IDENTITÉS USURPÉES

Le Noble Sauvage et le New Age
Hutte de sudation portative, housse offerte en prime
Le syndrome de Danse avec les Loups
Indigènes romanesques
Jouer aux Indiens
Des arrières-grands-mères princesses cherokee
Notre spiritualité n’est pas à vendre

Le regard que les non-Indiens portent sur les Premiers Américains, les interprétant et les réinventant depuis l’arrivée en Amérique de Christophe Colomb, a fait l’objet d’une abondante littérature. L’appropriation des cérémonies, des religions et des identités indigènes représente une menace dont les non-Indiens ne voient pas la gravité. Aujourd’hui, on teste les vaccins contre l’hépatite B sur les enfants lakota ou Inuit ; l’habitat est si pauvre dans certaines réserves que les personnes âgées meurent de froid ; et finalement les non-Indiens s’approprient la spiritualité et l’identité indigènes et en font commerce. Comment une société peut-elle à la fois nuire aux Amérindiens et chercher à les imiter ?

Dans cet article, nous soulignerons l'ambiguïté et l'ambivalence de l'imitation des Indiens que font les adeptes du New Age, tout en rappelant que ce type de comportement a une longue histoire. Nous ferons en premier lieu un rapide tableau des vues de la société dominante et de la façon dont la pensée New Age se nourrit de l'idéologie du Noble Sauvage. On considère que l'ignorance des adeptes du New Age les rend dangereux ainsi que leurs motivations et la probabilité qu'ils perturbent des pratiques légitimes. Le consumérisme et les idéologies colonisatrices sont inhérentes à cette image idéalisée mais raciste.

Nous devrons mentionner aussi la façon dont sont "honorés" les Amérindiens par des danses exécutées autour de bûchers funéraires, dont ils sont utilisés comme mascottes par des universités ou des équipes sportives, dont on les utilise comme supports publicitaires. Puis nous parlerons des "jeux indiens" pratiqués aux États-Unis, bien entendu, mais aussi en Europe, par les "clubs indiens" allemands, mais aussi français.

Les images transmises par les media, par des films tels que Danse avec les loups, mettent en évidence le regard romanesque que les Blancs posent sur les Indiens dans les années 1990.

Le Noble Sauvage et le New Agedébut

Les New Agers ne sont pas des marginaux, bien que l’on puisse considérer qu’ils forment une sous-culture en termes d’anthropologie. Ce sont en général des Blancs aisés, d’âge moyen, issus des classes moyennes. Des endroits à la mode comme Santa Fe, Sedona ou Aspen attirent et abritent des communautés New Age. L’émulation et l’admiration des New Agers pour les peuples indigènes sont ambiguës. L’image de l’Indien ne cesse de changer, devenant tantôt l’objet de toutes nos peurs, tantôt l’objet de toutes nos envies. Bien entendu, ces images ne s’excluent pas mutuellement. Celle à laquelle les New Agers essaient de ressembler est fondée sur le Noble Sauvage de Jean-Jacques Rousseau : un être pacifique, innocent, spirituel qui vit en communion avec la nature. Bien que la plupart des indigènes tendent à fonder leur vie sur leur spiritualité et sur leurs liens avec leur environnement, ils sont loin de ressembler à la vision de Rousseau, issue d’une nostalgie pour des temps idylliques, d’une fascination pour l’exotisme et d’un fantasme de fuite anti-technologique. L’image du Bon Sauvage refuse aux indigènes la possibilité d’être simplement humains. Ils doivent ressembler à leur image et ne pas abandonner leurs coutumes dites primitives. Mais, si les Indiens ressemblent à des enfants primitifs qui jouissent de l’innocence, lorsqu’ils sont en colère, ils deviennent sauvages et incontrôlables. Les New Agers essaient d’éviter toute "énergie négative", aussi vont-ils tenter de ne pas provoquer, par leurs pratiques, la colère des Premiers Américains. D’ailleurs, comment pourraient-ils porter préjudice aux Indiens alors qu’ils veulent être comme eux ?

Hutte de sudation portative, housse offerte en primedébut

Cet idéal du Noble Sauvage pour les non-Indiens en quête d'une société utopique a des effets inattendus. Généralement, lorsque la société dominante rencontre "l'autre", le premier contact avec la culture de ce dernier a lieu à travers ses aspects matériels. Or, ces trente dernières années, la demande d'art et d'artisanat amérindiens a atteint des sommets inégalés. Pour le consommateur moyen, peu importe que ce soit réellement "Indian made" pourvu que ça en ait l'air. Le premier désir du consommateur est de coloniser l'Amérindien sur le marché ; c'est ce que la société majoritaire fait le mieux. On peut acheter ses fantasmes. L'Indien devient un produit de consommation, au même titre qu'un produit alimentaire.

