LA SITUATION DU YIDDISH À L’AUBE DU TROISIÈME MILLÉNAIRE

D'hier à aujourd'hui
Linguistes et spécialistes
Les paradoxes - espoirs et incertitudes
Autres exemples - mais est-ce suffisant ?
Le danger d'une disparition à long terme

Le yiddish a connu une tragédie au 20ème siècle. La Shoah a anéanti six millions de juifs dont cinq millions de yiddishophones. Le génocide culturel stalinien a éradiqué toute une culture revendiquée par deux millions de Juifs. La création de l’Etat d’Israël en 1948 en privilégiant l’hébreu a considé-rablement affaibli le yiddish.

Enfin, l’assimilation est un facteur d’érosion car toute langue diasporique est particulièrement vulnérable.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

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Il est évident que les trois catastrophes qui viennent d’être énoncées ne sauraient être placées sur un même plan. Il y a des nuances de tailles entre la mort physique provoquée par le nazisme, la politique en Union soviétique selon les canons d’un cours nouveau basé sur une russification forcée et l’anéantissement de l’intelligentsia yiddish en 1952, et enfin la création de l’Etat juif en 1948 qui se voulait le ciment d’une langue commune et qui élimina un idiome jugé diasporique sinon ghettoïque.

En 1939, sur seize millions et demi de juifs dans le monde, onze millions environ parlaient le yiddish. Il n’en est plus du tout de même aujourd’hui. Actuellement, il n’est pas même certain qu’il y ait plus d’un million de locuteurs du yiddish. Le yiddishland tel qu’il existait aux quatre coins du monde n’existe plus.

Tout au plus, subsistent quelques îlots dans certaines cités comme New York, Paris ou Tel-Aviv. Les grands centres, les shtetle’h, ces bourgades juives d’Europe orientale ont disparus. Tout le tissu culturel et social, ce que l’on appelle la yiddishkeit composé à parts inégales de religion, de traditions, de culture, de vie en commun, d’un quant-à-soi, de cuisine...., cette yiddishkeit n’a plus la même vivacité qu’avant la guerre.

Tout au plus, reste-t-il quelques souvenirs, quelques réminiscences !

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Claude Hagège qui vient d’écrire "Halte à la mort des langues", rappelle opportunément que le monde exprimé par le yiddish est “quasiment mythique”. S’il lui reconnaît “une sorte de re-naissance”, il poursuit en disant “mais toutes ces langues sont moribondes”. Et plus loin, il affirme cependant “Le yiddish que l’on dit en grave danger, semble vouloir prendre beaucoup de temps pour organiser sa mort”. Contradiction ? voire ! Et Hagège reprend cette réflexion de Fishman qui note avec humour:“Dans l’album des manchettes que l’on peut imaginer pour l’année 2050, le journal Jérusalem Post inclut l’annonce suivante: "Yiddish toujours moribond !"

On pense inévitablement à Isaac Bashévis Singer. Il écrit que sa langue maternelle comportait plus de vitamines qu’aucune autre car elle faisait parler les esprits.

Et il prolonge son propos “Une langue à l’agonie est tout à fait appropriée pour cela.
Plus elle est moribonde, plus vivant est le démon... Je suis sûr qu’un jour, des millions de cadavres parlant yiddish se lèveront de leur tombe, et la première question qu’ils poseront, ce sera "quel est le dernier livre publié en yiddish ?”.

L’écrivain yiddish Yakub Glatstein aimait raconter l’anecdote sui-vante:“Avant la seconde guerre mondiale, alors qu’en apparence, le yiddish semblait florissant, des médecins très compétents se penchaient sur le yiddish. L’un prenait le pouls, l’autre se penchait sur son cœur, un troisième écoutait sa respiration. Et ils hochaient la tête, tous disant “Holà ça va mal, holà, c’est terrible, ce n’est pas bon du tout !”
Et ils discutaient gravement des chances de survie du mamè lochen. Seulement, voilà … les bons médecins mouraient avant”.

Dans ces deux cas, il s’agit de boutades sinon de pirouettes qui masquent un réél désespoir.  

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Il est vrai  que l’on constate la prolifération des orchestres klezmer, ces petites formations itinérantes qui autrefois allaient de village en village, de shtetl en shtetl (bourgades) jouer des airs langoureux ou mélancoliques. Maintenant ce sont des orchestres dans le vent (si je puis m’exprimer ainsi).

Ils ont intégré aux airs traditionnels juifs, gais, tristes ou nostalgiques, des rythmes empruntés au jazz américain.

Autre exemple. Malgré le fait que la Palestine juive ait brûlé durant l’entre-deux-guerres des kiosques avec ses journaux yiddish, Israël, a récemment financièrement soutenu le sommet yiddish de Strasbourg, avec un gros renfort de publicité, colloque à l’appui, et a abordé les thèmes orientés sur le passé, sans aborder ceux de l’avenir.

Tentons d’énumérer d’autres menues raisons d’espérer.

