LES MINORITÉS EN UKRAINE

Une nation à éclipses
Une situation géopolitique difficile
Les Russes
La Crimée et la question tatare
Les autres minorités
La protection juridique des minorités
Lumières et ombres de la pratique quotidienne
Conclusion

L’Ukraine qui a recouvré sa souveraineté en août 1991 à l’occasion de l’effondrement de l’Union Soviétique est à la fois l’un des plus étendus, l’un des plus peuplés des Etats européens. Elle tente aujourd’hui au milieu de nombreuses difficultés de parachever une difficile construction étatique et identitaire et de trouver sa place sur l’échiquier européen1.

Parfois qualifiée de "nation fantôme" de l’Europe, la patrie de saint Vladimir présente en effet la caractéristique originale d’être l’héritière d’une très longue histoire nationale sans avoir pratiquement jamais connu de vie étatique propre. Depuis des siècles, l’essentiel de son existence s’est en effet déroulée au sein de la Russie et l’historiographie de ce pays a occulté les spécificités de l’histoire ukrainienne2.

Une nation à éclipses début

Sans remonter aux peuples des kourganes, ayant vécu dans la région au Ve millénaire avant notre ère, un bref regard en arrière permet seul de comprendre le destin actuel de l’Ukraine.

C’est en 882 que naît la Principauté de Kiev, ancêtre de l’actuel Etat ukrainien., Entré dans l’histoire sous le nom de Rous kievienne, cet État durera jusqu’en 1169.

Fondée par des Slaves venus du Nord, et ayant établi sa capitale à Kiev, la Rous aurait eu pour premiers souverains des Varègues (Vikings). C’est à partir de ce moment que l’histoire ukrainienne se complique dans la mesure où cette principauté mythique est aussi revendiquée comme creuset national par la Russie. En d’autres termes, lorsque les historiens russes évoquent les origines de leur nation, ils s’approprient aussi le passé ukrainien et, niant l’identité de l’Ukraine, font leur l’histoire de celle-ci3.

Après une période de désordres et d’invasions mongoles, de 1240 à 1648, la majorité des terres ukrainiennes font partie du Grand Duché de Lituanie, vainqueur des Mongols (1340- 1569) puis, après l’Union de celui-ci au Royaume de Pologne (1569), de la République nobiliaire polono - lituanienne. Il en résultera une forte polonisation des élites nobiliaires. C’est dans cette époque que s’enracine le mythe polonais des "Kresys" (confins) célébrés par la littérature classique polonaise.
Dans cette société féodale, les Ukrainiens constituent de plus en plus une classe subalterne. Soumise à une aristocratie fortement polonisée, la classe paysanne perd progressivement son droit de propriété sur le sol et même son droit de mobilité personnelle (1501). Les villes (Lviv, Kiev4, Odessa,...) passent aux mains de bourgeoisies allemandes, hongroises ou polonaises. À partir du XIVe siècle, les Juifs, chassés d’Europe Occidentale se réfugient en nombre en Galicie, Bukovine, Bessarabie. Ils seront autant ruraux que citadins. C’est l’origine d’une société yiddishchisante très originale qui marquera durablement la région de son empreinte.

Toutefois ces évolutions valent surtout pour les régions occidentales du pays (Polésie, Galicie, Bukovine, Ruthénie,...) les confins orientaux, parfois qualifiés de "champs sauvages", voisins de l’Empire Ottoman qui tient les régions côtières de la "Petite Tartarie", demeurant eux une zone incertaine, domaine privilégié de "Républiques cosaques" orthodoxes vivant hors de tout contrôle étatique.

La révolte de l’Hetman cosaque Bogdan Khelmnitzki, allié aux Tatars en 1648 est souvent considérée comme la première véritable tentative d’établissement d’un Etat ukrainien. Ayant entraîné la paysannerie ukrainienne dans un vaste soulèvement anti-polonais5, il libéra Kiev et y fut reçu en héros. Mais, vite contraint de rechercher des alliés, Khelmnitzki conclut un pacte avec la Moscovie en 1654 qui met l’Ukraine sous la "protection" de la Russie. Ceci est à l’origine d’une nouvelle série de malentendus entre Kiev et Moscou, la première y voyant l’Union de deux nations souveraines, alors que la seconde l’interprète comme la réunification des terres russes.

Malgré les efforts ukrainiens pour trouver d’autres alliances, l’union russe fut confirmée en 1667 au Traité d’Androussovo qui partagea les provinces ukrainiennes entre la Pologne et la Russie. Désormais invisible et amnésique, elle partagea à tous égards, le sort du "grand frère" de l’Est. Soumise à une intense russification, repeuplée par des millions d’immigrants russes (notamment à la suite de la grande famine stalinienne des années trente), l’Ukraine finit par oublier qu’elle n’était pas une simple région géographique de la Russie.