Les non-Indiens déboursent volontiers de fortes sommes d'argent pour une part de spiritualité indienne : ainsi, pour 4000 dollars, on peut participer à la danse du Soleil. À Sedona, on peut acheter des huttes de sudation portatives, et recevoir la housse en cadeau. Des catalogues New Age offrent des boucles d'oreilles qui commémorent la Piste des larmes (qui a marqué l'exode des Cherokee). Il n'est nullement question de consacrer du temps et des efforts à l'étude d'une culture afin de comprendre ses valeurs et de savoir si l'on est prêt à y adhérer. Mais, ce faisant, les non-Indiens semblent très désireux de montrer aux Indiens qu'ils les honorent, pas qu'ils se les approprient.

C'est pourquoi la jeune femme qui avait été élue Miss Dakota du Sud au milieu des années 1990 n'a pas compris pourquoi une délégation lakota a condamné sa représentation lorsqu'elle a dansé en robe de peau de daim autour d'un bûcher funéraire sur la musique de Danse avec les Loups. Cette performance constituait l'une des épreuves du concours pour le titre de Miss Amérique. Cela ne pouvait avoir offensé personne puisque, bien qu'elle ne connaisse pas le nom de son ancêtre, elle est certaine d'avoir du sang indien.

Le syndrome de Danse avec les Loupsdébut

Dans son journal, le lieutenant John Dunbar écrit : "C'est en m'entendant appeler encore et encore par mon nom sioux que je sus qui j'étais pour la première fois".

Ce film est un bon exemple de marketing de l'image du Noble Sauvage. John Lavelle, Indien santee et directeur du Center for Support and Protection of Indigenous Traditions (SPIRIT), qualifie cette mode de "syndrome de Danse avec les Loups". Bien qu'il ne fut pas le premier à montrer les Indiens sous un jour favorable, le film a connu un immense succès. Certains Indiens étaient bien entendu toujours les méchants : les Pawnee représentaient en permanence le danger qui rôde. Néanmoins, le film montrait une société utopique, celle des Lakota où chacun était heureux, philosophe et libre. Même Wind-in-his-Hair, interprété par Rodney Grant, qui était l'ennemi potentiellement dangereux dans le groupe, se laisse toucher par l'amitié du lieutenant Dunbar. La réaction des Lakota envers Dunbar a réalisé les rêves de nombreux Blancs qui veulent échapper à la société moderne. Comment peut-on s'en échapper ? En allant chez les Indiens ! Le film montre que l'on peut atteindre la spiritualité avec un minimum d'efforts. Comme la plupart des productions hollywoodiennes, Danse avec les Loups ne traite pas des Indiens, mais de l'obsession des Blancs sur l'image du Noble Sauvage, c'est-à-dire tels qu'ils voudraient qu'ils soient : confiants, innocents, spirituels, vivant en harmonie avec la nature, toujours prêts à soulager la conscience coupable de leurs oppresseurs.
"L'Indien correct" imaginaire actuel supporte tous les affronts avec un sourire stoïque ; il reconnaît que de nombreux Blancs sont bons et aurait souhaité vivre en bonne intelligence. C'est là le portrait de l'Indien que les adeptes du New Age considèrent le plus correct, le plus authentique.

Ils s'attendent à ce que les "vrais" Indiens auxquels ils ont affaire se conduisent de même. Cette image christique, surhumaine, d'un homme qui souffre mais qui demeure calme est aussi raciste que celle du sauvage rapace et assoiffé de sang parce qu'elle déshumanise les Indiens de la même façon.

Si merveilleux que soient ces derniers, les Blancs les éclipsent souvent. Dans la série télévisée Dr Quinn, Femme Médecin, l'ami de celle-ci, Sully, bat un ami cheyenne à un concours de lancer de tomahawk, et c'est souvent le docteur Michaela Quinn qui soigne les Cheyenne. Leurs homologues indiens ne sont là que comme toile de fond à l'héroïsme du personnage blanc. Et c'est évidemment le héros blanc qui obtient le cœur de la jeune blanche. À la fin de Danse avec les Loups, le lieutenant Dunbar et sa nouvelle femme décident de quitter les Lakota dans l'espoir que leur départ dissuadera l'armée de harceler leur peuple d'adoption.

