LES YÉZIDIS
Les Yézidis et le Yézidisme |
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Que signifie le mot Yézidi, quel est son sens étymologique
?
Le mot "Yézidi" est employé pour désigner
une entité tribale ainsi que l'appartenance à
une confession religieuse. Il existe plusieurs théories
concernant l'étymologie de ce mot ; plusieurs traductions
sont proposées : il est traduit par "ange"
(persan), ou par "semblable à Dieu" (Pahlavi),
ou encore par "digne du service divin" (Sanskrit).
Selon le professeur Henri Korman, le mot "Yézidi"
ne peut être traduit que comme "adorateur de l'ange"
et non comme "adorateur du diable", un cliché
répandu auprès de la population musulmane.
Aujourd'hui, il y a très peu d'infor-mations sur
cette petite communauté religieuse qui compte près
de 800 000 personnes dans le monde.
Actuellement,
la communauté scientifique est quasi unanime sur
l'appartenance des Yézidis au groupe ethnique kurde1.
Les Yézidis parlent en kurmanji (êzidîkî
comme ils le disent eux-mêmes), le dialecte nord de
la langue kurde.
Ils forment des îlots compacts dans les régions
est de la Turquie (Diarbekir, Mûsh, Sasûn, Bîtlîs,
Van, Kars), au nord de l'Irak (Sindjar, Sheiyxana),
en Syrie (Kilîs, Efirîn, Qamishilî, Amûda).
Il y a sans doute une toute petite communauté en
Iran. Par ailleurs, on compte plus de 40 000 Yézidis
en Allemagne et près de 180 000 en Arménie,
en Géorgie et dans les régions sud de la Russie.
Le Yézidisme est une religion monothéiste
qui, selon les uns, est vieille de plus de 5000 ans ; selon
les autres, elle daterait du XIIe ou du XIIIe
siècle et enfin une troisième version ne la
situe qu'au XIXe siècle. Toujours
est-il que cette religion est encore très peu étudiée
et les scientifiques avancent plusieurs thèses sur
ses origines.
L'une d'entre elles considère les Yézidis
comme des descendants des disciples du Zoroastrisme ; d'après
une autre thèse, le Yézidisme découlerait
du paganisme ; d'autres encore affirment que cette
religion est issue du Judaïsme ou lui attribuent un
caractère syncrétique en y trouvant des éléments
des religions musulmane, chrétienne et zoroastrienne.
Cependant,
les thèses les plus approuvées et qui divisent
le monde scientifique actuel en deux courants opposés
sont celles de R. Lescot2(orientaliste
français) et de N. Marr3
grand ethnographe russe, orientaliste) : l'une penche
pour des origines islamiques des Yézidis et l'autre
y voit un héritage du paganisme kurde d'avant
l'Islam.
Les traditions religieuses des Yézidis leur interdisent
le mariage avec les étrangers et les représentants
du clergé avancent un dogme catégorique selon
lequel "l'on ne devient pas Yézidis
mais on le naît".
Si aujourd'hui on manque d'informations sur
cette communauté, c'est en grande partie à
cause de son caractère mystique, dû au repli
forcé sur elle-même.
Dans tous les pays du moyen-orient où les Yézidis
forment une population compacte, ils se sont retirés
dans des régions montagneuses très difficiles
d'accès, afin de protéger leur communauté
de l'intolérance et des persécutions répétées
provenant des adeptes de l'Islam.
Victimes des conversions forcées, des pillages,
des destructions de villages entiers, les Yézidis
se seraient isolés du reste du monde depuis la conversion
des Kurdes à l'Islam, et ce, entre les VIIe
et XIIe siècles. Leur retrait et leur
isolement du monde extérieur ont contribué
à la propagation d'une idée fausse sur le
caractère sectaire et satanique du Yézidisme.
De ce fait, au XIXe siècle, tuer un Yézidi
était considéré dans l'empire ottoman
comme un acte menant droit au paradis.
Les persécutions au niveau étatique y étaient
autrefois justifiées car on considérait le
Yézidisme comme "une religion sans livre",
donc hors la loi.
