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STRATÉGIES DE LUTTE - LES INDIENS MAPUCHE DU CHILI1
Au Chili (14 800 000 habitants), les Indiens Araucans ont
lutté jusqu'au XIXème siècle
contre les colonisateurs espagnols. Ils constituent plus
de 10 % de la population, mais ont toujours été
niés par l'état chilien en tant qu'identité
propre pour préserver le mythe de l'homogénéité
nationale. 70 % d'entre eux sont en situation de pauvreté
extrême. La principale ethnie est celle des Mapuche,
au sud du pays. Au moment de l'indépendance ils occu-paient
un territoire de 10 millions d'ha. En 1989, ils n'en possédaient
plus que 50 000 et une grande partie d'entre eux avaient
émigré vers les villes. Après l'indépendance
(1810), l'édit de O'Higgins établissait
l'égalité de tous les citoyens devant la loi
et le parlement de Tapihue reconnaissait formellement aux
Mapuche les mêmes droits qu'aux autres Chiliens (1825).
Des esclaves marqués au fer rouge |
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La pratique fut toute autre, la politique et la culture
chilienne ayant toujours signifié la négation
de l'"Autre" elles visaient, en fait, la disparition
de l'identité Mapuche. Cette situation a été
la source de nombreux conflits et même de guerres.
Durant la première moitié du XXème
siècle, un tiers des terres appartenant encore aux
communautés Mapuche ont été usurpées
par des particuliers - notamment des colons venus d'Europe
- qui se faisaient attribuer des adjudications abusi-vement
légalisées. Beaucoup de Mapuche sont devenus
de véri-tables esclaves, parfois marqués au
fer rouge.
C'est également à cette époque qu'apparurent
les premières organisations Mapuche, en particulier
la Sociedad Aupolicán Defensora de la Araucania,
et un Indien, élu député au Congrès
(1924), dénonça les crimes perpétrés
contre son peuple. C'est alors que le concept d'"autonomie"
a été exploité par un chef indien magico-religieux,
Aburto Panguilef, qui avait fondé la "Société
de protection mutuelle" (1914) devenue ensuite
une organisation guérillera, la Federación
Araucania, qui prônait la réunification
politique du peuple Mapuche.
En 1916, un "Parlement indigène" réuni
à Pitruiquen, prit des positions radicales, exigeant
la restitution de toutes les terres et la suspension des
adjudications. Allant jusqu'à refuser d'être
Chiliens, les participants réclamaient le retour
aux anciennes valeurs et coutumes, rejetaient (entre autres)
le baptême et le mariage chrétien et prônaient
la polygamie. En même temps, cependant, ils cherchaient
l'appui des classes populaires chiliennes, des partis démocratiques
et du parti communiste.
Pinochet interdit le mot
indigène |
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Après
l'élection d'Allende (1970), les Mapuche se rallièrent
à l'Unité Populaire qui envisageait une révision
fondamentale de la politique chilienne à l'égard
des indigènes et préparait une proposition
de loi prenant en compte l'existence des communautés
indiennes. Le coup d'état de Pinochet remit tout
en question et de nombreux Mapuche furent emprisonnés
ou assassinés.
On décréta la division des terres Mapuche
et l'appellation même d'"indigène"
fut prohibée. Lors du recensement de 1992, près
de 1 300 000 personnes ont été identifiées
comme Mapuche. Dans les années 1990, les revendications
Mapuche portent sur le droit à la terre et la participation
à la politique de l'état dans les affaires
les concernant. En même temps, ils expriment des exigences
nouvelles : la reconnaissance comme Peuple Mapuche avec
ses droits collectifs, la reconstitution des territoires
historiques, des autorités traditionnelles, de leur
système juridique propre, de leurs organisations
sociales, de leur culture, de leur langue, du savoir des
anciens, de l'autodétermination.
Une loi "indigène" |
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Lors
de la campagne électorale du président Alwin,
un accord est conclu entre le candidat et les représentants
des populations indigènes, appelé Acto de
Nuevo Imperial (1er décembre 1989) qui prévoit
:
- la création de la Corporation nationale de développement
indigène (CONADI) ;
- la reconnaissance consti-tutionnelle des peuples indigènes ;
- la ratification de la Convention 169 de l'OIT2
sur les droits des peuples indigènes ;
- la promulgation de la nouvelle loi indigène.