Indigènes romanesquesdébut

Les Victoriens étaient scandalisés par ces indigènes obscènes qui se déplaçaient tout nus ; ils devaient probablement aussi fantasmer sur cette identité défendue. Alors que les Victoriens déploraient ces atteintes à la bienséance, les romanciers contemporains n'hésitent pas à exprimer leur fascination. Accompagnant le "syndrome de Danse avec les Loups", de nombreux ouvrages romanesques décrivent des passions interdites avec un partenaire indigène. Celui-ci vit toujours dans le passé. Sinon, la pauvreté contemporaine et tous les pièges de l'oppression pourraient troubler l'image que nous projetons sur l'Indien. Le taux de chômage dans les réserve n'a rien d'érotique. En règle générale, le personnage indigène est un homme qui apparaît torse nu, les bras ceints de quelques brassards décoratifs, coiffe de plumes sur la tête, bandeau autour du front, tour de cou en os. Son torse est musclé et cuivré, imberbe, ses long cheveux bruns et lisses volent dans le vent alors qu'il brandit un tomahawk ou enlève la femme blanche. Les titres illustrent ces fantasmes : Princesse lakota, Bonheur sauvage ou Renégat.

Peter Van Lent, chercheur mohawk, décrit la conception populaire du Noble Sauvage dans la littérature : "Dans la littérature, l'exotisme de l'homme indigène est toujours soigneusement contrôlé. Par exemple, la plupart des héros sont des sang-mêlé. Cette convention est un filet de sécurité contre certains pièges sexuels. Elle empêche l'image exotique d'être trop étrangère.

Le héros n'est que beau, de haute stature et mat de peau. Le héros étant à moitié blanc, le lien romantico-érotique n'est pas vraiment interracial".

Quant au contenu, les personnages indigènes sont stéréotypés. Ils sont braves, sans peur, impitoyables, stoïques, mystérieux, spirituels et silencieux. Lorsqu'ils parlent, c'est dans le langage des westerns des années 1950. Ce sont par ailleurs des amoureux rapaces, insatiables, sauvages et puissants, qui trouvent les femmes blanches irrésistibles et exotiques. Dans Princesse lakota, un brave lakota va chercher sa squaw blanche de l'autre côté de l'océan. Elle est l'héritière du trône d'Angleterre. Il la trouve grâce à ses pouvoirs mystiques et arrive juste à temps pour la sauver d'une tentative d'assassinat. Ce jeune homme virile, qui fronce les sourcils, s'exprime par grognements et a un regard troublant. Il s'appelle Mato Sapa (Ours Noir) ; il fait partie des nombreux personnages stéréotypés nommés Lone Wolf (Loup Solitaire), Shadow (Ombre), Grey Wing (Aile Grise), Yellow Thunder (Tonnerre Jaune), etc.

Jouer aux Indiensdébut

Les indigènes peuvent aussi constituer un passe-temps. Ainsi l'Allemagne compte des centaines de clubs indiens. L'intérêt des Allemands a deux sources principales : tout d'abord, la tournée du Wild West Show de Buffalo Bill. Les Allemands ont été fascinés par cet Ouest romanesque, avec ses sauvages couverts de peintures de guerre, par leurs danses, leur agilité à cheval, et les descriptions de bandits armés et de cow-boys. Ensuite, Karl May commença à écrire une série d'ouvrages sur l'Ouest américain alors qu'il purgeait une peine de prison de 1865 à 1868. Trois de ces ouvrages étaient consacrés à un chef apache nommé Winnetou et à son fidèle compagnon Old Shatterhand, un immigrant allemand bien entendu. May ne mit le pied dans le Sud-Ouest qu'à la fin de sa vie, bien longtemps après avoir fait fortune grâce à la popularité de ses livres. Dans l'ethnographie de May, les Apache étaient la tribu la plus paisible à l'ouest du Mississipi, soumise aux féroces attaques de la tribu guerrière des Sioux, leurs redoutables ennemis.

Tout comme leurs homologues américains, les membres des clubs indiens allemands trouvent tout naturel de jouer aux Indiens le week-end, d'apprendre le travail des perles et autres formes d'artisanat, d'organiser des danses, des cérémonies et des pow-wows (ce terme, qui avait autrefois un sens rituel, signifie aujourd'hui pour les Indiens une réunion sociale, au cours de laquelle ils vont se retrouver, chanter et danser ensemble. Ils proclament leur affinité avec l'identité indienne parce qu'ils partagent le même respect pour la nature. Ces activités révèlent un désir de liberté, de fuite, d'aventure et une remise en question de la culture proposée par la société majoritaire. Elles se réfèrent à un passé idéalisé et relèguent les Indiens dans des contextes historiques figés, ce qui est révélé par cette anecdote : alors que Clifford Big Plume, ancien chef de la bande Sarcee de l'Alberta participait à un pow-wow, une touriste allemande lui demanda comment il faisait du feu avec un silex ; il répondit qu'il ne savait pas, car lui-même se servait de son briquet ! Le Noble Sauvage n'est noble qu'aussi longtemps qu'il coopère.

