POURQUOI DÉFENDRE LE BRETON ET LES
AUTRES LANGUES RÉGIONALES ?
Parmi les questions habituellement posées aux militants
de la cause minoritaire, il en est une qui revient particulièrement
souvent : pourquoi diable consacrez-vous tant de temps et
dénergie à une cause aussi futile (et
de surcroît vraisemblablement perdue) alors que tant
de peuples souffrent si cruellement dans leur chair ? Si
ces langues disparaissent, cest parce que personne
ne sy intéresse plus, alors pourquoi sexciter
à leur sujet ?
Bon nombre de gens généreux qui seraient
prêts à donner du temps ou de largent
pour les Sud-soudanais, les Kurdes ou les Tibétains
raisonnent ainsi, ne voyant aucunement lutilité
de sengager pour des Corses ou des Basques, de surcroît
poseurs de bombes.
Les deux cause sont pourtant indissociables et voici pourquoi.
On peut distinguer trois séries de raisons pour
lesquelles la défense des langues menacées
est dune extrême importance.
Il faut dabord se souvenir que toutes les minorités,
comme tous les peuples, ont une égale dignité
et un égal droit à lexistence. Certains
groupes sont menacés physiquement, certains culturel-lement,
mais notre devoir est de les aider tous sans discrimination
(ce qui ne veut pas dire sans priorité!). Il faut
par ailleurs garder en mémoire quune organisation
comme Survival International (pour ne mentionner quelle)
soccupe fort bien des groupes physiquement menacés...
et que, en revanche, rares sont les ONG qui travaillent
pour les droits culturels.
1 - La première raison est
dordre culturel |
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Les langues sont comme les espèces animales ou végé-tales
vivantes, elles appartiennent au patrimoine commun de notre
terre et sont en nombre limité (environ 6000 actuellement).
Fruit dune évolution infiniment longue, chacune
dentre elles est fragile et constitue à ce
titre une partie irremplaçable du patri-moine commun
de lhumanité. Chaque fois quune langue
disparaît, cest un peu de di-versité
du monde qui sévanouit, un morceau de lécosystème
linguistique qui séteint.
Or, le monde est précisément riche de sa diversité.
Comme lont montré de récents travaux
en matière, notamment, de biologie, cest en
elle quil puise la capacité de se renouveler
pour faire face aux multiples agressions dont il est lobjet.
Laisser se réduire la diversité, cest
hâter un peu plus les progrès dune entropie
dévastatrice.
Dans ces conditions, défendre une langue menacée,
cest maintenir les conditions de survie de toutes
les minorités et préserver ce faisant les
chances de survie de lhumanité.
2 - La seconde raison est à
caractère humanitaire |
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Chaque peuple est doté dun système
symbolique propre ; cest celui-ci qui représente
le signe distinctif de lidentité du groupe
en cause, ce grâce à quoi, il peut objectivement
se ressentir et se poser comme différent des autres
peuples et, à ce titre, exister. Dans ce système
symbolique, la langue joue le plus souvent un rôle
pivot. Cest celle-ci qui sert de principal critère
différenciant et de structure de sociabilité
com-munautaire. Lhispanidad nexis-terait pas
sans le castillan, ni le Deutschtum sans le Hoch-deutsch.
Comme on dit en néerlandais De Tal i ganz het
volk (la langue est tout le peuple) ou en breton Hep
brezhoneg Breiz ebed (sans breton , pas de Bretagne).
La langue est naturellement, à ce titre, lobjet
dattachements passionnels ; elle a dailleurs
souvent justifié le sacrifice suprême.
Dans ces conditions, aider un
peuple minorisé, cest*
dabord défendre (parfois à titre seulement
symbolique) sa langue, cest-à-dire ce quen
tant que groupe, il a de plus précieux.
3 - La troisième raison est
juridique |
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Une troisième raison tient au fait que la défense
des langues est aujourdhui en droit international
et européen une ardente obligation. Le
droit des minorités appartient en effet désormais
de plein droit au corpus international des droits humains.
Les droits culturels des groupes sont au premier rang de
ceux-ci et le droit à la langue est évidemment
central en matière culturelle.
Pour nous en tenir à deux exemples, mentionnons
les corpus juridiques des Nations Unies et du Conseil de
lEurope.
Larticle 27 du Pacte des droits civils et politiques
de lONU stipule ainsi:
Dans les États où il existe des minorités
ethniques, .... ou linguistiques, les personnes appartenant
à ces minorités ne peuvent être privées
du droit davoir, en commun avec les autres membres
de leur groupe.... le droit demployer leur propre
langue.
Dans le même esprit, ladhésion à
la Charte du Conseil de lEurope sur les langues régionales
et minoritaires du 5 novembre 1992 fait partie des conditions
posées par celle-ci aux candidats à laccession
(la France na toujours pas ratifié cette convention).
Loin dans ces conditions dêtre une clause de
style, la préoc-cupation pour les langues régionales
est bien lun des éléments pivots dune
protection effective du droit des mino-ritaires... et des
minorités.
Yves Plasseraud
Notes
* Souvent, il existe des minorités
en langue propre. Le rôle identitaire central est
alors joué par un autre élément comme
la religion chez les Bahaï.