Il existe ici ou là, des instituts, des centres communautaires, des centres culturels, des bibliothèques yiddish. Dans quelques écoles où le yiddish est optionnel comme en Israël (Université de Jérusalem ainsi que cinq autres universités dans le pays), des cercles d’études, des milieux religieux (Williams-burgh à New York ou Mea Shearim à Jérusalem), parlent le yiddish. Pour la plupart des organismes qui viennent d’être cités, le yiddish est devenu une langue d’études.

Jean Baumgarten affirme dans son livre "Le yiddish" paru au PUF, il y a une dizaine d’années, collection Que sais-je ? que le yiddish est “la langue vivante de l’ultra-orthodoxie à travers le monde”. Bien. Mais ces locuteurs font-ils preuve de créativité? Ecrivent-ils des livres, poèmes ou romans ou sont-ils uniquement des utilisateurs de la langue se consacrant plutôt à l’hébreu dans l’étude des textes saints ?
Un peu partout existent des équipes de traducteurs du yiddish en français ou dans des langues non juives. Il faut louer ce travail qui permet aux lecteurs de la langue d’accueil de se familiariser avec toute une civilisation. Mais l’inverse ? On ne traduit presque pas en yiddish les œuvres majeures écrites en français ou en anglais. Excepté le regretté Morde’hai Litvine qui avait traduit en yiddish une Anthologie de la poésie française de Louise Labé à Saint John Perse. ou récemment, Shlomo Schweizer, un vigoureux nona-génaire qui a traduit de nom-breuses fables de La Fontaine, Florian ou Krylov.

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Il faut louer toutes ces initiatives individuelles et collectives. Il y a un regain d’intérêt pour la langue yiddish mais une véritable renaissance reste à démontrer. Des pièces de théâtre, des films, des conférences témoignent d’une certaine continuité, d’une perma-nence, d’un "Hemshe’h" comme on dit. Certes, il y a des “croisés” du yiddish, des passionnés, voire des fanatiques du yiddish, des gens qui luttent, contre vents et marées, des professeurs qui enseignent à des centaines de talmidim (élèves), la langue de Sholem Aleichem ou de Peretz. À Paris, cela représente plus de 500 personnes, en particulier au centre Medem pour le yiddish, qui, à lui seul regourpe 180 étudiants. En novembre dernier, on a évoqué la fondation d’un Centre européen du yiddish à Strasbourg qui serait opérationnel dans trois ans. Peut-on parler d’un public ? On parle du projet ambitieux de la bibliothèque Medem de créer une Maison internationale de la culture yiddish qui verrait le jour en 2003. Il est vrai qu’au Conseil de l’Europe à Strasbourg, on se penche sur le destin des langues menacées. De même, à Bruxelles, le Bureau Européen pour les Langues Moins Répandues s’efforce de redonner un certain tonus à des langues juives encore vivantes comme le yiddish et le judéo-espagnol.

Une brochure fort intéressante, édi tée en 1997, retraçait un historique de ces deux langues. Celle consacrée au yiddish, sous la plume de l’historien Nathan Weinstock, dressait un bilan très contrasté tout en signalant qu’une certaine vitalité était perceptible. Reprenant la phrase de Régine Robin, sociologue et auteur de "L’amour du yiddish", cette étude concluait “Pas de kaddish (la prière juive pour les défunts) pour le yiddish !”. Enfin, à l’UNESCO, en 1996, dans le projet de déclaration des droits culturels – l’identité culturelle – qui intéresse les minorités, on se préoccupe du sort du yiddish.

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Toute une série de questions se posent. En dépit des paradoxes, la situation est grave. Peu de nouveautés en yiddish, la presse yiddish est devenue squelettique. Les locuteurs meurent et la relève ne compense pas leur disparition.

Le yiddish peut-il redevenir un idiome vernaculaire alors que six millions de Juifs parlent l’hébreu et près de dix millions une langue non juive, l’anglais ?

Est-ce que toutes ces bonnes volontés peuvent enrayer le déclin ? Même si des jeunes parlent le yiddish – et fort bien – le contingent principal est fourni par des sexagénaires, septuagénaires et plus. Il y a de multiples initiatives, certes. Bravo ! Mais il faudrait peut-être une politique d’ensemble un peu moins centralisatrice, il faudrait encore plus d’énergie, il faudrait surtout beaucoup plus d’argent. Il faudrait, il faudrait … Surtout une volonté collective. Est-ce le cas ?

Une langue met un certain temps avant de disparaître. Tant qu’elle est parlée, tant qu’elle est vernaculaire et même véhiculaire, même si le diagnostic demeure réservé, elle n’est pas encore morte pour autant.

Personne ne peut établir de véritable pronostic. La sociologie des langues n’obéit pas à des lois mathématiques.

Mais il nous faut reprendre l’affirmation de Claude Hagège, opinion partagée par la plupart des linguistes. Une langue qui n’est pas parlée par la jeune génération, une langue que l’on n’utilise pas à la maison, une langue qui ne s’apprend pas à l’école, eh bien son avenir est pour le moins compromis. À moins d’un miracle.

N’est-ce pas Ben Gourion qui disait "On n’est pas réaliste si l’on ne croit pas aux miracles ?"

Alevai !

Henri Minczeles

 
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