LE PACHTOUNISTAN, UN FANTÔME DU PASSÉ
QUI PLANE SUR LA LIGNE DURAND-MORTIMER
|
Le
Pachtounistan géographique
© Erwan Corbic/ARTIZ Paris 1999
|
Les derniers évènements du 11 septembre 2001
à New-York nous ont rappelé à l'ordre.
Ces attentats sont dus à un groupe de terroristes
composé de quelques centaines d'individus qui ont
réussi à mettre la planète en état
de choc.
Les diverses analyses sur les commanditaires de ces attentats
et leurs protecteurs placent à l'avant scène
les talibans pachtouns déjà montrés
du doigt pour leur administration pitoyable de l'Afghanistan
et leurs persécutions envers les femmes et autres
composantes de la nation afghane.
Les talibans (étudiants en théologie) qui
prirent le pouvoir à Kaboul ne sont que les héritiers
d'une histoire de deux siècles et demi de turbulence
entre l'Occident et le monde musulman de l'Asie centrale.
Historique |
 |
Le peuple pachtoun (appelé afghan par les perses)
vit des deux côtés de la ligne frontière
séparant l'Afghanistan du Pakistan, célèbre
de par le nom de son créateur Sir Henry Durand-Mortimer
qui traça ces frontières en 1893 pour assurer
à l'empire des Indes britanniques des frontières
sûres contre l'expansionnisme russe.
Les Pachtouns, peuple indo-européen, parlent le
pachtou, langue dérivée du persan. Leur aire
de peuplement s'étend du centre à l'est de
l'Afghanistan, au Pakistan (à la province frontière
du nord-ouest où ils sont majoritaires) et au nord-est
du Baloutchistan, dans la région de Quetta.
Ils représentent un ensemble de 14 millions de personnes,
réparties entre les deux pays avant le conflit afghan
de 1978.
Ce peuple est connu depuis l'antiquité pour ses
murs guerrières. Au milieu du XVIIIème
siècle, un état afghan émerge sous
le sabre de Ahmed Chah Abdali (1722-1772) qui conquiert
l'indépendance afghane. Il crée un vaste royaume
aux dépens de l'empire Moghol et Perse. La division
va régner au siècle suivant au sein des clans
royaux, favorisant l'éclatement du royaume de Kaboul.
L'arrivée des grandes puissances à ses frontières
au XIXème siècle va entraîner le démantèlement
de l'état afghan à leur profit.
Le peuple afghan est définitivement séparé
en deux le 12 septembre 1893. Les Pachtouns, annexés
à l'empire des Indes, ne pourront revenir en arrière.
Ils deviennent des Pathans pour des problèmes linguistiques
et géopolitiques aux yeux des autorités britanniques.
La partition de l'empire des Indes ne changera rien à
leur sort bien qu'un tiers des Pachtouns aient voulu faire
retour à la mère patrie afghane. De son côté,
le royaume d'Afghanistan, dominé par la dynastie
pachtoune des Mohamadzaïs, essaie de résister
aux pressions britanniques et russes.
À l'arrivée au pouvoir du jeune roi Mohammad Zaher
en 1933, le royaume se stabilise après une suite
de crises, de révoltes et l'assassinat de son père
Nader Chah (1880-1933).
Le long règne du roi Zaher, qui sera renversé
en 1973, a laissé aux afghans la conviction d'avoir
vécu la période la plus heureuse de leur histoire,
d'où le regain de popularité que connaît
actuellement le roi Zaher.
Malgré la reconnaissance de son indépendance
par les britanniques en 1921, l'Afghanistan n'a pas pu récupérer
sa partie orientale annexée par New-Delhi. En 1947,
lors de la partition de l'empire des Indes, l'Afghanistan
n'a pu que rester spectateur du rattachement de cette région
au Pakistan lors d'un référendum. Malgré
les cris des autonomistes avec à leur tête
le vieux chef Abdul Ghaffar-Khan et son fils Wali Khan Khan,
malgré quelques timides réclamations, l'Afghanistan
est resté impuissant devant ce fait accompli. Seul
le cousin du roi Zaher, le Sardar Daoud Khan, ministre de
la guerre, a soutenu les quelques centaines d'insurgés
de la Tirah Dag, qui avaient proclamé l'indépendance
du Pachtounistan en août 1949, crise qui a abouti
à la fermeture de la frontière entre les deux
pays.
Le Sardar Daoud Khan, partisan acharné de la cause
du Pachtounistan, a réussi à obtenir la place
de premier ministre en évinçant son oncle,
le régent Cham-Mahmoud, grâce au soutien de
puissants banquiers et commerçants pachtouns originaires
du Pachtounistan. Daoud Khan a accéléré
le conflit et essayé d'obtenir des subsides financières
pour soutenir la cause de l'Afghanistan afin de récupérer
le Pachtounistan.
Il a essuyé un refus catégorique de la part
de Washington, protecteur du Pakistan.