Ce n’est qu’au XXe siècle, lors des deux guerres mondiales que, dans la foulée d’une vigoureuse période de "réveil national", qu’on assista à des velléités de renaissance d’Etats ukrainiens. Ces diverses tentatives qui vont de la "République Démocratique" de Simon Petlioura après la Grande - guerre (1917-1920), aux diverses forces de libération ukrainiennes durant la Seconde – guerre, échoueront toutes, mais, elles contribueront à ancrer dans les esprits l’idée d’une possible renaissance d’un Etat national ukrainien, laquelle se produisit presque fortuitement en août 1991 à l’occasion d’une "invalidation" temporaire de la Russie, entraînée par l’effondrement inopiné du système soviétique6.

Une situation géopolitique difficile début

Au terme de cette longue histoire d’oppression et de dépossession d’identité, l’Ukraine souffre aujourd’hui d’une réelle difficulté d’auto identification. Interrogés sur leur pays, les habitants de l’Ukraine donnent d’ailleurs spontanément le plus souvent des réponses différentes à la simple question : Qu’est ce aujourd’hui que l’Ukraine ? Certains, au vu de ces réponses, pourraient même être tentés de conclure que l’Ukraine demeure une pure fiction géopolitique. Et pourtant elle existe bel et bien, et, dans l’ensemble, le temps qui passe consolide cette existence.

Géographiquement l’actuelle République a toujours comme voisine du Nord-Est la Russie7 et de l’Ouest la Pologne. Mais, elle partage aussi de plus courtes frontières avec des Etats qui, soit sont de nouveaux venus sur la carte d’Europe (Belarus, Moldova, Slovaquie), soit ne sont plus tout à fait au même endroit qu’autrefois (Hongrie, Roumanie). Comme cette région a toujours constitué un mosaïque ethnique, ces pays, en se déplaçant ont le plus souvent laissé des minorités en Ukraine et - ou intégré des minorités ukrainiennes8.

Aujourd’hui la situation géopolitique de l’Ukraine paraît stabilisée, ses frontières ont été garanties par des traités signés avec les Etats voisins (notamment avec la Russie en mai 1997) et aucune crise ouverte n’existe plus à cet égard. Les quelques tensions héritées du passé concernent la Bukovine du Nord (Tchernovtsy) qui n’a pas complètement oublié qu’ancienne province austro-hongroise, elle fut roumaine entre les deux guerres9, la Crimée, attribuée à l’Ukraine par la Russie en 1954 seulement, et la Moldova, dont une province dissidente (et manipulée par Moscou) la Transdnistrie (capitale Tiraspol) broche sur le territoire ukrainien. Les autres problèmes du même ordre sont de pures questions de minorités, nous y reviendrons plus loin.

Au point de vue de sa population, l’Ukraine est aujourd’hui à 72% ukrainienne, ce qui peut paraître un pourcentage important eu égard à la russification de l’époque soviétique, mais ce chiffre, autre héritage du voisinage russe, doit être complété et éclairé par un autre : En 198910, 4,6 millions d’Ukrainiens, soit 11% du total déclaraient le russe comme langue maternelle.
Les Russes sont aujourd’hui 11, 3 millions, soit 22% de la population totale du pays. Inaugurée sur une grande échelle à la fin du XVII° siècle, l’arrivée des immigrants russes s’est accélérée avec l’industrialisation du pays. Entre 1890 et 1930, on enregistre ainsi deux millions d’entrées. Un nouveau million viendront s’y ajouter dans les années trente après les ravages de la grande famine (1930 - 1932). La reconstruction, consécutive aux destructions de la "Grande Guerre Patriotique" entraîna de nombreuses nouvelles arrivées dans les années soixante : Entre 1959 et 1989 le pourcentage de Russes dans la population passa de 16,9% à 22,1%.

Ces nouvelles vagues migratoires renforcèrent la présence russe massive dans certains secteurs industriels (administration, éducation, industrie) et dans certaines régions (le Nord-Est, Kiev, la Crimée). Simultanément le pays s’urbanisa considérablement, 68 % des habitants de l’Ukraine sont aujourd’hui des citadins.

Les autres groupes minoritaires sont en général les legs de passés plus anciens. Les Juifs (surtout ashkénazes), autrefois très nombreux dans cette partie sud de l’aire d’établissement, n’étaient plus qu’un demi- million (0,8%) en 1989, leur nombre a encore beaucoup diminué depuis. Les Biélorusses sont environ 500 000, les Roumains-Moldaves11: 325 000, (0,6%), les Bulgares 234 000 (0,5%) et les Tatars 47 000 (0,1). Au total, on recense quelque 100 nationalités en Ukraine aujourd’hui.

