L'ITINÉRAIRE D'UN TSIGANE

L'idée d'Itinéraire : un cadre de réflexion
Un ensemble de propositions
Une complémentarité des actions
Bibliographie

Un rapport exploratoire a été diffusé par le Conseil de l'Europe en 1993 (voir bibliographie) : il montre l'utilité, la pertinence et la possibilité de réalisation d'un Itinéraire culturel tsigane, en entrecroisant, pour en faire un tissu solide, des données institutionnelles et des données de terrain. Un cadre de réflexion globale est tracé et des propositions concrètes sont fournies, fondées sur l'analyse de projets et sur les résultats d'une enquête spécifique. Les réponses données à l'enquête sont accompagnées de documents ; le contenu des courriers démontre un grand intérêt pour un Itinéraire tsigane, et démontre aussi la maturité de projets pouvant participer au développement de cet Itinéraire.

La gravité de certaines réponses oblige à ne pas oublier l'aspect dramatique de la situation des communautés tsiganes presque partout en Europe. On constate aussi que dans ces lieux naissent des projets culturels parmi les plus importants, démonstration du fait que même dans les situations les plus graves la culture reste un point de repère, un synonyme de dynamisme, un vecteur d'espoir.

L'idée d'Itinéraire : un cadre de réflexion
début

Bien souvent les questions concernant les communautés tsiganes sont traitées comme étant synonymes de "problèmes"; un des grands avantages d'un développement en termes culturels est de se démarquer d'une vision misérabiliste ou "problématique" des communautés tsiganes, pour les créditer des dynamismes et de la reconnaissance positive auxquels elles sont en droit de prétendre. En d'autres termes un Itinéraire culturel tsigane est synonyme de prévention du rejet, de l'intolérance, du racisme. Il est également, pour les Tsiganes eux-mêmes, porteur de reconnaissance et de valorisation de leur culture, synonyme de fierté d'avoir cette culture, action à haute valeur symbolique.

Parler d'itinéraire pour les Tsiganes et Voyageurs c'est entrer dans une démarche logique. Cette histoire est faite de parcours plus que de traces, et ce qui en émerge est l'essence même du culturel, à travers les relations sociales, la langue et d'autres pratiques, et à travers ce qu'en perçoivent de l'extérieur les autres, comme la musique, la danse, un style de vie ; parler d'européen est également clairement justifié pour des communautés sans territoire, transnationales, dont les liens sociaux et culturels sont tissés par-dessus les frontières par des citoyens européens depuis des siècles.

Mais par le fait que les Tsiganes portent une culture du mouvement, ils n'ont pas, comme d'autres communautés, été des bâtisseurs de sites, de cités ou de monuments ; ils n'ont guère non plus, en tant que prestataires de services pour ceux qui les entourent, laissé derrière eux des produits permettant aisément de retracer une histoire, ni même, en tant que culture de l'oral jusqu'à nos jours, de traces écrites qui soient les leurs. Parler d'itinéraire culturel européen est donc à la fois une évidence et une gageure, avec un appui sur une culture forte mais de l'ordre de l'impalpable. C'est en tous cas une nécessité, dans la période actuelle. Les points de repères se multiplient, il convient de leur donner du relief, de leur donner une visibilité, de leur assurer une reconnaissance, de leur permettre de se relier.

Dans le cas de cet Itinéraire, les priorités établies et les besoins qui se font sentir, de même que les réalisations qui peuvent être reliées entre elles, préexistent à la proposition qui est faite. En d'autres termes, un Itinéraire culturel européen tsigane est à la fois une réponse adaptée à un besoin existant, et une proposition à même de structurer et de consolider et les reliant et en les valorisant des activités isolées.

Cette perspective laisse augurer un développement dans de bonnes conditions : il ne s'agit pas de plaquer une idée puis d'aller chercher les composants d'un programme, mais de favoriser la rencontre entre des composants déjà nombreux et le programme à même de les réunir.

Lancer un tel Itinéraire, c'est réaliser activement la vocation du Conseil de l'Europe en matière d'Éducation et de Droits de l'Homme : donner les outils d'une reconnaissance, d'un respect et d'un développement culturels, c'est favoriser la connaissance mutuelle entre des communautés qui trop souvent s'opposent, et participer pour une part importante à une amélioration de la situation.

Ce faisant, le Conseil de l'Europe permet l'émergence sur la scène européenne d'une culture qui fait partie du patrimoine commun, et favorise les échanges en renforçant le dialogue interculturel à l'échelle de l'ensemble de l'Europe.

