PLURALISME IDENTITAIRE
ET SOCIÉTÉ CIVILE
De tout temps les contacts entre civilisations ont (notamment)
pris la forme de luttes pour le contrôle des ressources
et celui de l'identité. L'actuelle globalisation
peut ainsi être lue comme le combat de l'Occident
pour imposer son identité culturelle et économique
au reste du monde.
Les désordres ethniques et nationaux auxquels on
assiste aujourd'hui un peu partout dans le monde sont en
fait moins dus au déchaînement incontrôlé
d'un excès d'identité, comme on l'entend parfois
dire, qu'à un refus par les plus faibles de se voir
imposer l'identité du plus fort.
1 - Identité "particulariste" et paix
civile |
 |
L'une des caractéristiques des sociétés
modernes est l'atomisation de celles-ci en une nébuleuse
de groupuscules qui perdent peu à peu le sens de
la nécessaire solidarité entre eux, contribuant
de ce fait à la déconstruction des mécanismes
de médiation sociale, tissus de la vie nationale,
lentement élaborés dans les époques
précédentes.
Au stade extrême de l'évolution, comme l'avait
pressenti Tocqueville, l'individualisme triomphe et les
égoïsmes individuels conduisent à un
complet désintérêt pour la chose publique.
L'abstentionnisme électoral est l'un des premiers
symptômes du mal en question. Combattre cette tendance
est difficile et nombre d'Etats s'y essaient avec plus ou
moins de succès depuis un certain temps.
Les expériences conduites en la matière tendent
à prouver que, si l'on admet que le propre de l'homme
social est de créer de la différence (Castoriadis)
car cette différence est nécessaire à
la vie du groupe dont elle constitue le ciment, cette dernière
offre paradoxalement en fin de compte le meilleur facteur
rassembleur entre les éléments du groupe concerné.
Dans ces conditions, comme l'a écrit Selim Abou
: "...le retour à l'ethnicité, loin
d'être une régression de type pathologique,
se pose comme un repli stratégique permettant aux
individus de retrouver dans la communauté ethnique
la recon-naissance que la société nationale
étatique, telle qu'elle conçoit ses tâches
dans cette seconde moitié du XX° siècle,
ne peut plus leur fournir" (L'identité culturelle
: 17).
La culture et l'histoire locales, produits d'un habitus
séculaire né de l'articulation entre un groupe
humain et un territoire, structurent précisément
cette nécessaire différence. L'exemple de
la négritude chantée par Aimé Césaire
et Léopold Sédar Senghor qui a contribué
à rendre leur dignité aux noirs d'Afrique
et des Antilles, présente une bonne illustration
de ce phénomène d'auto-identification positive
(en l'occurrence par un renversement des stigmates).
Cette identité collective constitue pour un groupe
un facteur de cohésion et un puissant élément
d'intégration sociale.
Dans le cas de pays comportant des minorités, si
le groupe d'accueil n'a pas conscience de sa propre personnalité
collective et s'il n'a pas confiance en celle-ci, ses capacités
d'accueillir l'autre seront très limitées
pour ne pas dire inexistantes.
A contrario, une conscience d'appartenance, une
certaine fierté de ses origines, une identité
culturelle assumée constituent de bons points d'appui
en vue d'une insertion réussie dans le tissu social
environnant. Un peuple qui a une claire perception de sa
personnalité, et est en mesure de développer
celle-ci paisiblement, a plus de chances de vivre heureux
qu'une nation brimée dans son identité ou
en recherche douloureuse d'elle même.
Par ailleurs, la pleine recon-naissance de l'importance
sociale des groupes minoritaires et notamment des "nouvelles
minorités", pour être de nos jours liée
à un esprit du temps, n'en demeure pas moins importante
et opportune. La prise en compte de l'identité collective
des groupes ethniques ou nationaux, voir la valorisation
volontaire d'un certain enracinement apparaît souvent
de nos jours comme un antidote "moral" aux dérives
tant du fanatisme "identitaire" que de l'ensauvagement
urbain.
Par -delà cette constatation assez banale, il en
est une autre qui est souvent moins perçue.