Le premier gouvernement de la "Concertation des partis
pour la démocratie" crée, en 1990, la
Commission spéciale des peuples indigènes
(CEPI) qui a la charge de préparer cette nouvelle
loi indigène. Des quatre propositions du Nuevo Imperial
seule la loi indigène a été adoptée
(1993), mais avec des modifications imposées par
le parlement et qui en limitaient la portée.
Cette loi établit un statut légal de la personne
indigène, redéfinit la protection des terres
et des communautés indigènes, prévoit
des dispositions juridiques spécifiques concernant
l'administration de la justice indigène. Mais elle
ne reconnaît pas le concept de Peuple, prévu
dans le projet, et lui substitue celui d' "ethnie indigène".
Elle ne reconnaît pas non plus aux Mapuche le contrôle
de leur territoire au sud du fleuve Bio-Bio ni les droits
collectifs ni le pouvoir des autorités traditionnelles.
La Terre est notre mère |
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Selon
le Conseil mondial des peuples autochtones (résolution
de la Sous-commission pour la lutte contre les mesures discriminatoires
et la protection des minorités, de l'ONU) : "La
Terre est le fondement des peuples autochtones ; elle est
le siège de notre spiritualité, le berceau
sur lequel fleurissent nos cultures et nos langues ; la
Terre est notre histoire, la mémoire ses événements,
l'abri des os de nos prédécesseurs ; la Terre
nous donne la nourriture, les médicaments, nous abrite
et nous nourrit ; elle est la source de notre indépendance ; elle est notre Mère. Nous ne la dominons pas :
nous devons être en harmonie avec elle ; si l'on veut
éliminer les peuples autochtones, le meilleur moyen
de nous tuer est de nous séparer de la part de nous-même
qui appartient à la Terre3".
MAPUCHE signifie "gens de la terre-mère".
La terre n'est pas seulement un moyen de subsistance, elle
est consubstantielle à l'identité culturelle.
Or, cette conception n'est pas prise en compte par la loi
indigène qui établit simplement un régime
protecteur de la terre indigène, l'augmentation du
patrimoine et une définition des aires de développement
indigènes (ADI). Mais les indigènes ont peu
de place dans la gestion de celles-ci, de même que
la représentation indigène au sein de la CONADI
reste très limitée.
L'article 28 de la loi indigène affirme la reconnaissance,
le respect et la protection des cultures et des langues
indigènes, ainsi qu'une éducation interculturelle.
Mais les modalités d'application sont jugées
insuffisantes par les Mapuche.
Un système juridique inadapté |
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Les
Mapuche revendiquent la reconnaissance de leur propre système
judiciaire traditionnel (Az Mapu), mais la nouvelle
loi indigène, tout en déterminant des procédures
spéciales applicables aux conflits territoriaux,
ne donne guère de place à la coutume. Or,
le maintien de celle-ci est considéré comme
essentiel à la préservation et à la
reproduction des cultures indigènes4. Pour le Conseil
de Toutes les Terres (Consejo de Todas las
Tierras, cf. encadré), organe de coordination
des Indiens, "l'article 54 est le reflet du colonialisme
juridique, la négation du système juridique
mapuche et, finalement, la continuité de la répression
étatique qui s'impose à travers un langage
trompeur4".
En dépit d'avancées significatives qui remettent
en cause les législations antérieures, la
loi indigène a de graves lacunes qui vont être
la source de nouveaux conflits car elle ne reconnaît
pas les droits collectifs que les Mapuche réclament
en tant que peuple préexistant à l'état
chilien. Il faut se rappeler que les gouvernements de la
Concertation sont liés par la Constitution chilienne
de 1980 établie sous le régime Pinochet.
Le Conseil de Toutes les Terres
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En
vue de faire reconnaître pleinement leurs droits,
les Mapuche adoptent de nouvelles stratégies de résistance
: la lutte sur le terrain juridique, en se basant sur le
développement du droit international qui reconnaît
le droit des peuples indigènes à une réparation
historique, leurs droits préexistants au colonialisme.