Des arrières-grands-mères princesses cherokee
début

Pourquoi un non-Indien voudrait-il être Indien ? Tout d'abord, à cause du mythe du Noble Sauvage dont nous avons longuement parlé, ensuite pour des raisons financières. S'attribuer une identité indienne peut rapporter beaucoup d'argent, que ce soit pour bénéficier des revenus des casinos ou de bourses pour payer les études. En fait, d'après les recensements américains, la population indienne était de 524 000 personnes en 1960, 793 000 en 1970, et a continué de croître à un rythme qui n'a rien à voir avec le nombre de décès et de naissances dans les communautés indigènes. Ainsi, la population indienne qui était de 1,4 million en 1980, s'élevait à 1,9 million en 1990. Dans le New Jersey, la population indienne a augmenté de 80% entre 1984 et 1994. Certains non-Indiens pensent qu'ils peuvent se réclamer de l'héritage indien parce qu'ils ont découvert qu'ils étaient Indiens dans une vie antérieure, ils s'approprient la philosophie indienne, prétendent être un shaman prisonnier dans le corps d'un blanc, avoir fait l'expérience d'une séance de sudation sacrée. Tous ces récits se monnaient.

Dans certaines régions, comme en Floride, des tribus entières de wannabes (de pseudo-Indiens) définissent des règles d'appartenance et font payer des cotisations, allant jusqu'à saper l'autorité indigène authentique en recherchant une reconnaissance fédérale. Sun Bear, alias Vincent LaDuke, avait créé sa propre tribu de l'Ours. Sun Bear était l'un de ces gourous indigènes qui essaient de satisfaire les aspirations des adeptes du New Age. Les pseudo-Indiens écrivent des autobiographies ou des ouvrages sur leurs ancêtres pour se légitimer, livres qui sont restés rentables un certain temps, même après que les livres authentiques ont été reconnus, surtout après 1969 avec l'attribution du Prix Pulitzer à Scott Momaday pour La Maison de l'Aube.
D'autres pseudo-Indiens s'enrichissent de différentes façons. Ainsi, un soi-disant chef micmac a un magasin dans une ville côtière du Massachusetts ; les milliers de touristes qui le fréquentent ne mettent pas en doute l'authenticité de ce qu'il vend, ni de ce que raconte le propriétaire, ou les amis wannabes qui travaillent avec lui.

Et puis, bien entendu, il y a ceux qui exhibent leur arrière-grand-mère qui était une princesse cherokee. Pour tous, l'identité indienne est purement subjective.

Les Indiens n'encouragent pas les conversions simplement parce qu'ils les jugent impossibles. La religion New Age offre tous les aspects des rituels indigènes, exception faite du contexte culturel.

Les motivations qui sous-tendent les "conversions" sont rarement pures. La participation des non-Indiens aux cérémonies est limitée actuellement en raison des imitations, des interprétations et du mercantilisme New Age. Il n'est pas rare que des personnes qui assistent à un rite sacré le reproduisent ensuite pour de l'argent. D'autres braconnent des aigles pour en vendre les plumes, qui sont indispensables pour certaines cérémonies. C'est un commerce très lucratif, les plumes de la queue pouvant atteindre 500 dollars l'unité. De plus, des shamans indiens ou non-indiens autoproclamés escroquent des malades incurables et usent de leur prestige à des fins malhonnêtes.

Cependant, certains abusent de la spiritualité indienne de façon institutionnellement plus acceptable, comme nous allons voir avec le cas de la société Smoki de Prescott, et celui d'un pasteur luthérien. Les Smoki (un jeu de mot sur Moki, le nom véritable des Hopi), organisation fraternelle composée d'hommes d'affaires blancs et de citoyens de Prescott, en Arizona, ont imité les rites hopi pendant plus de 60 ans. Il fallait payer pour assister aux rites hopi annuels, surtout la danse du Serpent, ainsi qu'à des cérémonies d'autres groupes indiens. Les Smoki se prenaient très au sérieux, allant jusqu'à se tatouer pour témoigner de leur appartenance. Leur publicité disait que les Smoki avaient une motivation généreuse : préserver les rites d'un peuple condamné, proche de la nature, primitif, qui était sur le point de perdre sa culture.