En 1954, le prince premier ministre s'est alors tourné
vers l'Union soviétique. Moscou a accordé
un premier crédit. À la fin de l'année suivante,
le successeur de Staline, Khroutchev, en visite à
Kaboul, a soutenu la revendication de l'Afghanistan sur
le Pachtounistan. Ouvrant la boîte de Pandore, l'URSS
s'immisçait à travers cette cause dans l'économie,
l'admi-nistration et l'armée afghane dont les officiers
vont désormais être formés à
Moscou.
La crise du Pachtounistan aboutit à la chute du
prince Daoud en 1963, mais la présence soviétique
est inéluctable, malgré un timide retour des
États-unis en Afghanistan pour contrebalancer cette
influence.
Le Sardar Daoud Khan s'est servi du prétexte de
la famine qui touchait certaines régions du pays
pour renverser son cousin alors en voyage en Italie, avec
l'aide d'officiers formés à Moscou et de membres
du parti communiste afghans (parti démocratique du
peuple afghan P.D.P.A.).
Le nouveau dictateur instaure un régime personnel ;
Daoud Kahn devient président et chef du gouvernement
de la nouvelle république d'Afghanistan. Il relance
la cause du Pachtounistan et la "pachtounisation"
des institutions. L'URSS, qui par l'intermédiaire
de ses pions du P.D.P.A. avait favorisé l'accession
au pouvoir de Daoud Khan, peut ainsi reprendre son influence
à Kaboul.
La lune de miel entre Daoud Khan et les communistes est
de très courte durée. Celui-ci se rendant
compte, avec retard, de leur double jeu, est renversé
et assassiné en avril 1978.
Le martyr de l'Afghanistan commence
|
 |
Les
Pachtouns ont été nombreux à ne pas
suivre Daoud Khan dans sa croisade du Pachtounistan. Les
mouvements religieux dans la mouvance des Frères
musulmans s'y étaient opposés. Durant les
années soixante, ils sont initiés et inspirés
par la Jamaat-i-Islami du Pakistan, d'où la dénonciation
de la politique expansionniste de Daoud Khan. Le dictateur
leur fit la chasse et, après 1973, ils durent se
réfugier au Pakistan, qui leur accorda l'asile politique,
trop content de gêner Kaboul.
Ces exilés, partisans d'un islam renforcé,
critiquaient l'inertie des religieux traditionnels face
au modernisme occidental. Le Pakistan soutint dans l'ombre
en 1975 un coup de force de ces Ikhwanis (Frères
musulmans) ; mal conçu, il échoua.
La prise de pouvoir par les communistes en 1978 et l'invasion
soviétique de décembre 1979 favorisa les partis
ikhwanis déjà structurés au Pakistan.
Le Djihad afghan contre l'envahisseur soviétique
amena l'aide étrangère, principalement des
États-unis et des pays du golfe arabique. Le Pakistan
favorisa particulièrement les partis extrémistes
pachtounes, comme celui de l'ingénieur Golbouddine
Hekmatyar (chef du Hezb-i-Islami-i-Afghanistan) ou celui
de Abdurrab-Rassoul Sayyaf (chef du Ittihad-i-Islami-i-Moujahiddines-i-Afghanistan),
celui-ci étant protégé par l'Arabie
Saoudite pour ses tendances pro-wahhabites. Ils attirèrent
aussi de nombreux volontaire musulmans venus faire le Djihad.
La C.I.A., par méconnaissance ou ignorance, leur
donna son appui. Surarmés, ces mouvements n'ont pas
été les plus combatifs contre les soviétiques
sur le terrain. Le conflit afghan entraîna au Pakistan
l'exil forcé de nombre de pachtouns. Les réfugiés
s'installèrent dans des camps de fortune le long
de la frontière afghano-pakistanaise. Les Pachtouns
(Pathans) du Pakistan sont partagés entre indépendantistes
(la plus faible proportion) et autonomistes, beaucoup plus
nombreux ; ils sont menés par Wali Khan Khan, chef
du parti national du peuple, toujours en opposition avec
le gouvernement d'Islamabad, sa position politique sur l'Afghanistan
étant favorable à Moscou.
L' opinion majoritaire des Pathans rallie l'État
islamique du Pakistan derrière le maréchal
Zia-Ul-Haq.
Le régime communiste de Kaboul tente en 1985/86
de soulever le pays pathan et de relancer la cause du Pachtounistan.
L'opération n'aboutit pas ; les Pathans restent fidèles
au Pakistan.
Le départ des soviétiques en 1989, la chute
du régime communiste à Kaboul et la victoire
des moudjahidines modifient la situation au Pakistan.
Islamabad profite du conflit pour sauver son économie.
Dès 1990, la crise du Cachemire oblige le Pakistan
à chercher des appuis dans l'éventualité
d'une guerre avec l'Inde. Le Cachemire représente
la pierre angulaire des politiques pakistanais de tous bords
et demeure très utile pour détourner l'attention
de l'opinion publique en cas de crise économique.