Dans l’ensemble, les relations inter-groupes sont aujourd’hui relativement harmonieuses et hormis les quelques cas particuliers dont nous parlerons ci-dessous, les foyers de tension sont rares. Ceci, disons le tout de suite, est largement dû à la politique de l’administration ukrainienne qui a eu la sagesse de ne pas chercher à imposer brutalement à la population le modèle d’un Etat-Nation ukrainien. Parmi les options opportunes des premiers gouvernements ukrainiens, il faut mentionner le choix de "l’option zéro" en matière de citoyenneté12. Comme la Lituanie, l’Ukraine assurée d’une importante majorité, ukrainophone a en effet choisi en 1991 de conférer automatiquement la citoyenneté à tous les résidents (sauf bien sûr aux étrangers et à ceux qui désiraient faire un choix différent). Dans ces conditions, Kiev a évité de se trouver, comme Tallinn ou Riga, confronté à une masse d’apatrides souvent insatisfaits.

Au point de vue de la géographie politique, on peut dire qu’il existe aujourd’hui trois "Ukraines". À l’Ouest, en Boukovine, Galicie orientale et Ruthénie subcarpathique (Zakarpatia), il existe de nombreuses minorités hongroises, polonaises et ruthènes notamment mais dans aucun Oblast de cette région, les Ukrainiens ne sont moins de 80%. Ces provinces ayant longtemps fait partie de l’Autriche-Hongrie, la mentalité y est plus occidentale. En dépit de l’extrême polonisation d’une ville comme Lviv (Lvov-Lemberg) le sentiment national ukrainien y est beaucoup plus vif, ayant pu s’y développer assez librement aux temps autrichiens et polonais. Berceau du Roukh (littéralement "mouvement", le Front National Ukrainien), qui a milité en faveur de l’indépendance ukrainienne, l’Ouest du pays demeure le foyer du nationalisme ukrainien13.

L’Est du pays, zone de vastes plaines ouvertes vers la Russie est peu marqué nationalement par l’Ukraine14. Dans ces vastes concentrations ouvrières appauvries par la crise post-soviétique (Donetsk, Kharkiv, Luhansk, Dniepropetrovsk, Zaporojie), la mentalité est demeurée très soviétique et le sentiment d’appartenance nationale est resté faible.

Au centre, l’Ukraine kievienne constitue une vaste zone tampon qui emprunte un peu à chacun des esprits publics de l’est et de l’ouest.

La Crimée fortement russifiée forme un monde à part, nous y reviendrons ci-dessous.

Les Russes début

La situation des Russes d’Ukraine est si particulière qu’il est difficile de parler de ces communautés comme d’une simple minorité nationale15. Certes, au regard du droit international, ils représentent l’archétype d’une minorité nationale : ils sont dans leur immense majorité citoyens ukrainiens, ils sont russophones et ont clairement conscience d’appartenir au peuple russe. Pourtant, héritiers de siècles de présence russe dans le pays (mais le nombre de Russes a triplé au cours de la période soviétique), groupés en masses compactes (Kharkiv, Donbass, Crimée...), vivant dans des environnements le plus souvent russe, ils ont le sentiment d’être chez eux et ressentent l’ "ukrainité" comme un phénomène peu compréhensible et plutôt folklorique. D’ailleurs le Kremlin, par-delà la forme (on parle là-bas de "diplomatie du symbole"), ne paraît pas prendre l’indépendance ukrainienne très au sérieux16.

Il faut dire que la société urbaine ukrainienne soviétique dont ils sont issus était entièrement russifiée et "cosmopolite" dans le contexte soviétique. Peu politisée, l’identité (et les symboles d’identité) traditionnels ukrainiens étant méconnus car interdits (nationalisme bourgeois), la seule culture disponible était la vulgate soviétique ambiante, réputée véhiculer l’internationalisme (prolétarien ?), la civilisation et le progrès. À la campagne, l’ukrainien demeurait sans doute la langue dominante, mais toute ascension sociale passait par l’adoption de la langue russe.

La langue ukrainienne était, dans ces conditions, vue par la majorité des résidents (Ukrainiens compris) comme un dialecte russe paysan vaguement polonisé et qui faisait sourire. Ukrainien dans l’ensemble voulait d’ailleurs dire "plouc" et la langue, comme la culture populaire russe, véhiculent à cet égard nombre de stéréotypes minorisant (à commencer par la désignation utilisée traditionnellement : Malorossy = petit russe) et dévalorisant (syndrome de Bécassine).

Depuis l’indépendance, bien que l’ukrainien soit redevenu langue nationale à part entière, il n’y a en fait eu nulle réelle tentative d‘ukrainiser massivement le pays17 et de marginaliser les russophones. Aucune animosité ne s’est d’ailleurs manifestée à l’endroit des Russes qui, par conséquent, se sentent en général très bien parmi les Ukrainiens dont le nationalisme en général très " léger " ne les dérange nullement. Ils ne se plaignent en général que de la difficulté des conditions économiques18.
Bien sûr, quelques idéologues séparatistes rêvent d’une " Novorossia " allant de Kharkiv et Donetsk à Dniepropetrvsk et Zaporojie et de Krivoy Rig (Krivoy Rog en russe) à Nikolaïev et Odessa, mais ceci n’est manifestement qu’un mirage.