La quête d'homogénéité qui est
aujourd'hui le but plus ou moins avoué de tant d'États
a comme corollaire inévitable la recherche de "pureté",
aboutissant, en situations de crise grave, à des
tentations de nettoyage ethnique, certains groupes apparaissant
toujours plus indésirables que d'autres.
Dans une conjoncture de remontée des identités
fermées et agressives, les expressions culturelles
des groupes tradition-nellement non discriminés peuvent
servir de "bouclier" à celle, plus vulnérables
de populations moins bien intégrées.
Si les diverses différences se sont simultanément
imposées à l'attention du plus grand nombre,
la stigmatisation de l'une ou l'autre d'entre elles s'avérera
plus difficile . D'autre part, une solidarité défensive
entre individus "consciencisés" ne manquera
pas de remplacer l'indifférence individualiste et
consumériste qui prévaut à l'heure
actuelle.
Enfin, il apparaît impératif de ne pas laisser
aux partis populistes, le monopole de l'idée d'identité
culturelle dont ils font aujourd'hui un usage, certes abusif,
mais malheureusement efficace.
Plurilinguisme et mobilité sociale
Dans nombre de régions du monde où les tensions
(intercom-munautaires ou avec les voisins) restent encore
dans des limites maîtrisables, pour retrouver les
chemins d'une cohabitation harmonieuse, il faut insister
sur la nécessité d'établir (ou de préserver)
dans les zones de mixité ethnique un certain plurilinguisme
qui a existé dans le passé à une époque
ou le multiculturalisme était spontané. La
connaissance de la langue du "voisin" a en effet
toujours grandement facilité la cohabitation entre
porteurs de cultures différentes et le plurilinguisme
- bénéfique sur le plan cognitif - s'est constamment
révélé facteur de paix intérieure
et extérieure.
A contrario, les sociétés monolingues
(ou plus exactement mono - culturelles) ou composées
de plusieurs blocs monolingues, dépourvues de cette
conscience "méta - culturelle" qui fait
la richesse des groupes polyglottes, s'étiolent,
se dessèchent et parfois s'engagent dans la voie
du nationalisme xénophobe.
En ce qui concerne la cohabitation inter-étatique,
la pire menace qui guette un Etat est sans doute, aujourd'hui
de parvenir à réaliser l'idéal théorique
de l'Etat-national, l'Etat mono-culturel.
Cultures différenciées et adaptabilité
sociétale
Le maintien de la biodiversité est aujourd'hui unanimement
reconnu comme l'une des conditions essentielles à
la survie de notre monde. Afin de pouvoir faire face aux
défis du futur, on sait maintenant que la "boîte
à outils" de la nature doit être maintenue
aussi vaste et fournie que possible. L'appauvrissement naturel
auquel conduisent les sélections, de plus en plus
fréquentes, est suicidaire. Par-delà l'inévitable
spécialisation du monde contemporain, chacun sait
dorénavant qu'il est utile de maintenir simultanément
en vie les espèces présentes dans un biotope
donné.
Or, ce qui est aujourd'hui tenu pour une évidence
en ce qui concerne les semences naturelles ou les insectes
(chacun d'entre eux a son rôle dans la chaîne
écologique) est encore souvent méconnu en
matière humaine. Pourtant la diversité culturelle
est, comme l'a notamment montré Pierre Bourdieu,
aussi nécessaire que la diversité biologique
et la mise en place d'une sorte d'écologie culturelle
paraît s'imposer.
Des
études récentes1
montrent d'ailleurs de manière non équivoque
que biodiversité et diversité culturelles
sont non seulement corrélées mais directement
et en quelque sorte organiquement liées. Pas de diversité
culturelle sans bio diversité. Nous vivons aujourd'hui
dans un monde en évolution si rapide que l'aptitude
à changer et, partant, à innover est devenu
synonyme de capacité de survie. Or, la possibilité,
de se détacher des routines et des itinéraires
balisés pour penser librement et donc souvent différemment,
est grandement facilitée si des cultures distinctes,
des sensibilités diverses, cohabitent en un même
lieu permettant aux opérateurs sociaux de poser sur
les problèmes des regards obliques et spontanément
questionneurs.
