PLURALISME IDENTITAIRE ET SOCIÉTÉ CIVILE

1 - Identité "particulariste" et paix civile
2 - Plurilinguisme et mobilité sociale
3 - Identités culturelles et droits humains

De tout temps les contacts entre civilisations ont (notamment) pris la forme de luttes pour le contrôle des ressources et celui de l'identité. L'actuelle globalisation peut ainsi être lue comme le combat de l'Occident pour imposer son identité culturelle et économique au reste du monde.
Les désordres ethniques et nationaux auxquels on assiste aujourd'hui un peu partout dans le monde sont en fait moins dus au déchaînement incontrôlé d'un excès d'identité, comme on l'entend parfois dire, qu'à un refus par les plus faibles de se voir imposer l'identité du plus fort.

1 - Identité "particulariste" et paix civile début

L'une des caractéristiques des sociétés modernes est l'atomisation de celles-ci en une nébuleuse de groupuscules qui perdent peu à peu le sens de la nécessaire solidarité entre eux, contribuant de ce fait à la déconstruction des mécanismes de médiation sociale, tissus de la vie nationale, lentement élaborés dans les époques précédentes.

Au stade extrême de l'évolution, comme l'avait pressenti Tocqueville, l'individualisme triomphe et les égoïsmes individuels conduisent à un complet désintérêt pour la chose publique.

L'abstentionnisme électoral est l'un des premiers symptômes du mal en question. Combattre cette tendance est difficile et nombre d'Etats s'y essaient avec plus ou moins de succès depuis un certain temps.

Les expériences conduites en la matière tendent à prouver que, si l'on admet que le propre de l'homme social est de créer de la différence (Castoriadis) car cette différence est nécessaire à la vie du groupe dont elle constitue le ciment, cette dernière offre paradoxalement en fin de compte le meilleur facteur rassembleur entre les éléments du groupe concerné.

Dans ces conditions, comme l'a écrit Selim Abou : "...le retour à l'ethnicité, loin d'être une régression de type pathologique, se pose comme un repli stratégique permettant aux individus de retrouver dans la communauté ethnique la recon-naissance que la société nationale étatique, telle qu'elle conçoit ses tâches dans cette seconde moitié du XX° siècle, ne peut plus leur fournir" (L'identité culturelle : 17).

La culture et l'histoire locales, produits d'un habitus séculaire né de l'articulation entre un groupe humain et un territoire, structurent précisément cette nécessaire différence. L'exemple de la négritude chantée par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor qui a contribué à rendre leur dignité aux noirs d'Afrique et des Antilles, présente une bonne illustration de ce phénomène d'auto-identification positive (en l'occurrence par un renversement des stigmates).
Cette identité collective constitue pour un groupe un facteur de cohésion et un puissant élément d'intégration sociale.

Dans le cas de pays comportant des minorités, si le groupe d'accueil n'a pas conscience de sa propre personnalité collective et s'il n'a pas confiance en celle-ci, ses capacités d'accueillir l'autre seront très limitées pour ne pas dire inexistantes.

A contrario, une conscience d'appartenance, une certaine fierté de ses origines, une identité culturelle assumée constituent de bons points d'appui en vue d'une insertion réussie dans le tissu social environnant. Un peuple qui a une claire perception de sa personnalité, et est en mesure de développer celle-ci paisiblement, a plus de chances de vivre heureux qu'une nation brimée dans son identité ou en recherche douloureuse d'elle même.

Par ailleurs, la pleine recon-naissance de l'importance sociale des groupes minoritaires et notamment des "nouvelles minorités", pour être de nos jours liée à un esprit du temps, n'en demeure pas moins importante et opportune. La prise en compte de l'identité collective des groupes ethniques ou nationaux, voir la valorisation volontaire d'un certain enracinement apparaît souvent de nos jours comme un antidote "moral" aux dérives tant du fanatisme "identitaire" que de l'ensauvagement urbain.