L'armée pakistanaise s'est surtout appuyée
sur les Pachtouns afghans durant la guerre d'Afghanistan ;
elle voulait se placer sur l'échiquier afghan, à
Kaboul, les vainqueurs n'arrivant pas à s'accorder
pour le partage du pouvoir. Cette situation aboutira fin
1992 à déclencher la guerre civile, d'abord
en province ; puis, Hekmatyar, l'homme des pakis-tanais (soutenu
en particulier par l'I.S.I, Inter Service Intelligence,
le service de renseignement de l'armée pakistanaise),et
soutenu par l'armée, tente de s'emparer du pouvoir.
Au gré des alliances, le conflit se transforme en
guerres ethniques entre Hazaras, Ouzbeks-Pachtouns et Tadjiks.
Malgré sa puissance de feu et son argent, Hekmatyar
montre la médiocrité de ses talents militaires.
La guerre civile achève de détruire ce que
l'invasion soviétique n'avait pas réussi à
faire et concrétise la ruine de l'Afghanistan.
Durant l'automne 1994, une force nouvelle apparaît
: les talibans pachtouns, forces hétéroclites
recrutées dans les 650 écoles coraniques situées
le long de la frontière pakistanaise.
L'enseignement y est très rudimentaire, dispensé
par des théologiens pachtouns réfugiés,
d'inspiration traditionnelle, influencés par le soufisme.
Cet islam est très rigoriste sur l'observance de
la Sunna (tradition). Son influence était restée
au second plan durant le conflit dominé par le courant
Ikhwanite et Wahhabite. Le mouvement taliban offre aux Ulémas
traditionnels de prendre leur revanche. Leur enseignement,
modifié au cours des années d'exil, donne
lieu à des dérives fondamentalistes inspirées
par les courants les plus durs de l'islamisme.
Les camps de réfugiés constituent des viviers
inépuisables où plusieurs millions de pachtouns
croupissent (14% de la population des camps est née
durant le conflit afghan). Les talibans sont encadrés
en partie par d'anciens officiers communistes. Il sagit
dune milice créée par les éléments
pro-Bhutto de l'armée pakistanaise et par un groupe
de pression de riches pachtouns originaires de Kandahar ; elle est organisée sous la houlette du général
Nassirullah Babâr, ministre de l'Intérieur
pakistanais.
Les échecs répétés de Hekmatyar
contre le commandant Massoud, qui prolonge une guerre civile
sans fin, gênent la géo-stratégie du
Pakistan en conflit larvé avec l'Inde. La tension
montant au Cachemire Jammu, la victoire rapide des talibans,
soutenus par la C.I.A. et l'Arabie Saoudite, donne une illusion
de paix à l'Afghanistan. L'instabilité politique
du Nord-ouest du Pakistan favorise le mouvement taliban
qui se développe chez les Pathans, attirant d'autres
ethnies et des volontaires musulmans déçus
du courant réformiste salafiste ou wahhabite.
La situation actuelle |
 |
Dès
sa prise de pouvoir à Kaboul, le Mollah Omar ne reconnut
pas la frontière afghano-pakistanaise, doù
les continuels incidents frontaliers et les incursions des
talibans au Pakistan dans la province frontière du
nord-ouest.
Cet accord était déjà dénoncé
par des partis pachtouns en exil ou des partis marginaux
pathans. Cette menace n'est pas fortuite, le régime
taliban n'ayant pas rétabli l'économie afghane
et utilisant l'arme de l'opium comme arme de pression contre
Islamabad, prisonnière des pressions de Washington.
L'affaire de la reconnaissance de la frontière entre
les deux pays n'est qu'un autre chantage pour obliger le
général Moucharraf à soutenir le régime
taliban, monstre que le Pakistan a créé.
Au pays pathan, principalement dans la zone tribale, où
les chefs (khans) traditionnels sont turbulents et prompts
à s'enflammer pour défendre privilèges
et trafics, la loyauté penche entre Kandahar ou Peshawar
en fonction des profits.
Si la cause du Pachtounistan a presque disparu dans sa
forme nationaliste, elle réapparaît dans une
nouvelle version, un séparatisme islamiste pachtoun
actif dans certaines régions de la zone tribale,
plus ou moins aidé par les talibans.
Le conflit entre Kandahar et Washington montre que si les
talibans sont en position d'infériorité et
ne peuvent survivre à la crise, renversés
par la coalition anti-talibans, ils n'en ont pas moins semé
des germes en pays pathan qui ne seront pas sans conséquence
à long terme.
Dans la première crise du Pachtounistan, la séparation
à la fin du XIXème siècle entre les
pachtouns d'Afghanistan et les Pathans du Pakistan avait
modifié les mentalités de chacun. La guerre
d'Afghanistan les a rapprochés (excepté les
séparatistes pathans d'orientation marxiste pro-soviétique)
et rassemblés par le Djihad ; l'Islam en est devenu
le ferment.
Les mouvements extrémistes religieux ont transformé
en bastion certaines régions de la province frontière
au nord-ouest. Pour l'avenir, l'État pakistanais,
qui a été obligé de s'aligner sur la
position des États-Unis, risque de payer la facture
par une future dissidence déjà présente
dans cette région sous la forme de heurts religieux,
de guerre de clans entre trafiquants ou de terreur des talibans
locaux ou venus d'Afghanistan.
Erwan Corbic