MEXIQUE - CHIAPAS
Les zapatistes créent de nouvelles structures autonomes |  |
1er janvier 2004,
dixième anniversaire de la rébellion zapatiste : sept ans depuis que le dialogue
entre l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a été rompu.Ces derniers
temps, le sous-commandant Marcos était devenu silencieux, ce qui n’a pas manqué
d’être parfois interprété comme le signe de la disparition du mouvement. On sait
que la rupture des négociations est due au refus, de la part du gouvernement mexicain,
d’appliquer les Accords de San Andrés sur les droits des peuples indigènes (cf.
La lettre du GDM, septembre 2001).
Pourtant,
les zapatistes n’ont pas abdiqué et ont multiplié les initiatives pour obtenir
le soutien de la société civile mexicaine et sensibiliser l’opinion publique internationale
à la cause des Indiens d’Amérique latine. Des mouvements indiens se sont également
manifestés dans d’autres pays du continent. Les zapatistes, repliés dans leurs
montagnes et leurs forêts, ont poursuivi la lutte en organisant des "communes
autonomes".
Le 22 juillet 2003, le souscommandant Marcos, constatant les
nombreux problèmes qui se posent à l’intérieur des régions autonomes, annonçait
la constitution prochaine de Juntas de buen gobierno (juntes de bon gouvernement),
afin de faire en sorte que dans le territoire rebelle zapateado, celui qui
commande, commande en obéissant.
Le 8 août, en dépit
des obstacles et des provocations, en dépit des militaires de plus en plus
présents dans la zone, des cortèges silencieux de milliers d'indigènes
se sont dirigés vers Oventik pour assister, le 9 août, à la
mise en place des juntes dans cinq "municipes".
Ils
ont appelé Caracoles les nouvelles structures, sièges des juntes,
qui remplacent les anciennes, appelées Aguascalientes. "Le caracol
est la conque marine dont le son convoque les Mayas, le colimaçon qui recycle
au-dedans l'extérieur, la spirale qui enroule le passé, le présent
et le futur, le glyphe polysémique omniprésent de l'art préhispanique
qui, depuis le monde intérieur de sa coquille primordiale, régénère
tous les hommes."1.
Les aguascalientes
étaient des centres culturels et de rencontres internationales ; les caracoles
veulent être des structures internes. Cinq juntes sont prévues, une
par zone rebelle. Leur objectif sera :
de chercher à contrecarrer les déséquilibres dans le
développement des communes autonomes et des communautés ;
de servir de médiateur
dans les conflits qui peuvent se produire entre communes autonomes ainsi qu'entre
les communautés autonomes et celles du gouvernement ;
de veiller à l'application des lois en vigueur et d'organiser l'accueil
de la société civile, nationale et internationale ;
de mettre en uvre des projets de production ;
d'installer des campements de paix ;
de faire des recherches au bénéfice des communautés.
Le Comité clandestin révolutionnaire indigène
(CCRI), instance politique de l'EZLN, veillera au fonctionnement des juntes
pour éviter tous actes arbitraires de corruption, d'intolérance,
d'injustice et de déviation des principes zapatistes : commander en obéissant.
Concrètement, c'est la mise en uvre de l'autonomie reconnue
dans les Accords de San Andrés sans en demander la permission.
Selon les accords, l'autonomie se définit :
comme l'exercice du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes sur
les territoires qui ont été leur habitat traditionnel ;
comme une autonomie différenciée qui, au plan local, peut prendre
la forme de comunidades (villages) ou de municipios (communes), mais avec un droit
d'association entre les unes et les autres.
Le territoire autonome local
devient un territoire régional. Il existe actuellement une trentaine de
communes autonomes.
Les Accords de San Andrés spécifient
les compétences (exécutifs, législatifs et judiciaires) des
gouvernements autonomes, comme la prise en charge des programmes alternatifs en
matière d'éducation, de santé, de justice ("systèmes
normatifs internes" exécutives, législatives et judiciaires)
qui l'habilitent, par exemple, à se charger de programmes alternatifs en
matière d'éducation, de santé, de justice (appelés
dans les textes sistemas normativos internos), etc.