Le manque d'informations concernant les Yézidis
et leur croyance s'explique en grande partie par l'absence
de documents écrits par les Yézidis eux-mêmes
: depuis le XIIe siècle, le clergé
interdit au peuple l'accès à l'éducation.
Toute la culture spirituelle, les concepts religieux, l'histoire
de cette communauté se transmettent d'une génération
à l'autre grâce au folklore.
Au début du XIXe siècle, suite
à la découverte des livres sacrés "Jêlva"
et "Mesxefa resh" (Livre de révélations
Kniga otkrovenij et Les chroniques noires Tchiornaja
letopis), la communauté scientifique a découvert
que le Yézidisme contenait des parties constitutives
des "religions du livre".
Ces livres suscitèrent un grand intérêt
dans les cercles diplomatiques et militaires de l'époque.
Qui a écrit ces livres, et quand ? |
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D'après une
des versions scientifiques, les livres sacrés auraient
été écrits au XVIIe siècle (O.
Viltchevskij) ; d'après les autres, ils datent du
XIXe siècle (Shakir Fetakh) ; une autre hypothèse
dit que le livre des révélations est écrit
par le réformateur du Yézidisme Cheikh Adî
ibn Mussafar Marvan aux XIe ou XIIe
siècles (K. Kourdoev).
Victimes de l'intolérance religieuse, des tribus
yézidies ont parcouru (entre le XVIIe
et le XIXe siècle) le chemin migratoire
de la chaîne montagneuse de Jebel Sinjar au nord de
l'Irak jusqu'aux frontières tsaristes du Caucase
du sud.
Une
partie des Yézidis renie ses liens ethniques avec
les Kurdes et se présente comme issu d'un groupe
ethnique êzidî parlant le ezdîkî4.
Ceci est lié en partie aux pogromes et aux persécutions
que certains émirs kurdes intensifient au XIXe
siècle envers cette population :
- Émir de Botan Badir xan beg (1832) ;
- Mexmed Ravanduzi (1833),
- le régent de Diarbekir et de Mossul, Teiyer Pasha
(1838) ;
- Vêxbî Pasha Fêrîk (1892).
La répartition des Yézidis dans les territoires
de l'ex-Union soviétique |
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Quelques tribus kurdes (yézidies et musulmanes confondues)
habitaient déjà au XVIIIe et au début
du XIXe siècle le territoire de l'Arménie
actuelle, mais leur arrivée massive de l'Asie antérieure
remonte à la guerre de Crimée (1853-1856),
ainsi qu'à la guerre russo-turque (1877-1878). Selon
le recensement tsariste, près de 130 000 kurdes musulmans
et yézidis vivaient en 1897 dans le Caucase.
Aujourd'hui, lorsqu'on parle des kurdes d'Arménie,
il s'agit essentiellement des Yézidis. Une des premières
migrations des Yézidis dans le Caucase du sud s'est
déroulée vers 1874. La deuxième et
la plus importante migration a eu lieu pendant la 1re guerre
mondiale (1914-1918).
La troisième et la dernière vague migratoire
a eu lieu entre 1918 et 1920.
D'après les données du recensement effectué
par le département central des statistiques en 1989,
sur le territoire de l'ex-URSS, on comptait 120 000 Kurdes
: 17 000 en Azerbaïdjan, 33 000 en Géorgie (majoritairement
yézidis), un peu plus de 50 000 en Arménie
(majoritairement yézidis) et environ 20 000 dispersés
en Russie et dans les Républiques d'Asie centrale.
Les Kurdes transcaucasiens affirment que ces chiffres ont
été minorés par les autorités
des républiques en question car, si un certain quota
était dépassé, les Kurdes pouvaient
alors prétendre aux privilèges socio-politiques
prévus par la Constitution à l'égard
des peuples minoritaires. Ainsi, en 1989, selon les sources
kurdes, 170 000 kurdes vivaient en Azerbaïdjan et plus
de 80 000 en Géorgie.
En
Géorgie, les Yézidis habitent principalement
dans la capitale, Tbilissi. Aujourd'hui, on rencontre
quelques familles de paysans agriculteurs kurdes dans les
régions de Kakhéti5
et de Marnéuli6.