Ils font même appel aux traités signés
à diverses reprises, au XVIIe et au XIXe
siècle, avec la couronne espagnole, traités
qui n'ont jamais été abolis explicitement
et qui reconnaissent la souveraineté du peuple mapuche
au sud du Bio-Bio. Ils se réfèrent même
parfois à la "monarchie de l'Araucanie"
créée au XIXe siècle à
l'instigation d'un juriste français qui s'était
intégré aux Mapuche.
De nombreuses procédures se fondant sur la loi indigène
sont engagées auprès des tribunaux nationaux.
Ils visent essentiellement la terre et les mégaprojets
de développement qui portent atteinte aux entités
territoriales. Par ailleurs ils ont de plus en plus recours
à l'ordre juridique international par le biais du
Conseil de Toutes les Terres.
Une mobilisation populaire |
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En
dépit du rejet de la plupart de leurs recours devant
les instances nationales, ces conflits ont développé
la conscience collective des Mapuche. Ces luttes juridiques
s'accompagnent souvent de mobilisations populaires comme
les occupations de terres, les marches vers la capitale,
les barrages de routes, les occupations de bâtiments
administratifs, les grèves de la faim.
Plus récemment, les conflits se sont aggravés,
prenant parfois des formes violentes, en particulier contre
les entreprises forestières qui provoquent l'érosion
des terres autrefois occupées par les Mapuche. En
mars 1999, il y eut de violentes confrontations entre les
Mapuche et les corps de carabiniers ou des gardes privés.
Les
entreprises forestières exploitent plus de 1 525
000 hectares de terres dans la zone sud, soit 66 % de terres
sous contrôle des habitants originaires de cette région6.
Or les titres de possession de ces terres par les entreprises
sont légalisés par la contre-réforme
agraire de 1973 du général Pinochet7.
Mais les Mapuches sont bien déterminés :
"Aujourd'hui nous avons décidé que,
à choisir entre mourir de faim et mourir en combattant,
il vaut mieux le faire en combattant".
La première victoire |
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En
1998, c'est une première, la Cour interaméricaine
des droits de l'homme, à Washington, accueille la
dénonciation présentée par le "Conseil
de toutes les terres" contre le gouvernement chilien,
concernant la condamnation de 144 Mapuches pour occupation
de terres et associations illégales, et reconnaît
l'existence d'"irrégularités"
dans le processus engagé contre les organisations
mapuche pour violation de garanties consti-tutionnelles
et des droits humains.
Appuyés par un lobby international, les Mapuche
cherchent à obtenir la reconnaissance de l'ONU comme
peuple indigène pouvant accéder à l'autodétermination,
tandis qu'ils continuent à exiger la reconnaissance
constitutionnelle chilienne comme peuple indigène
selon les termes de la Convention 169 de l'OIT7, qui prévoir
l'obligation, pour les états, de respecter l'intégralité
des valeurs, des pratiques et des institutions des peuples
indigènes (article 5) et leurs droits aux moyens
éducatifs propres (article 27).
Une commission pour la vérité historique
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Aujourd'hui,
une classe moyenne mapuche est en train de se constituer.
Beaucoup de Mapuches, des jeunes en particulier, ont été
contraints par la misère de quitter leur communauté
et de partir pour la ville. Certains ont pu faire des études.
Maintenant, n'ayant pu trouver d'insertion, ils retournent
chez eux et, du fait de leur formation, ils contribuent
à unifier les exigences de leurs communautés.
"Aujourd'hui tous les Mapuche sont sur la même
longueur d'ondes lorsqu'il s'agit de justifier la légitimité
de leur mouvement.
Tous partagent le même désir : récupérer
la terre qui leur appartient".
Le ler juin, le président Ricardo Lagos annonce
la création d'une "Commission de vérité
historique et de nouveau traitement" destinée
à "nous aider à faire une nouvelle
politique abordant les problèmes fondamentaux des
peuples indigènes, reconnaissant notre diversité,
réalisant la justice et organisant les relations
des peuples originaires avec la société globale".