À ce
qui est explicitement mentionné dans les Accords, l'EZLN ajoute des programmes
de production (sans agrochimiques, sans OGM, respectant la biodiversité
et combattant la bio-piraterie) et la commercialisation alternative.
Il
y avait déjà des réalisations dans les structures antérieures
; il s'agit maintenant de les coordonner. C'est le rôle des "Conseils
de bon gouvernement", qui sont composés de délégués
des communes autonomes (deux par commune). Ces Conseils fonctionnent aussi comme
des assemblées d'arbitrage et de conciliation ainsi que de répartition
des finances extérieures, non selon les critères des donateurs mais
selon ceux des zapatistes euxmêmes, dans l'exercice de leur autogouvernement,
en se réservant une retenue locale de 10 % destinée, par exemple,
à soutenir le collectif d'un village dont les besoins n'avaient pas encore
été prises en compte.
Qu'est-ce qui a changé depuis la création des Caracoles ? |  |
Les communes autonomes (municipios autonomos), loin d'être
relativisées, jouissent de l'appui et des services régionaux des
Caracoles qui leur épargnent les "bavures" de leurs débuts
difficiles. Les autonomies sont considérablement renforcées et respectées,
parce que :
la
direction militaire de l'EZLN se chargera et elle seule de répondre
militairement aux manuvres hostiles des paramilitaires qui menacent encore
des organismes autonomes ;
l'instance militaire et l'instance politique de l'EZLN ont terminé leur
rôle de suppléance et n'interviendront plus dans la gestion municipale.
Il y aura donc une sorte de séparation respectueuse des pouvoirs ;
les structures autonomes
n'ont plus le droit de faire intervenir les milices pour faire respecter leurs
décisions parce que, dorénavant, ces dernières devront être
purement politiques et inspirées par la raison et non par la force, compétence
exclusive du commandement militaire.
D'autre part, Marcos a fait savoir
qu'il ne serait plus le porte-parole des gouvernements autonomes :
"L'EZLN
ne peut être la voix de celui qui commande, c'est-à-dire du gouvernement,
même s'il commande en obéissant et gouverne bien. Quand l'EZLN parle,
c'est au nom de ceux d'en bas, des gouvernés, des peuples zapatistes qui
sont son cur et son sang, sa pensée et sa voix. Nous resterons soucieux
de les défendre parce que c'est pour cela que nous sommes une armée
(…). Les conseils autonomes ne pourront plus recourir aux forces militaires
aux fins de gouverner. Ils devront, par conséquent, s'efforcer de faire
ce que doivent faire tous les bons gouvernements : recourir à la raison
et non à la force pour gouverner. Les armées servent à se
défendre, non à gouverner".
Commentant ces décisions,
quelques membres de la direction militaire ont précisé le sens global
de ces nouvelles orientations, les problèmes fondamentaux à affronter
et qui concernent toute la nation.
Il s'agit du problème de la marginalisation
de la femme, celui des jeunes sans travail ou des migrants contraints de chercher
aux États-Unis ce que le Mexique est incapable d'offrir, le point de vue
critique de l'EZLN sur la classe politique du moment, ses choix au niveau de la
solidarité internationale et la mobilisation pour un grand programme de
résistance aux principaux axes néo-libéraux officiellement
annoncés : l'ALCA (Accord de libre commerce américain) et le PPP
(Plan Puebla-Panama).
"Les zapatistes passent désormais de la clandestinité
rebelle à la résistance ouverte, publique, voire insolente, en essayant
de faire comprendre au pays que, dans la débâcle où celui-ci
se trouve, la solution la plus économique est tout simplement l'application
des Accords de San Andrés" (André Aubry).