La Crimée et la question tatare début

La péninsule de Crimée (27 000 Km2) qui a longtemps (avant le XVe siècle, les Tatars forment le Khanat de Crimée) fait partie de l’Empire Ottoman19, comportait jusqu’au XIXe siècle une population en majorité musulmane et, en grande partie d’origine tatare20. Après la conquête russe sous Catherine II (1783), de vastes quantités d’immigrants venus du nord vinrent, pour diverses raisons (notamment le port militaire de Sébastopol), s’établir dans la région.

En 1921, dans la foulée de sa politique des nationalités, Moscou décida la création d’une RSS Autonome des Tatars de Crimée (au sein de laquelle ceux-ci représentent environ le quart de la population de la péninsule). Mais, en 1944, après la libération de l’occupation nazie, les populations tatares, mais aussi arméniennes, bulgares et grecques notamment furent accusées de collaboration avec les "hitlériens" et déportées par Staline. En juin 1945, la péninsule punie, perdit le statut d’autonomie dont elle bénéficiait jusqu’alors, et fut intégrée à la Fédération de Russie. Elle se russifia considérablement21. En 195422, à l’occasion du 300e anniversaire du traité de Pereyaslav, "en témoignage de l’indéfectible amitié russo-ukrainienne", la Crimée fut, administrativement, transférée de la Russie à l’Ukraine.

Selon le recensement de 1989, la péninsule comportait alors une population de 2 430 495 âmes dont 67% de Russes (1 629 000) 25,8 % d’Ukrainiens (625 919), ukrainophones à 47% et 1,6% de Tatars (38 865).

La concentration de russophones fit de la Crimée, dès le retour à l’indépendance le centre de l’irrédentisme russe ceci d’autant plus que la région est à la fois extrêmement pauvre et très surpeuplée.

Par la suite, le retour progressif d’un nombre croissant de Tatars originaires de la région est encore venu compliquer les choses. En 1994, on estimait déjà leur nombre à 250 000. Personne ne connaît leur nombre exact aujourd’hui.
En janvier 1991, le Parti Communiste de Crimée organisa un référendum concernant le statut de l’Ukraine. 93,26% des votants se prononcèrent en faveur du retour au statut d’autonomie de 1921. En juillet 1991, le russe devenait la langue officielle de la région et le Mouvement Républicain de Crimée, mené par le "rattachiste" Y. Meshkov voyait le jour. Le 4 septembre, le Soviet Suprême local déclarait la souveraineté de la Crimée et, en décembre, dans un climat assez anti-ukrainien, 54% des votants seulement se prononçaient pour l’indépendance de l’Ukraine. En janvier 1994 au sortir d’une crise interne du mouvement russe, Y. Meshkov était élu Président de la Crimée et obtenait une écrasante majorité au Parlement local. À la mi-1994, les jeux paraissaient faits en faveur de Moscou.

Pourtant, une gestion habile de la question par Kiev devait, dès 1994 renverser la situation et voir l’éclatement des mouvements russes (au sujet des modalités de la privatisation). En mars 1995, le Président ukrainien L. Kouchma promulguait un décret plaçant le gouvernement de la péninsule sous le contrôle direct de Kiev. Le premier novembre 1995, le Parlement de Crimée adoptait une constitution provinciale stipulant que la République autonome faisait "partie intégrante de l’Ukraine". Depuis, les choses ont évolué dans le sens d’une pacification et l’on ne parle plus d’un éventuel rattachement à la Russie.

Ceci étant le statut des Tatars n’est pas sans poser de problèmes. En 1991, tous les résidents de la République ont reçu la citoyenneté de la nouvelle République, mais ceci excluait de facto les déportés de 1944 non encore rentrés23 au pays comme la majorité des Tatars. Pour ceux – ci, l’article 17 de la loi imposait des formalités administratives et un examen de langue. Beaucoup ne purent pas y faire face, notamment financièrement, et près de 100 000 Tatars résidents sont aujourd’hui apatrides et ce, en dépit d’une suppression de l’exigence linguistique en 1997.

Les Tatars ayant décidé de se considérer comme un "peuple autochtone" (et non comme une minorité Nationale) demandent aujourd’hui de bénéficier des droits de groupes associés à ce statut24. Ceci pose au demeurant plusieurs problèmes dont le moindre n’est pas le fait qu’ils ont depuis deux siècles perdu leurs "territoires ancestraux" et n’ont guère d’espoir de les récupérer.