Il en résulte à la fois une meilleure visibilité de chaque action, chacune d'entre elle faisant partie d'un ensemble, et une meilleure organisation qui permet d'éviter la répétition et la duplication tout en répondant à des demandes concrètes (un exemple : partout et à toutes les rencontres, est demandé par les délégations tsiganes un Centre culturel tsigane européen ; or la liaison entre l'existant tout au long d'un Itinéraire, c'est-à-dire entre les lieux culturels où existent des réalisations, forme un magnifique centre culturel sous la forme plus réaliste - et pluraliste - d'un Réseau culturel tsigane européen).

Un ensemble de propositions début

Les propositions faites dans le cadre du rapport mentionné décrivent des thèmes pouvant être portés par un Itinéraire européen. Nous les donnons ici sous une forme de pistes et de commentaires visant à en montrer l'intérêt, la richesse, et les possibilités de réalisation :

on peut réaliser le balisage historique des premières grandes migrations tsiganes, des confins orientaux de l'Europe à l'Europe occidentale. Des textes d'archive sont présents et des rencontres peuvent être prévues, marquant le cheminement des Tsiganes en Europe, signe d'une présence ancienne et d'une cohabitation séculaire avec les communautés environnantes ;
un tel itinéraire peut s'appuyer sur des temps forts de nature historique, et sur des lieux de référence ; on peut à cet égard songer aux pèlerinages célèbres et moins célèbres, à des lieux de drame comme les camps de concentration, à des lieux d'art tels certaines localités d'Andalousie pour le flamenco, de Hongrie ou d'ailleurs pour des musiques et chants à la fois semblables et différents. Cela donnerait à l'histoire et à la présence tsiganes une réalité palpable pouvant déboucher sur une meilleure connaissance, reconnaissance et respect ;
les points d'appui logistique existent : centres de documentation, musées, associations culturelles, théâtres, écoles d'art, départements d'Université; il existe également des groupes d'experts transnationaux, historiens notamment, avec lesquels collabore le Conseil de l'Europe, qui sont à même de développer un travail de coordination et d'expertise (publication sur des lieux et des événements, approfondissement de la recherche en archives pour tracer les itinéraires et les rendre vivants, etc.)
un réseau des musées : des musées ont été créés dans plusieurs États d'Europe. Un réseau permettrait des échanges de documents et une circulation d'expositions, et intéresserait sans nul doute des musées non spécialisés prêts à accueillir sous une forme temporaire une exposition concernant les communautés tsiganes ; une édition concertée de catalogues serait aussi un moyen de renforcer les travaux des musées et la diffusion de leurs richesses ; la connaissance des arts et artisanats tsiganes sont un support important de reconnaissance de leur apport à la culture européenne ; un volet des expositions pourrait montrer l'influence que l'art tsigane et la culture ont pu avoir sur d'autres artistes (musique, chanson, peinture, littérature, etc.)
un réseau des troupes (théâtre, danse, musique) : des rencontres de travail peuvent avoir lieu, ainsi que le montage de projets commun en vue de déboucher sur des festivals et des tournées européennes ; parmi les propositions faites en réponse à l'enquête lancée est mentionné un projet de théâtre mobile léger permettant d'atteindre des communautés tsiganes dans des villages pour des habitants qui sinon n'auraient jamais l'opportunité de connaître le théâtre ; cette idée rejoint l'idée d'un chapiteau tsigane/centre culturel polyvalent pouvant se déplacer dans l'Europe entière ;
dans les domaines de la musique, du chant, de la création littéraire, des arts plastiques, le développement d'un Itinéraire permet la découverte d'artistes méconnus et la valorisation de leurs créations ; il est d'une importance et d'une urgence extrêmes de réunir puis de publier des anthologies de poésie, chants, musiques tsiganes de toute l'Europe.
La période actuelle de mutations intenses rend prioritaire une telle action qui entre totalement, à la fois en tant qu'objectif et que produit, dans le champ d'un Itinéraire culturel européen ;
dans le domaine de l'expression théâtrale, photographique, cinématographique, mais aussi dans les autres domaines, un Itinéraire permet l'organisation d'une collaboration entre des équipes qui travaillent de façon isolée, et permet par exemple aux groupes d'experts existants (histoire, langue, pédagogie…) d'apporter leur avis ou leur aide (préparation de scénarios, traductions d'œuvres classiques en langue tsigane, et inversement traduction de la langue tsigane dans certaines autres langues). Certains théâtres sont déjà des lieux de création intense ainsi que des lieux d'échanges ;
parmi les propositions il est insisté sur une liaison possible et utile des activités artistiques avec le secteur éducatif : information des élèves de façon générale, mais tout particulièrement collaboration directe au niveau de l'enseignement secondaire pour les écoles d'art (musique, arts plastiques, réparation et fabrication d'instruments de musique, arts appliqués traditionnels et modernes : orfèvrerie, ferronnerie, chaudronnerie, travail du bois…). Le point concernant les métiers d'art revient avec insistance dans les documents issus de l'enquête lancée. Il est par ailleurs indiqué que les lieux d'exposition, qu'ils soient locaux, nationaux, européens, fixes ou itinérants, sont des lieux où peut être prévu l'achat ou la commande de certains des objets exposés ;