Par -delà cette constatation assez banale, il en est une autre qui est souvent moins perçue.

La quête d'homogénéité qui est aujourd'hui le but plus ou moins avoué de tant d'États a comme corollaire inévitable la recherche de "pureté", aboutissant, en situations de crise grave, à des tentations de nettoyage ethnique, certains groupes apparaissant toujours plus “indésirables” que d'autres. Dans une conjoncture de remontée des identités fermées et agressives, les expressions culturelles des groupes tradition-nellement non discriminés peuvent servir de "bouclier" à celle, plus vulnérables de populations moins bien intégrées.

Si les diverses différences se sont simultanément imposées à l'attention du plus grand nombre, la stigmatisation de l'une ou l'autre d'entre elles s'avérera plus difficile . D'autre part, une solidarité défensive entre individus "consciencisés" ne manquera pas de remplacer l'indifférence individualiste et consumériste qui prévaut à l'heure actuelle.

Enfin, il apparaît impératif de ne pas laisser aux partis populistes, le monopole de l'idée d'identité culturelle dont ils font aujourd'hui un usage, certes abusif, mais malheureusement efficace.

Plurilinguisme et mobilité sociale

Dans nombre de régions du monde où les tensions (intercom-munautaires ou avec les voisins) restent encore dans des limites maîtrisables, pour retrouver les chemins d'une cohabitation harmonieuse, il faut insister sur la nécessité d'établir (ou de préserver) dans les zones de mixité ethnique un certain plurilinguisme qui a existé dans le passé à une époque ou le multiculturalisme était spontané. La connaissance de la langue du "voisin" a en effet toujours grandement facilité la cohabitation entre porteurs de cultures différentes et le plurilinguisme - bénéfique sur le plan cognitif - s'est constamment révélé facteur de paix intérieure et extérieure.

A contrario, les sociétés monolingues (ou plus exactement mono - culturelles) ou composées de plusieurs blocs monolingues, dépourvues de cette conscience "méta - culturelle" qui fait la richesse des groupes polyglottes, s'étiolent, se dessèchent et parfois s'engagent dans la voie du nationalisme xénophobe.

En ce qui concerne la cohabitation inter-étatique, la pire menace qui guette un Etat est sans doute, aujourd'hui de parvenir à réaliser l'idéal théorique de l'Etat-national, l'Etat mono-culturel.

Cultures différenciées et adaptabilité sociétale

Le maintien de la biodiversité est aujourd'hui unanimement reconnu comme l'une des conditions essentielles à la survie de notre monde. Afin de pouvoir faire face aux défis du futur, on sait maintenant que la "boîte à outils" de la nature doit être maintenue aussi vaste et fournie que possible. L'appauvrissement naturel auquel conduisent les sélections, de plus en plus fréquentes, est suicidaire. Par-delà l'inévitable spécialisation du monde contemporain, chacun sait dorénavant qu'il est utile de maintenir simultanément en vie les espèces présentes dans un biotope donné.

Or, ce qui est aujourd'hui tenu pour une évidence en ce qui concerne les semences naturelles ou les insectes (chacun d'entre eux a son rôle dans la chaîne écologique) est encore souvent méconnu en matière humaine. Pourtant la diversité culturelle est, comme l'a notamment montré Pierre Bourdieu, aussi nécessaire que la diversité biologique et la mise en place d'une sorte d'écologie culturelle paraît s'imposer.

Des études récentes1 montrent d'ailleurs de manière non équivoque que biodiversité et diversité culturelles sont non seulement corrélées mais directement et en quelque sorte organiquement liées. Pas de diversité culturelle sans bio diversité. Nous vivons aujourd'hui dans un monde en évolution si rapide que l'aptitude à changer et, partant, à innover est devenu synonyme de capacité de survie. Or, la possibilité, de se détacher des routines et des itinéraires balisés pour penser librement et donc souvent différemment, est grandement facilitée si des cultures distinctes, des sensibilités diverses, cohabitent en un même lieu permettant aux opérateurs sociaux de poser sur les problèmes des regards obliques et spontanément questionneurs.