Les inventeurs ou créateurs en tout genre sont surtout,
c'est bien connu, des gens quelque peu marginaux par rapport
à l'environnement dominant. La Vilnius des années
1900 qui fut un incomparable foyer de créations culturelles
le dut pour une large part, à la magie des côtoiements
culturels. Dans le même ordre d'idée, les prix
Nobel américains-en majorité de provenance
extra -américaine récente - sont ainsi surtout
originaires de régions frontières ou de communautés
minoritaires (notamment des Juifs d'Europe Médiane).
Il est dans ces conditions indispensable de préserver
la diversité linguistique (la diversité culturelle
s'exprime de nos jours surtout par le biais des langues).
À chaque langue correspond en effet une vision originale
du monde : autant de manières de parler, autant d'aptitudes
différentes à appréhender le réel
et à l'interpréter.
Comme le dit bien l'adage populaire: on est autant de fois
homme que l'on connaît de langues. Cette multiplicité
de perceptions du réel au sein d'une même société
est à l'origine d'une pluralité de regards
(pluri-occulisme) sur les problèmes du monde, source
elle même, on l'a vu d'irremplaçables inventivité
et flexibilité sociale.
2 - Identité et développement économique |
 |
Si
l'identité peut constituer un remarquable ciment
social et un ingrédient déterminant de l'aptitude
des sociétés à évoluer, elle
se révèle aussi un efficace agent économique.
Le patrimoine, gisement économique
Le
quotidien Le Monde2
titrait ainsi, il y a quelque temps, un gros article: "Le
patrimoine devient le levier du développement local".
Dans cet article, consacré à la Catalogne
- Nord (Pyrénées -Orientales), le journaliste
montrait que, afin de mettre en valeur le riche patrimoine
religieux de la région, la Délégation
à l'aménagement du territoire avait été
amenée à aider les autorités locales
à mettre en place une nouvelle formule d'économie
régionale (imaginée en 1994) dénommée
Pôle d'Économie du Patrimoine (P.E.P).
Afin de faire découvrir aux vacanciers les trésors
de l'art religieux catalan disséminé dans
les villages de l'intérieur, il fallait un fil directeur,
une sorte de levain qui permette de créer une synergie
entre tous ces éléments d'attrait touristique
éparts. C'est autour du concept de "Catalogne
baroque" que se construisit progressivement le dispositif.
Trois ans après le début de l'opération,
le dispositif avait fait la preuve de son efficacité.
Fort de ce succès initial, le Sivom, organisme chargé
de la gestion du projet, poursuit son développement
dans tous les axes à vocation touristique (thermalisme,
sports de nature, viticulture, gastronomie, etc.), en axant
tous ces éléments autour du pivot de l'identité
catalane et locale.
L'exemple catalan n'est pas resté isolé.
Il existe actuellement, réparties un peu partout,
sur le territoire français, des P.E.P en fonctionnement
et l'on escompte que, dans les années à venir,
ce mécanisme devrait devenir un levier majeur du
développement régional et local.
On pourrait faire des constatations analogues concernant
le déve-loppement des parcs naturels régionaux
ou du tourisme gastro-nomique régional (routes du
vin, des fromages, etc.).
Hommes, produits, terroirs
Dans le domaine connexe des produits du terroir, on assiste
également à une évolution remarquable.