Les conditions économiques critiques que l'Arménie
traversait au début du XXe siècle ont incité
les Yézidis à rechercher des travaux saisonniers
qui leur étaient proposés à Tbilissi.
Très rapidement, ces citadins ont intégré
le mode de vie urbain (si l'on peut employer ce terme,
à cette époque) et se sont initiés
aux métiers manuels. L'évolution de
ce processus a suscité dans les années 1940-1950
la naissance d'un groupe social ouvrier qui se localisait
dans les villes industrielles de Géorgie comme Tbilissi
et Roustavi.
Dans les années 1970, les autorités géorgiennes
ont fait un effort considérable pour appliquer des
réformes sociales et élaborer une politique
complexe visant les minorités du pays, les Kurdes-Yézidis
en l'occurrence. De grands progrès ont été
faits dans le domaine culturel et déjà dans
les années 1980 la Géorgie avait la réputation
d'être un important centre culturel de Kurdes
soviétiques. Malheureusement, depuis les années
1990, la situation se détériore ; la population
yézidie quitte massivement le pays et les autorités
refusent de soutenir le programme socioculturel soumis aux
instances gouvernementales par l'intelligentsia yézidie.
Avec les changements historiques et les bouleversements
soci-économiques des pays du monde post-soviétique,
les Yézidis se retrouvent aujourd'hui dans
un "vacuum" d'information.
Actuellement, ils subissent un désintérêt
croissant des autorités des jeunes pays de Transcaucasie
qui ont tendance à se replier plus ou moins sur leurs
nationalismes.
Plus de 150 000 Yézidis vivent actuellement une
nouvelle vague d'exode, aussi importante que celle du début
du XXe siècle. Cet exode a pour conséquence
de les déplacer bien plus au nord, vers des peuples
dont ils ne partagent ni coutumes, ni murs, ni destin
historique contrairement à ce que l'on retrace
dans leurs relations avec les peuples du Caucase du sud.
À l'heure actuelle, les régions du
sud de la Russie abritent le plus grand nombre de kurdes
jamais enregistré sur le territoire soviétique ; ils y ont pour la plupart immigré depuis les pays
du Caucase du sud. Ces dernières décennies,
dans les pays occidentaux, nous constatons parmi eux un
grand nombre de demandeurs d'asile politique, la France
ne faisant pas exception.
En grand majorité il s'agit de Kurdes-Yézidis.
Jusqu'à ces derniers temps, leurs mouvements
migratoires ne concernaient que les territoires frontaliers
avec leurs terres historiques, désormais, il faudra
admettre que le problème socio-politique que soulève
cette vague de migration ne touche plus seulement les pays
du Moyen-Orient mais aussi ceux du Caucase du sud.
Notes
1 Les
Kurdes, peuple iranien du Proche-Orient, habitent au carrefour
de la Turquie plus ou moins laïcisée, de l'Iran
chiite, de l'Irak et de la Syrie septentrionale arabes et
sunnites et de la Transcaucasie. En Irak, les Yézidis
habitent au Nord et au Nord-est du pays.
Le lieu sacré des Yézidis Lalesh
se trouve au nord de Mossoul.
2 Enquête
sur les Yézidis de Syrie et du Djebel Sindjar, mémoire
de l'Institut de Damas, tome 4, 1938
3 Yesco
o slove "celebi" (Encore une fois concernant le mot "celebi"),
en russe.
Notes du département oriental de la société
géographique russe, tome 20, Moscou, 1912
4 G.
S. Asatrian, A. P. Poladian, La religion des Yézidis
: les principales divinités et les livres sacrés,
en arménien, Erevan, 1989, p. 133-136.
5 Environ
300 familles yézidies habitent aujourd'hui dans la
ville de Télavi. Avant les années 1990, on
en comptait le double.
6 Actuellement,
en Géorgie, il n'existe quasiment plus de kurdes
musulmans. Dans les années 1940-1950, un grand nombre
d'entre eux fut déporté des régions
d'Akhalkalaki, d'Akhaltsikhé et de Marnéuli
vers les steppes du Kazakhstan.