Les inventeurs ou créateurs en tout genre sont surtout, c'est bien connu, des gens quelque peu marginaux par rapport à l'environnement dominant. La Vilnius des années 1900 qui fut un incomparable foyer de créations culturelles le dut pour une large part, à la magie des côtoiements culturels. Dans le même ordre d'idée, les prix Nobel américains-en majorité de provenance extra -américaine récente - sont ainsi surtout originaires de régions frontières ou de communautés minoritaires (notamment des Juifs d'Europe Médiane).

Il est dans ces conditions indispensable de préserver la diversité linguistique (la diversité culturelle s'exprime de nos jours surtout par le biais des langues). À chaque langue correspond en effet une vision originale du monde : autant de manières de parler, autant d'aptitudes différentes à appréhender le réel et à l'interpréter.

Comme le dit bien l'adage populaire: on est autant de fois homme que l'on connaît de langues. Cette multiplicité de perceptions du réel au sein d'une même société est à l'origine d'une pluralité de regards (pluri-occulisme) sur les problèmes du monde, source elle même, on l'a vu d'irremplaçables inventivité et flexibilité sociale.

2 - Identité et développement économique début

Si l'identité peut constituer un remarquable ciment social et un ingrédient déterminant de l'aptitude des sociétés à évoluer, elle se révèle aussi un efficace agent économique.

Le patrimoine, gisement économique

Le quotidien Le Monde2 titrait ainsi, il y a quelque temps, un gros article: "Le patrimoine devient le levier du développement local". Dans cet article, consacré à la Catalogne - Nord (Pyrénées -Orientales), le journaliste montrait que, afin de mettre en valeur le riche patrimoine religieux de la région, la Délégation à l'aménagement du territoire avait été amenée à aider les autorités locales à mettre en place une nouvelle formule d'économie régionale (imaginée en 1994) dénommée Pôle d'Économie du Patrimoine (P.E.P).

Afin de faire découvrir aux vacanciers les trésors de l'art religieux catalan disséminé dans les villages de l'intérieur, il fallait un fil directeur, une sorte de levain qui permette de créer une synergie entre tous ces éléments d'attrait touristique éparts. C'est autour du concept de "Catalogne baroque" que se construisit progressivement le dispositif.

Trois ans après le début de l'opération, le dispositif avait fait la preuve de son efficacité. Fort de ce succès initial, le Sivom, organisme chargé de la gestion du projet, poursuit son développement dans tous les axes à vocation touristique (thermalisme, sports de nature, viticulture, gastronomie, etc.), en axant tous ces éléments autour du pivot de l'identité catalane et locale.
L'exemple catalan n'est pas resté isolé.

Il existe actuellement, réparties un peu partout, sur le territoire français, des P.E.P en fonctionnement et l'on escompte que, dans les années à venir, ce mécanisme devrait devenir un levier majeur du développement régional et local.

On pourrait faire des constatations analogues concernant le déve-loppement des parcs naturels régionaux ou du tourisme gastro-nomique régional (routes du vin, des fromages, etc.).

Hommes, produits, terroirs

Dans le domaine connexe des produits du terroir, on assiste également à une évolution remarquable.

Alors qu'il y a quelques années, l'agriculture européenne semblait inéluctablement vouée à une évolution productiviste, c'est depuis quelque temps une démarche inverse qui est amorcée. On constate qu'un nombre croissant de consom-mateurs se détournent des produits alimentaires industriels ou issus du hors sol, réputés insipides, peu surs et dangereux pour l'écosystème (la question des OGM a joué un important rôle de sensibilisation du public) pour se tourner vers ce qu'ils ressentent comme l'authenticité et la qualité. Cela rend attrait et actualité aux produits traditionnels à forte typicité et à grande valeur ajoutée.