Alors qu'il y a quelques années, l'agriculture européenne
semblait inéluctablement vouée à une
évolution productiviste, c'est depuis quelque temps
une démarche inverse qui est amorcée. On constate
qu'un nombre croissant de consom-mateurs se détournent
des produits alimentaires industriels ou issus du hors sol,
réputés insipides, peu surs et dangereux pour
l'écosystème (la question des OGM a joué
un important rôle de sensibilisation du public) pour
se tourner vers ce qu'ils ressentent comme l'authenticité
et la qualité. Cela rend attrait et actualité
aux produits traditionnels à forte typicité
et à grande valeur ajoutée.
| Les petites
productions fermières, consommatrices de main
d'uvre et assises sur des traditions régionales
correspondent en effet bien aujourd'hui au goût
du public. |
Offrant une large place à l'initiative locale, cette
valorisation des "terres d'excellence" est de
nature à redonner une valeur aux savoirs ancestraux
et à rendre leur fierté à des populations
laminées par des années d'exode rural et de
dévalorisation culturelle. Une économie rurale
de développement durable, réconciliant la
production agricole avec son environnement peut en effet
seule associer préoccupations écologiques
et développement économique et social (on
parle aujourd'hui de plurifonctionnalité du monde
rural).
Les outils juridiques et administratifs existent, ils font
notamment partie de l'arsenal de la propriété
industrielle.
Il s'agit des marques collectives et des labels de qualité
et d'origine, prévus dans le code de la Propriété
industrielle ainsi que des Appellations d'Origine Contrôlées
françaises (A.O.C) et Indications Géographiques
Protégées (I.G.P) au plan communautaire.
Tous
ces instruments, qui ont fait leurs preuves, permettent
de valoriser les produits les plus caractéristiques
et les meilleurs d'un terroir en informant et rassurant
les consommateurs. Un tel système de transparence,
contre lequel l'ultra - libéralisme, soit dit en
passant, ne peut rien, est en passe de recevoir un début
de reconnaissance au niveau de l'O.N.U3.
D'une
façon plus générale, se développe
en Europe Occidentale depuis 1992, et ce notamment en Corse,
le concept d'économie identitaire. Cette nouvelle
orientation de recherche paraît prometteuse et, des
produits porteurs de labels ou appellations d'origine régionaux
aux divers types de tourismes culturels en passant par l'ensemble
des créations artisanales et l'utilisation des savoirs
ancestraux, on voit aujourd'hui naître un peu partout
des stratégies de développement identitaire4.
3 - Identités culturelles et droits humains |
 |
Pendant
des siècles, les langues minoritaires, qualifiées
de patois et
les cultures locales de superstitions, n'ont eu droit qu'au
mépris et à la raillerie.
On sait que la préservation des langues et cultures
moins répandues appartient heureusement aujourd'hui,
pleinement (en théorie tout au moins) au corpus international
des droits humains. Refuser à certains ressortissants
autochtones d'un Etat la reconnaissance publique de leur
langue traditionnelle est aussi inconcevable pour une grande
partie des Européens que l'est la volonté
de poursuivre le massacre des oiseaux migrateurs protégés
transitant par notre territoire.
L'évidence du caractère anormal et pervers
de cette attitude est parfois peu et mal perçue.
Pourtant, il paraît urgent d'y réfléchir
sérieusement et ce non seulement à cause des
raisons examinées ci-dessus mais peut-être
plus encore du fait d'une évolution que nous allons
tenter de décrire ci-dessous.
Conclusion
Contrairement à ce que continuent à soutenir
certains adulateurs de l'État - nation, les droits
culturels des groupes différenciés doivent
impérativement bénéficier au plan mondial
d'une efficace protection.
Comme en matière écologique, notre incurie
en matière culturelle n'a que trop duré, les
langues du monde disparaissent aujourd'hui à une
vitesse de plus en plus accélérée.
Demain, il sera trop tard
Il faut maintenant de toute urgence pousser nos États
à conclure, signer et ratifier la Convention de l'UNESCO
en matière de droits culturels adoptée le
2 novembre 2001, demain, il sera trop tard.
Yves Plasseraud
Notes
1
Posey Darell (Ed.), Cultural and spiritual values of biodiversity.
A complementary contribution to the global diversity assessement.
London: intermediate technologies publications, for and
on behalf ot the United Nations Environmental Program, 1999.
2 Le
Monde, 13 août 1998.
3 La
8° session de la Commission du développement
durable de lONU davril 2000 a porté sur
laménagement intégré du territoire
et de lagriculture.
4 Taddei
Dominique, Antomarchi, Economie-Identité, Albiana,
1997, 158 pp.