Les réactions |  |
Cette initiative a d'emblée été soutenue par l'évêque
de San Cristiobal, Felipe Arizmendi Esquivel, qui a jugé légitime
que l'EZLN propose de nouvelles formes d'organisation à l'intérieur
de sa structure, mais qu'il devait le faire dans le cadre légal. Voyant
dans ce projet une tentative pour ouvrir de nouvelles formes d'organisation en
vue de créer une société et un monde différents, il
demandait aux zapatistes d'être ouverts à tous ceux, même non
zapatistes, qui sont à la recherche d'une transformation du pays. D'autre
part, il lançait un appel pressant aux parlementaires afin qu'ils ratifient
la Loi indigène signée en 1996. L'archéologue Juan Jadeu,
qui connaît bien la culture maya et travaille sur les ruines de Tininá
(Ocosingo), déclarait de son côté que les caracoles sont l'ultime
appel à l'attention de la société mexicaine pour qu'elle
ouvre les yeux et comprenne que les organisations indigènes méritent
le respect et que l'autonomie est justifiée. Ce sont des Mexicains qui
refusent de mourir qui sont la base de notre nation : ils ne constituent aucun
danger. Magdalena Gómez, vice-présidente de l'Académie mexicaine
des droits humains, estime que les juntes de bon gouvernement, non seulement proposent
des alternatives pour résoudre les problèmes des communautés,
mais elles consolident leurs capacités de développement et leur
autonomie. Elles ne portent pas atteinte à la Constitution, mais au contraire
renforcent les structures de gouvernement autonome fondées sur des conventions
internationales signées par le gouvernement mexicain. Elle souhaite que
le Congrès donne la priorité à la réforme indigène
et est convaincue que cette initiative sera reproduite dans d'autres régions.
Dans un message à Marcos, l'Organisation des peuples indigènes zapotèques
(OPIZ) de Oaxaca (autre région peuplée d'Indiens) soutient l'initiative
: "Nous avons regardé avec joie votre marche qui a rempli d'espérance
nos curs opprimés (…). Nous résistons depuis des décennies
contre les agressions répressives du gouvernement". Au forum sur l'autonomie,
le coordonnateur de l'Assemblée nationale indigène plurielle (75
organisations indigènes) a salué l'initiative de l'EZLN : face au
manque de crédibilité des partis politiques, l'autonomie est aujourd'hui
une nouvelle manière de faire de la politique en même temps qu'elle
est un instrument pour lutter contre le néolibéralisme. En dépit
des efforts du gouvernement pour "sataniser" le concept d'autonomie,
le progrès de la mise en uvre de l'autonomie est indéniable.
C'est un projet à long terme et un modèle alternatif au néolibéralisme
et dont la construction est fondamentale dans la gestation d'une nouvelle société
plus juste et respectueuse de la dignité humaine. Les membres de la Commission
sur l'indigénisme du Congrès ainsi que les députés
de l'Etat du Chiapas se sont réunis pour analyser la nouvelle situation.
Le député priiste Carlos Pérez Sánchez estime qu'il
faut porter une attention accrue aux us et coutumes indigènes et qu'il
faudrait réformer la loi actuelle. Les députés du PRD manifestent
les mêmes dispositions, tandis que ceux du PAN (parti du président
Fox) refusent d'engager le Congrès dans cet examen. Cependant, le gouvernement
de V.Fox n'a fait aucune allusion aux caracoles dans son discours-bilan et les
militaires multiplient les pressions et les harcèlements pour créer
des divisions au sein des communautés, non sans succès parfois.
Mais, des initiatives similaires ont lieu dans d'autres régions, même
si ce n'est pas sous la même forme : "Ce qui prouve que ceux d'en bas sont
aussi capables de gouverner et même ils le font mieux, car ce n'est pas
pour défendre leurs intérêts personnels, mais les intérêts
de tous" (Sergio Rodriguez, directeur de la revue Rebeldia.).
Maurice
Barth
Bibliographie
André Aubry
(anthropologue français qui vit au Chiapas depuis de nombreuses années)
: Des aguascalientes aux caracoles. Revue "Volcans" n°53. Les éléments
de cet article sont par ailleurs empruntés à un document rédigé
par A.A. et à la presse mexicaine.