Les autres minorités début

Dans l’ensemble, les diverses " nationalités " d’Ukraine ne se plaignent pas de leur sort. Les Arméniens, les Bulgares, les Grecs et un certain nombre de groupes " consciencisés " bénéficient de nombre de facilités dans leur langue (écoles, publications, etc.) et dorénavant, les contacts avec la nation de référence sont, politiquement au moins, faciles.

Les Juifs furent autrefois très nombreux en Ukraine (2, 5 millions en 1920, aujourd’hui estimé à 450 000), leur nombre est en constante décroissance, mais ils ne paraissent souffrir d’aucune discrimination officielle. Au contraire, les administrations semblent monter une attention toute particulière à leur égard. Depuis l’indépendance, ils ont en particulier créé une multitude de sociétés et d’associations en tout genre avec l’aide bien souvent des autorités. Malheureusement, comme dans l’ensemble de la région, l’antisémitisme est toujours présent et infeste en particulier certains milieux nationalistes25.

Il existe, nous l’avons vu une population roumanophone26, concentrée pour l’essentiel en Boukovine du nord et en Bessarabie du sud, anciennement roumaines, et à Odessa. Ces populations paraissent vivre en bonne harmonie avec leur environnement et bénéficier des droits linguistiques et culturels auxquels ils sont en droit de prétendre au terme du traité ukraino – roumain du 2 juin 1997. Pourtant, en septembre 1998, certains milieux roumains, relayés par le Ministre des affaires étrangères de Bucarest, ont accusé Kiev de discriminations à l’encontre de ses roumanophones. Il ne semble pas que cette affaire soit appelée à connaître de nouveaux développements.

Les Hongrois de Ruthénie subcarpathique, région qui fut longtemps tchécoslovaque (et brièvement hongroise pendant la seconde guerre mondiale)27, vivent paisiblement aux frontières orientales de la mère patrie.

Dans les provinces occidentales du pays résident aussi d’autres minoritaires à propos desquels se posent nombre de questions, il s’agit des Ruthènes. Désignés sous toute une série de noms différents : Rusyns, Carpatho – Rusyns, Rusnatsi, les Ruthènes, généralement restés très ruraux, sont présents dans tous les Etats de ces confins multiethniques de l’Europe Médiane (Hongrie, Pologne, Slovaquie28, Yougoslavie et bien sûr Ukraine). Parlant une langue slave proche de l’ukrainien occidental mais pas très éloignée du slovaque, les Ruthènes sont considérés par les Ukrainiens comme des Ukrainiens occidentaux. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes partagés entre ceux qui se considèrent comme ukrainiens et ceux qui jugent qu’ils forment un peuple à part29 .

Il existe un autonomisme ruthène et certains groupes réclament même la création d’un Etat ruthène.

Les Polonais, au nombre d’environ 200 000, vivent dans les régions frontalières de la Pologne (Vinnitsa, Khmelnitski, Zhytomir ainsi que dans les villes de Kiev, Lviv, Rivne et Chernivtzi).

Les Bulgares sont concentrés dans la région de la mer d’Azov. Les Grecs (dits Pontiaques), au nombre de 100 000, sont éparpillés dans tout le sud du pays.

Les Allemands autrefois nombreux ne sont plus que quelques milliers, répartis entre l’Est, l’Ouest et le centre du pays30.

Enfin, les Roms, peu itinérants comme dans tous les pays de la région, ont très mal vécu la sortie du communisme et peinent à trouver leur place dans la nouvelle société ukrainienne.

La protection juridique des minorités début

En dépit du contexte économique et politique extrêmement difficile que l’on connaît, depuis la renaissance de l’État ukrainien, le processus d’élaboration d’un corpus de droit des minorités a été mené rapidement et activement par les administrations ukrainiennes. Les principaux documents sont les suivants :

La Déclaration sur les principes de coopération entre la République de Hongrie et la République Socialiste Soviétique d’Ukraine dans le domaine des droits des minorités (mai 1991)
La Déclaration sur les droits des nationalités (1er novembre 1991)
La loi ukrainienne sur les minorités nationales (juin 1992)
La loi ukrainienne sur les réfugiés (décembre 1993)
La loi ukrainienne sur les particularités de la participation des citoyens de l’Ukraine appartenant aux personnes déportées de Crimée, aux élections des députés aux Conseils locaux dans la République autonome de Crimée (avril 1995)
Les articles 10,11,12 et 24 de la Constitution ukrainienne (juin 1996)31
La loi ukrainienne en matière d’auto-administration32.

Tous ces documents, en l’absence de traditions nationales dans le domaine en cause, s’inspirent étroitement des normes ouest-européennes33 correspondantes et notamment des textes du Conseil de l’Europe (dont l’Ukraine fait partie depuis 1996) et des recommandations de l’OSCE.