un réseau des éditeurs de bulletins et de livres : nombreuses sont les publications à vocation culturelle qui gagneraient beaucoup à tous égards en étant reliées les unes avec les autres. Les jeunes revues ou les jeunes bulletins animés par des Tsiganes pourraient dans ce contexte recevoir un appui technique et logistique, ainsi qu'une formation appropriée pour les personnes qui les animent (travail de maquette et PAO) ; une "librairie européenne tsigane" conçue non dans un lieu mais sous la forme d'un réseau, permettrait de connaître et d'acquérir, éventuellement de produire, des documents importants, rares, épuisés à reproduire, imprimés, films, documents vidéos, partitions de musique, photographies, etc.
un réseau de centres universitaires et de recherche : des équipes se sont développées ; les relier entre elles, et relier leur travail afin qu'il soit en prise directe avec le développement d'un Itinéraire culturel, est à la fois aisé et indispensable dans nombre des domaines (langue, histoire, sociologie, etc.) Par ailleurs l'Université est directement tournée vers l'enseignement, et les retombées des recherches, de même que le travail des groupes experts mis en place (historiens, linguistes, pédagogues) et de ceux qui sont en gestation et pourront être activés, sont fondamentaux et ont un impact important par le cautionnement scientifique qui peut ainsi être apporté aux actions menées ;
les Tsiganes et les fêtes populaires en Europe : la présence tsigane est importante dans de nombreuses fêtes ; la rendre visible permet de sensibiliser les différentes communautés, de mieux les faire se comprendre, de faire apprécier les richesses de leur culture et le dynamisme de leur création à travers l'interculturalité de la fête ; différentes dimensions artistiques sont présentes, et toute l'histoire de l'Europe est traversée par la fête. Sur le mode de la fête, de plus en plus souvent sont organisées des rencontres culturelles, des festivals, "heritage weeks", etc.
Ces événements participant largement à la connaissance et à la reconnaissance des communautés tsiganes, représentent souvent de grands efforts des organisateurs et de ceux qui les soutiennent, et sont à l'origine de manifestations et de productions d'un grand intérêt. Faciliter une liaison entre ces événements leur permettrait de rayonner davantage encore, de se compléter, d'organiser une circulation des productions (expositions, conférences, etc.)
un aspect thématique avec présentation d'un projet concret est parfois présenté dans les documents issus de l'enquête : c'est le cas de l'organisation d'une exposition européenne concernant la femme tsigane en Europe, qui permettrait de relier les différentes associations qui travaillent dans ce domaine, et valoriserait l'image et le rôle de la femme tsigane qui vit souvent dans une position extrêmement difficile, doublement marginalisée, en tant que Tsigane et en tant que femme.
le thème de l'exposition itinérante apparaît de façon répétitive, comme cela a été indiqué déj ; il convient de marquer que dans le souci de rapprochement et de compréhension mutuelle des communautés, l'exposition peut être conçue dans certains cas comme une exposition légère devant être présente dans les villes mais aussi dans les villages, afin de participer à la réduction des préjugés et des peurs. Est proposée aussi l'organisation d'un centre culturel mobile dans un train, avec une partie musée et exposition, une partie d'action pédagogique en relation avec les écoles, des manifestations culturelles étant prévues quand le train (on pourrait penser aussi à des camions) se rend dans un lieu ;
proposition est également faite qu'annuellement une "semaine tsigane" soit organisée donnant lieu en divers endroits d'Europe à des manifestations culturelles, avec chaque année le choix d'un lieu carrefour où se tiendrait un festival particulièrement important ;
l'accent est mis sur la production non seulement d'un matériel écrit, texte imprimé, mais aussi sur un matériel faisant appel au son et à l'image : photo, vidéo, pour toucher un nombre important de personnes, et pour que l'Itinéraire, dans les conditions actuelles d'alphabétisation relative, soit accessible à tous. Un accent particulier est mis sur la photographie : elle est image, elle est expressive et comprise par tous, elle est facilement accessible, techniquement et financièrement, elle est facilement échangeable, transportable, reproductible, exposable, publiable ; elle pourrait aussi à elle seule être un axe de travail important, comme vecteur de diffusion utile (la presse est très à la demande d'images) ; les personnes compétentes peuvent former rapidement un réseau de travail et de coopération ;
le lancement de prix européens parrainés par le Conseil de l'Europe et destinés à couronner telle ou telle manifestation ou production dans le cadre de l'Itinéraire culturel aurait un pouvoir mobilisateur et une haute valeur symbolique ;
pour toutes ces actions, et pour chacun des axes ou thèmes de travail, il est du plus grand intérêt de produire un répertoire actualisé des troupes, des musées, des expositions disponibles, etc. afin que les acteurs du développement de l'Itinéraire culturel (artistes et ensemble des partenaires) puissent se connaître eux-mêmes, et pour que ceux qui veulent faire appel à eux pour l'organisation d'une exposition, pour un festival, pour une publication, puissent les connaître et les contacter aisément.

