habile. Ces carences sont connues et régulièrement
dénoncées par les organisations internationales. Mais, il faut le
répéter, il n'existe pas de justifications objectives aux gesticulations
de Moscou.
Dans de nombreux cas, au contraire, ce sont les Lettons qui peuvent
se sentir étrangers dans leur propre pays (les sept principales villes
du pays sont aujourd'hui à majorité russophone) et seraient même
parfois victimes de discriminations à l'emploi dans des firmes russes.
L'économie est en effet, pour l'essentiel, entre des mains russes, que
celles-ci soient locales ou originaires de chez le grand voisin. Pourtant, la
rumeur, nourrie avec habileté, continue à courir et les Lettons
se sentent désarmés face à un tel arsenal.
Au Conseil
de l'Europe, à Bruxelles, la Russie, dont le respect des droits humains
n'est pourtant pas le fort (que l'on se souvienne de la Tchetchénie), ne
cesse de faire la leçon aux Baltes.
Il y a quelques mois, c'est Vladimir
Jirinovski qui s'agitait ainsi à Strasbourg, entourés d'enfants
russes dûment chapitrés. Ainsi vont hélas les choses entre
le pot de fer et le pot de terre.
Yves Plasseraud
| Un livre pour comprendre Yves
Plasseraud, Les États Baltiques, les sociétés gigognes
Éditions Armeline, Crozon, 2003, 435 p, 35 euros. Au moment où
les projecteurs occidentaux se tournent vers les pays de l'ex-URSS, principalement
sur les futurs membres de l'Union européenne, Yves Plasseraud, président
du GDM, livre une étude qui couvre plus de mille ans d'histoire balte.
Dans la marée d'ouvrages qui ont pour sujet l'ex-URSS et la nouvelle donne
géostratégique, voilà un livre qui a le mérite de
la cohérence. Lituanie, Lettonie, Estonie : trois pays, trois nations,
trois États baltiques, semblables et différents, associés
et concurrents. Qu'en est-il aujourd'hui de ces pays résolument entrés
dans l'après-soviétisme ? Yves Plasseraud nous aide à comprendre
comment, en ces temps et lieux (ex-URSS, Europe médiane) où l'arrogance
a souvent tenu lieu de politique, où d'autres balancent encore entre euphorie
et folie, trois États se construisent courageusement en limitant
sans les éviter tout à fait les dérives. En
histoire, les relations ne sont jamais simples et c'est le mérite de l'auteur
de tracer un panorama explicatif riche d'informations utiles, d'exposer l'ensemble
des mutations à partir d'une chronologie historique, de données
géographiques et d'analyses géopolitiques, en soulignant clairement
les enjeux en cours. La situation et le décor posés, il ne
reste plus qu'à faire connaissance avec les pays, les habitants, les pièces
rapportées, sans oublier les étrangers de passage (passage souvent
prolongé, pas toujours amical). On comprend la place de la religion
des religions -, de la jeunesse, des minorités (ethniques, religieuses,
linguistiques), du russe (hôte encombrant), des voisins, des sociétés,
de l'immigration et de l'émigration (diasporas actives, retours au pays,
etc.). On comprend mieux pourquoi et comment des cultures différentes
peuvent s'éloigner et se rejoindre, se combattre et se soutenir pour arriver
à une culture commune et vivre ensemble une communauté de destin
tout en conservant ses spécificités. Riche en notes explicatives
et augmenté d'une bibliographie sérieuse, c'est un livre à
lire pour comprendre. |
Notes
1 Membres
anciens ou actuels des services secrets.
2
En particulier Dimitry Rogozin, son viceprésident.
3 La psychose d'encerclement,
notamment militaire - les États-Unis avançant leurs pions avec détermination
- est réelle.
4 La
récente déclaration du président Chirac, demandant "plus
de respect" pour les préoccupations de Moscou, va dans ce sens.
5 L'adhésion des États
baltiques à l'UE, en étendant aux nouveaux membres des dispositions
commerciales privilégiées, fera perdre des revenus à Moscou.
6 Encore que le combat
d'arrière-garde contre l'extension automatique aux États baltiques
de l'accord de partenariat qui lie la Russie à l'UE soit en partie politique
7 Après les
combats, l'épuration soviétique, après 1945, ne fit pas de
quartiers.