On observe que, contrairement à la plupart des États et aux organisations intergouvernementales, Kiev a tenté de donner une définition de ce qu’elle entend par minorité nationale. Selon l’article 3 de la Loi sur les minorités, "Les minorités nationales sont des groupes de citoyens de l’Ukraine qui ne sont pas ukrainiens par la nationalité et qui expriment un sentiment de conscience nationale et d’unité entre eux". Observons que ne sont minoritaires que les citoyens ukrainiens (norme internationale), que le terme " nationalité " est utilisé en son sens ouest- européen et que c’est l’expression de volonté qui détermine l’appartenance au groupe. Notons aussi que, contrairement aux textes européens, ce document ne parle pas de "personnes appartenant à des minorités nationales" mais se réfère directement aux groupes eux-mêmes.

L’article 6 de la loi sur les minorités organise l’autonomie culturelle des minorités et prévoit "... l’utilisation et l’enseignement dans la langue d’origine dans les institutions d’enseignement d’État ou par l’intermédiaire de sociétés culturelles nationales, le développement des traditions culturelles nationales, l’utilisation des symboles nationaux, la célébration des fêtes nationales, la libre pratique de leurs religions, la satisfaction de leurs besoins en matière de littérature d’art et de mass media, la création d’institutions nationales culturelles et éducatives et toutes activités qui ne contreviennent pas à la législation en vigueur".

La constitution mérite également d’être examinée attentivement. Son préambule stipule que ce texte est adopté pour le compte des "citoyens ukrainiens de toutes nationalités" et il se réfère au "droit d’autodétermination exercé par la nation ukrainienne et par tous les peuples d’Ukraine". L’article 2 précise que la République est unitaire, que son territoire est indivisible et inviolable. Ceci étant, le chapitre X du même texte prévoit l’existence d’une "République autonome de Crimée". On note ici que des principes d’inspiration française ont connu, comme chez nous (Nouvelle-Calédonie, Corse), quelques infléchissements dictés par le poids des réalités.

Aux termes de l’article 10, l’État reconnaît l’ukrainien comme langue nationale mais s’engage à garantir le libre développement, l’utilisation et la protection du russe et des autres langues minoritaires sur le territoire de la République.

L’article 11 dit par ailleurs que "L’État facilite la consolidation et le développement de la nation ukrainienne, sa conscience historique, ses traditions et sa culture, le développement de l’originalité ethnique, culturelle et linguistique des tous les peuples autochtones et minorités nationales de l’Ukraine." On voit ici l’amorce d’une tentative d’articulation entre l’exigence d’un processus de "Nation-building" avec le respect de la diversité ethno-culturelle du pays.

L’article 24 bannit toute forme de discrimination fondée sur la race, l’ethnie, la langue, la religion, etc. Ce texte est complété par l’article 66 du Code pénal qui sanctionne toute atteinte violente à l’honneur ou à la dignité de tel ou tel groupe humain.

Par ailleurs, l’Ukraine a ratifié la Convention cadre du Conseil de l’Europe (1998), la Convention culturelle européenne de 1954 ainsi qu’une grande partie des autres instruments internationaux élaborés en matière de protection des droits des minorités et signé, mais non encore ratifié, la Charte Européenne sur les langues régionales (1997).

Lumières et ombres de la pratique quotidienne début

En ce qui concerne la mise en œuvre pratique de ces droits, un certain nombre de mesures significatives ont été prises.
Ont ainsi été créés un Comité d’État pour les nationalités et les migrations (depuis juillet 1996, auparavant, il s’agissait d’un ministère), et des administrations analogues qui opèrent au niveau des régions (au nombre de 24, plus Kiev et Sébastopol). Le Comité d’État comprend deux directions, responsables respectivement du développement des processus ethno-nationaux et des affaires des minorités nationales et de l’utilisation des langues minoritaires dans le cadre du Département de la politique linguistique (créé en 1997).

Le rôle de cet organe est de coordonner la politique nationale en matière de minorités et d’en assurer une mise en œuvre satisfaisante.

En plus de ces administrations s’occupant uniquement de questions de minorités, il existe nombre d’organes qui ont, dans une certaine mesure, à connaître de questions de minorités. Citons notamment la division des minorités nationales du ministère de la Culture, son homologue au sein du ministère de l’Éducation Nationale ou encore de Département de la politique humanitaire de l’Administration présidentielle.

En 1996, le besoin s’étant fait sentir d’un organe de coordination des relations entre ces diverses administrations (souvent encore restées très soviétiques) et les représentants des très nombreuses organisations représentatives des minorités, un organe particulier fut créé à cet effet. Il s’agit du Conseil des représentants des communautés civiques des minorités nationales34. Fonctionnant auprès du Comité d’État pour les nationalités et les migrations, il comprend les représentants des organisations ethniques au niveau national (23 membres).