En même temps, il propose 16 mesures pour résoudre
le conflit ethnique, parmi lesquelles l'attribution de 50 000
ha de terres (les Mapuches en avaient réclamé
60 000.). Les organisations indigènes jugent
ces mesures "intéressantes mais non suffisantes",
car elles ne précisent pas les destinataires de ces
terres, ne parlent pas des mécanismes de participation
politique ni de la reconnaissance de l'autonomie des territoires.
Une atteinte à la terre-mère |
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Le
15 avril 2000, un groupe de Mapuche occupe l'ambassade des
états-Unis pour protester contre l'incarcération
d'Indiens qui réclamaient la propriété
de leurs terres ancestrales massacrées par les entreprises
forestières à capitaux étrangers, et
dont l'implantation est favorisée par les gouvernements
de la Concertation depuis 1989.
Des manifestations semblables s'opposent à la construction
de barrages hydro-électriques. La plupart de ces
projets sont considérés comme illégaux
par les Mapuche, car ils entraînent la mainmise sur
des territoires reconnus comme appartenant aux indigènes.
Le problème n'est pas seulement celui de la propriété
des terres, mais de la destruction de l'éco-système
par une exploitation intensive et désordonnée
qui détériore le sol et empêche les
cultures de subsistance.
C'est aussi un problème culturel car c'est une atteinte
à la terre-mère. Il s'ensuit que beaucoup
de Mapuche sont obligés d'émigrer vers la
capitale (45 %), ce qui entraîne la perte d'identité
indienne.
Maurice Barth
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Deux courants traditionnels
persistent aujourd'hui chez les Mapuche :
- Celui des héritiers de la "Société
Caupolican" qui ont souscrit au Pacto
Nueva Imperial avec le gouvernement d'Alwin (1989).
Ils sont répartis en une douzaine d'organisations
dont Admapu liée au parti communiste
et Nehien Mapu, proche de la démocratie
chrétienne. D'autres organisations ont un
caractère essentiellement culturel ou d'études
politiques, comme Cedm Liwen.
- Les héritiers de la "Fédération
Aurocania de Panguilef" qui revendiquent
l'autonomie. Ils sont répartis en
de nombreux groupes parmi lesquels le Consejo
de Todas las Tierras (Consiel de toutes les
terres) et la Coordinadora Arauca-Malleco
qui ont obtenu des soutiens internationaux, y compris
à l'ONU. Un groupe de théâtre
fait revivre les anciens mythes.
Les deux tendances demandent la récupération
des terres "par la raison ou par la force". Des groupes
de jeunes plus ou moins indépendants prônent
le concept de "Nation Mapuche".
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2 OIT
: Organisation internationale du travail, ratifiée
par 13 états d'Amérique latine, mais pas par
le Chili.
3 Cité
par Leslie Cloud
4 "Pour
les Mapuche, la régulation exercée par l'Az
Mapu permet d'être en harmonie avec l'être
intérieur et avec toutes les forces qui entourent
l'Homme et son contact naturel et cosmique". (Leslie Cloud).
5 Cité
par Leslie Cloud
6 DIAL
n°2296
7
Id.
Bibliographie
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Catalogue de l'exposition du Musée de l'or de Colombie,
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Cahier du GEMDEV, n° 21, 1994.
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Série "Monde", Mayas. La passion des ancêtres,
le désir de durer. n°56, octobre 1991.
Yvon Le Bot : Violence de la modernité en Amérique
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Maurice Lemoine : Amérique centrale, les enjeux
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Las organizaciones maya desde el Nobel hasta el Acuerdo
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Richard Adams, Edelberto Torre Rivas, Juan Alberto Fuenta
: Los indicators de desarollo humano y la dimension
multietnica. T.2: Las particularitates del desarollo humano.Guatemala,
1999.
Jesus Garcia Ruiz: Hacia una nacion pluricultural en
Guatemala. CEDIM, Guatemala, 1997 et : De la resistencia
a la alternativa. Estudios-Documentos. Ed. Muni-K', Guatemala-Paris,
1999.
Volcans n°14, Retour sur la terre d'Ixcan,
nov.déc. 1993.