Des actions en justice intentées par les Hopi obtinrent la dissolution du groupe en 1990. Même le fait que Barry Goldwater en soit membre n'a pu les sauver. Les Smoki représentent un groupe de non-Indiens paternalistes : ceux qui prétendent être responsables de la sauvegarde de la culture indigène, dont ils nient la vitalité.

En 1995, un pasteur luthérien et auteur d'une dizaine d'ouvrages sur des connaissances secrètes des Indiens et l'ésotérisme, alla à Tucson pour diriger un atelier à la demande de la propriétaire d'un magasin New Age. Une brochure publicitaire fut publiée pour cet atelier, où l'on pouvait apprendre à fabriquer des autels hopi et à fabriquer des bâtons de prière pour la somme de 175 dollars. Une délégation hopi, composée de quinze Anciens et des autorités religieuses de la tribu se rendit à Tucson afin de tenter de s'opposer à ce commerce. Ne pouvant obtenir d'entrevue, les Hopi se tournèrent vers la presse, déclarant que les organisateurs de cet atelier n'avaient pas le droit de divulguer ce savoir et qu'en essayant de l'utiliser, les dix-huit personnes qui devaient y participer se mettaient en danger en accomplissant des rituels dont ils ignoraient la portée. De même, pendant des années, les Smoki avaient ignoré les requêtes des Hopi qui leur demandaient d'abandonner leurs pratiques soi-disant généreuses. Il fallut une bataille juridique pour y mettre fin.

Notre spiritualité n’est pas à vendredébut

"Par les présentes, nous déclarons la guerre à toutes les personnes qui persistent à exploiter, à faire un emploi abusif et à déformer les traditions sacrées et les pratiques spirituelles de nos peuples lakota, dakota et nakota" (Déclaration de Guerre contre les exploiteurs de la spiritualité lakota, ratifiée par les nations dakota, nakota et lakota, juin 1993).

Les exemples cités montrent que les non-Indiens qui veulent s'approprier la spiritualité indienne ne représentent pas une vaine menace. Ils profanent des lieux sacrés tels que Bear Butte près de Sturgis, dans le Dakota du Sud, sacré pour plusieurs nations des plaines du nord. Les New Agers laissent leurs propres offrandes, célèbrent leurs cérémonies, cueillent des plantes sacrées, privant ainsi les Indiens de ce dont ils ont besoin.

Les nations indiennes ne restent pas passives devant ce pillage et les usages mercantiles de leur identité. La "déclaration de guerre" parue dans la presse au mois de juin 1993 peut n'être considérée que comme une déclaration de principe. Mais les Indiens ont aussi confisqué des centaines de pellicules et de cassettes vidéo, afin de se préserver. Encore, et surtout, les peuples indigènes d'Amérique du Nord se sont emparés massivement d'Internet, affichant leur volonté de vivre dans le présent tout en préservant leurs traditions. C'est une attitude qui dérange, puisqu'elle brise l'image folklorique dans laquelle on a tendance à enfermer les Premiers Américains. Aujourd'hui, c'est largement plus de la moitié des tribus indiennes qui ont créé leur site. Certaines vont jusqu'à créer des cours de langue et de culture. C'est le cas des Navajo qui offrent la possibilité de télécharger gratuitement des kits d'apprentissage, et des Sioux de la réserve de Fort Traverse, dans le Dakota du Sud. Cependant, sur la toile aussi, les Indiens d'Amérique doivent faire face à la concurrence des Wannabes qui jouent aux Indiens et en profitent pour écouler, via leurs sites, des ateliers à contenu ésotérique et des produits artisanaux pseudo-indiens. Le pillage n'est pas terminé.

L'usage d'Internet que font les Indiens est bien entendu ambigu ; notre intention n'était pas de faire de l'angélisme : nous sommes conscients que certains Indiens tirent parti de leurs traditions et monnaient leur savoir. Mais sans doute préfèrent-ils présenter eux-mêmes une image plus authentique de leur culture.

Marie-Claude Strigler
Maître de conférences
Université Paris 3
Sorbonne Nouvelle

 
Accueil HautPage précédente | Ajoutez à vos favoris 
© Groupement pour les Droits des Minorités • Tous droits réservés • 2005-2007
Réalisé par Mikael Bodlore-Penalez • Hébergé sur www.eurominority.org

Le Groupement pour les Droits des minorités (GDM)
est partenaire du Minority Rights Group (MRG) International