Une complémentarité des actions
début

Il convient de mentionner que le développement d'un tel Itinéraire entre en relation de complémentarité directe et logique avec d'autres actions du Conseil de l'Europe : celles du Conseil de la Coopération culturelle en matière d'Éducation (séminaires de formation d'enseignants, publications, recherches, comme l'étude de la présence des minorités dans les manuels d'histoire…), celles du Congrès des Pouvoirs locaux et Régionaux (notamment son réseau de villes pour les questions tsiganes), celles des Droits de l'Homme, du Comité européen pour les Migrations, etc.

Les travaux développés par la Commission européenne, notamment dans le domaine de l'Éducation, entrent aussi en relation de totale cohérence et complémentarité avec cet Itinéraire culturel.

Les groupes européens déjà au travail (historiens, linguistes, pédagogues) peuvent très simplement être utilisés comme groupes experts. Ces multiples liaisons et collaborations permettent une approche "intégrée" pour les différentes actions, sans risque de duplication, et avec une expertise au plus haut niveau de compétence. L'Unesco sera directement concernée - comme elle l'est par exemple pour la Route de la Soie - par un itinéraire culturel tsigane pour les lieux qui géographiquement sortiraient de l'Europe.

Cet Itinéraire culturel est à la fois profondément historique, s'inscrivant en Europe depuis plus d'un demi-millénaire, et totalement actuel, concernant 8 millions de personnes de culture tsigane en Europe. Il s'agit de développer une action pilote de réparation historique et de soutien culturel à une communauté qui l'attend depuis six siècles.

Le lancement d'un tel Itinéraire répond aux missions fondamentales du Conseil de l'Europe dans des domaines qui pour lui ont toujours été prioritaires (Droits de l'Homme, Démocratie, Éducation, Minorités…) et apporte de façon concrète et positive des réflexions et des actions ayant valeur exemplaire dans une situation où les questions de minorités ne sont trop souvent perçues que de façon négative.

Jean-Pierre Liégeois
Université René Descartes, Paris

Bibliographie de base

Le rapport mentionné concernant l'itinéraire tsigane est le suivant : Conseil de l'Europe, Conseil de la Coopération Culturelle, Un itinéraire culturel tsigane du Conseil de l'Europe, Étude exploratoire, Jean-Pierre Liégeois, document ICCE (93)9, Strasbourg, 1993.

Par ailleurs, le Conseil de l'Europe a publié un ouvrage de référence, traduit en plusieurs langues avec une édition en 1985 et une nouvelle édition en 1994 : Tsiganes et Voyageurs, données socio-culturelles, données socio-politiques, Jean-Pierre Liégeois, Conseil de l'Europe, 1985 pour l'édition originale française. Édition anglaise Gypsies and Travellers, Conseil de l'Europe, Strasbourg ; édition espagnole Gitanos e Itinerantes, Presencia gitana, Madrid ; édition italienne Zingari e Viaggianti, Lacio Drom, Roma ; édition portugaise Ciganos e Itinerantes, Santa Casa da Misericórdia de Lisboa - Lisboa. Nouvelle édition totalement remaniée : Roma, Tsiganes, Voyageurs, Strasbourg, Les Éditions du Conseil de l'Europe, 1994; plusieurs traductions.

Autres ouvrages de base

T. A. Acton, Gypsy Politics and Social Change, Routledge and Kegan Paul, 1974
H. Asséo, Les Tsiganes, une destinée européenne, Découvertes-Gallimard, Paris, 1994
A. Fraser, The Gypsies, Oxford, Blackwell, 1992
I. Hancock, The Pariah Sundrome. An account of Gypsy Slavery and Persecution, Karoma, Ann Arbor, 1987
J.-P. Liégeois, Mutation tsigane, Éditions Complexe, Bruxelles / Presses Universitaires de France, Paris, 1976.

 
Accueil HautPage précédente | Ajoutez à vos favoris 
© Groupement pour les Droits des Minorités • Tous droits réservés • 2005-2007
Réalisé par Mikael Bodlore-Penalez • Hébergé sur www.eurominority.org

Le Groupement pour les Droits des minorités (GDM)
est partenaire du Minority Rights Group (MRG) International