Le Conseil tient deux sessions annuelles et il discute de tous les problèmes aigus survenus durant les intercessions tels que : nécessité de modifications législatives, orientations en matière d’éducation nationale, couverture sociale des personnes âgées appartenant aux minorités, financement des organisations représentatives des minorités, etc.

En ce qui concerne le contrôle de l’application des textes, ce sont pour l’essentiel les mécanismes européens qui s’appliquent. On note toutefois le rôle significatif joué par les Commissions bilatérales comme la Commission ukraino-hongroise (1991), la Commission ukraino-slovaque (1994) ou encore la Commission ukraino-lituanienne (1997). Composées de représentants des ministères concernés, elles s’occupent de toutes les questions bilatérales en la matière. Le bilan de ces commissions est très positif et le système est en passe d’être étendu aux Etats voisins.
Deux Commissions existantes méritent une mention particulière, il s’agit de la Commission républicaine sur les personnes déportées de Crimée (1992) et la Commission intergouvernementale germano-ukrainienne sur les Allemands qui reviennent en Ukraine (1993).

Ces deux organismes jouèrent un rôle efficace à leur origine en matière d’établissement des objectifs et de répartition des crédits disponibles.

Cependant, par-delà ces réalisations importantes, les observateurs notent un certain nombre de points noirs dont il convient de parler maintenant. Comme déjà mentionné plus haut, l’antisémitisme demeure malheureusement répandu et même actif dans certains milieux extrémistes. Par ailleurs, les stéréotypes antisémites demeurent répandus et les organisations juives se plaignent du laxisme des autorités et notamment d’une non-application des dispositions du code pénal concernant l’incitation à la haine raciale. Elles déplorent aussi la lenteur des restitutions de biens confisqués par les autorités communistes.

Les Roms se plaignent quant à eux de discriminations et d’actes d’intolérance persistants, notamment en Transcaucasie où ils sont nombreux.

Enfin, les Tatars de Crimée demandent aux autorités de veiller à ce que les langues tatare et ukrainienne bénéficient dans la province d’un traitement équivalent à celui de la langue russe.

Conclusion début

On sait que, dans l’ensemble, la prestation de l’Ukraine dans le domaine des droits de l’Homme (le gros point noir est ici la peine de mort encore très appliquée en dépit des engagements de Kiev vis-à-vis du Conseil de l’Europe) n’est guère satisfaisante.

Pourtant, nous l’avons vu, en matière de minorités son bilan est plus qu’honorable. En matière juridique, l’Ukraine s’est en effet efforcée, avec un certain bonheur, de concilier les exigences de son processus de "statogenèse" avec les normes, d’inspiration post-nationale, des textes internationaux dominant l’ordre européen post-communiste. Ceci est particulièrement le cas en ce qui concerne l’articulation de l’approche individualiste des droits des minorités chère aux législateurs européens avec les traditions communautaires de plusieurs peuples de la région, dans la perspective de la création d’une société et d’un État qui, en dépit de leur caractère ouverts, se veulent néanmoins national ukrainiens35.

Le défi est en effet de taille ; comment concilier la consolidation d’une identité nationale ukrainienne encore souvent peu affermie avec la reconnaissance des personnalités culturelles des groupes minoritaires. La question est particulièrement délicate vis-à-vis des Russes qui s’appuient eux sur une culture - et notamment une culture d’État - ancienne et volontiers dominante.

Le succès de cette périlleuse entreprise est important pour l’Ukraine et pour l’Europe pour laquelle l’existence d’une Ukraine libre et stable est une nécessité. Beaucoup dépendra à cet égard de l’évolution de la Russie.