Les petites productions fermières, consommatrices de main d'œuvre et assises sur des traditions régionales correspondent en effet bien aujourd'hui au goût du public.

Offrant une large place à l'initiative locale, cette valorisation des "terres d'excellence" est de nature à redonner une valeur aux savoirs ancestraux et à rendre leur fierté à des populations laminées par des années d'exode rural et de dévalorisation culturelle. Une économie rurale de développement durable, réconciliant la production agricole avec son environnement peut en effet seule associer préoccupations écologiques et développement économique et social (on parle aujourd'hui de plurifonctionnalité du monde rural).

Les outils juridiques et administratifs existent, ils font notamment partie de l'arsenal de la propriété industrielle.
Il s'agit des marques collectives et des labels de qualité et d'origine, prévus dans le code de la Propriété industrielle ainsi que des Appellations d'Origine Contrôlées françaises (A.O.C) et Indications Géographiques Protégées (I.G.P) au plan communautaire.

Tous ces instruments, qui ont fait leurs preuves, permettent de valoriser les produits les plus caractéristiques et les meilleurs d'un terroir en informant et rassurant les consommateurs. Un tel système de transparence, contre lequel l'ultra - libéralisme, soit dit en passant, ne peut rien, est en passe de recevoir un début de reconnaissance au niveau de l'O.N.U3.

D'une façon plus générale, se développe en Europe Occidentale depuis 1992, et ce notamment en Corse, le concept d'économie identitaire. Cette nouvelle orientation de recherche paraît prometteuse et, des produits porteurs de labels ou appellations d'origine régionaux aux divers types de tourismes culturels en passant par l'ensemble des créations artisanales et l'utilisation des savoirs ancestraux, on voit aujourd'hui naître un peu partout des stratégies de développement identitaire4.

3 - Identités culturelles et droits humains début

Pendant des siècles, les langues minoritaires, qualifiées de patois et
les cultures locales de superstitions, n'ont eu droit qu'au mépris et à la raillerie.
On sait que la préservation des langues et cultures moins répandues appartient heureusement aujourd'hui, pleinement (en théorie tout au moins) au corpus international des droits humains. Refuser à certains ressortissants autochtones d'un Etat la reconnaissance publique de leur langue traditionnelle est aussi inconcevable pour une grande partie des Européens que l'est la volonté de poursuivre le massacre des oiseaux migrateurs protégés transitant par notre territoire.
L'évidence du caractère anormal et pervers de cette attitude est parfois peu et mal perçue. Pourtant, il paraît urgent d'y réfléchir sérieusement et ce non seulement à cause des raisons examinées ci-dessus mais peut-être plus encore du fait d'une évolution que nous allons tenter de décrire ci-dessous.

Conclusion

Contrairement à ce que continuent à soutenir certains adulateurs de l'État - nation, les droits culturels des groupes différenciés doivent impérativement bénéficier au plan mondial d'une efficace protection.
Comme en matière écologique, notre incurie en matière culturelle n'a que trop duré, les langues du monde disparaissent aujourd'hui à une vitesse de plus en plus accélérée.

Demain, il sera trop tard

Il faut maintenant de toute urgence pousser nos États à conclure, signer et ratifier la Convention de l'UNESCO en matière de droits culturels adoptée le 2 novembre 2001, demain, il sera trop tard.

Yves Plasseraud

Notes

1 Posey Darell (Ed.), Cultural and spiritual values of biodiversity. A complementary contribution to the global diversity assessement. London: intermediate technologies publications, for and on behalf ot the United Nations Environmental Program, 1999.
2 Le Monde, 13 août 1998.
3 La 8° session de la Commission du développement durable de l’ONU d’avril 2000 a porté sur l’aménagement intégré du territoire et de l’agriculture.
4 Taddei Dominique, Antomarchi, Economie-Identité, Albiana, 1997, 158 pp.

 
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