Notes

1 Pour une mise en pezrspective voir : La Nouvelle Alternative, N° 36, décembre 1994, le numéro spécial Ukraine.
2 Sur ce thème, voir : Joukovsky A. Histoire de l’Ukraine, Editions du Dauphin, Paris, 1993.
3 Début du discours de Marcos : “ Nous voici, ici, nous qui sommes couleur rebelle de la terre qui crie : démocratie, liberté, justice.”
4 Pour les villes ayant une orthographe bien étable en français, nous utiliserons celle-ci, pour les autres nous nous efforceront d’utiliser la version ukrainienne.
5 Les nombreux pogroms anti-juifs commis à cette occasion marquent le début de la réputation d’antisémitisme des Ukrainiens.
6 Un référendum fut organisé le 1er décembre 1991 lequel entérina la déclaration d’indépendance et porta Leonid Kouchma le Secrétaire du Pari communiste ukrainien à la Présidence de la République.
7 Sur les relations russo – ukrainiennes, Portal, R., Russes et Ukrainiens, Flammarion, 1970.
8 Selon diverses sources, et notamment certaines publications nationalistes, l’Ukraine ethnographique déborderait sensiblement les frontières de l’actuel Etat post-soviétique, pour atteindre une superficie de 601 000 km2.
9 La Boukovine du sud ou Moldovita est toujours roumaine.
10 Dernier recensement soviétique publié, nous nous y réfèreront souvent.
11 Il s’agit de roumanophones et les deux États le sont.
12 Loi sur la citoyenneté du 14 août 1991.
13 Magocsi R. , The Shaping of a National Identity : Subcarpathian Rus’, 1848-1948, Harvard University Press, Boston 1977. & Shandor Vincent, Carpatho – Ukraine in the XX° Century, Harvard Univ. Press, Boston, 1998.
14 Le pourcentage d’Ukrainiens est variable selon les oblast mais généralement inférieur à 80%¨ et parfois à 60%.
15 Pour une approche (russe) d’ensemble voir : Golovakha, Evgenii, Panina, Natalia & Churilov Nikolai, "Russians in Ukraine" in Schlapentokh, Vladimir, Sendich, Munir, Payn, Emil, eds., The new Russian Diaspora, Armonk, N.Y, M.E. Sharpe, 1994.
16 Mirsky Georgiy I. On Ruins of an Empire, Ethnicity and Nationalism in the Former Soviet Union.
17 Plus de 80% des Ukrainiens déclarent parler le russe sur leur lieu de travail.
18 Sur le statut des Russes d’Ukraine, c.f : Scheu, Harald, Die Rechte des russischen Minderheit in der Ukraine. Ethnos. Schriftenreihe zu Fragen von Volksgruppen und Minderheiten, Vol. 51. Vienne, 1997.
19 De 1420 à 1783, la Crimée est un Etat musulman vassal de l’empire ottoman.
20 Selon certaines sources, la Crimée comptait 88% de Tatars en 1898, cité in Le Monde, 11 septembre 1991.
21 Sur les Russes de Crimée, voir : Le Tirilly Sylvie, Les Minorités en Europe, Thèse de doctorat de droit public, Grenoble II, Tome II, P. 367 s.
22 Le 28 février 1954, le Soviet Suprême de l’URSS adopte une loi transférant la région à l’Ukraine.
23 Ils obtinrent le droit au retour par un décret (non publié) du 28 avril 1956.
24 Notamment dans le cadre de la Convention de l’Organisation Internationale du Travail N° 169 (27 juin 1989) sur "Les peuples indigènes et les peuples tribaux dans les États indépendants" non encore ratifiée par Kiev.
25 Dymerskaya-Tsigelman Liudmila & Finberg Leonid, Antisemitism of the ukrainian radical Nationalists, ACTA, Jerusalem, 1999.
26 Celle-ci est aujourd’hui estimée à 50 000 individus.
27 C. F, Chauvier, J.M, La Transcarpathie dans le tourbillon du grand virage, Le Monde Diplomatique, juin 1993.
28 En 1938, après le démembrement de la Tchécoslovaquie par Hitler, la Ruthénie connut pendant six mois une existence autonome avant d’être absorbée par la Hongrie.
29 On estime très approximativement le nombre de Ruthènes d’Ukraine à un million ; ils seraient 100 000 en Slovaquie, 60 000 en Pologne (on les appelle Lemkos), et des chiffres inférieurs dans les autres Etats.
30 C.F : Hilkes Peter, Deutsche in der Ukraine. Migration und integration.Begleitstudie zur Wanderaustellung "Deutsche aus Odessa und dem Schwartzmeergebiet". Osteuropa – Institut – Working Papers, vol. 210, Munich, 1998.
31 Texte adopté par le Parlement ukrainien (Verkhovna Rada) le 28 juin 1996.
32 Concernant l’ensemble de ces textes, voir : Yevtoukh Volodymir, National Minorities in Ukraine : Status, Rights, Prospects, in : Law and Practice of Central European Countries in the Field of National Minorities Protection after 1989, Center for International Relations, Varsovie, 1998.
33 Issues pour l’essentiel du Document DU 29 juin 1990 de la réunion de Copenhague de la Conférence sur la dimension humaine de la CSCE.
34 On en dénombrait 270 en 1998.
35 Sur ce thème que nous n’avons pas la place de développer ici, voir : Bowring, Bill, New Nations and National Minorities : Ukraine and the Question of Citizenship, in Cumper, Peter, Wheatley, Minority Rights in the " New " Europe, Martinus Nijhoff Publishers, La Haye, 1999, p.233 s..

 

 
Accueil HautPage précédente | Ajoutez à vos favoris 
© Groupement pour les Droits des Minorités • Tous droits réservés • 2005-2007
Réalisé par Mikael Bodlore-Penalez • Hébergé sur www.eurominority.org

Le Groupement pour les Droits des minorités (GDM)
est partenaire du Minority Rights Group (MRG) International